Le parti démocrate cambodgien (Krom Prachéathipatei) était un parti politique qui domina la vie politique nationale de 1946, date de sa création, à 1955, quand il fut supplanté par le Sangkum Reastr Niyum.
D’abord indépendantiste jusqu’à l’indépendance du Cambodge en 1953, il milita par la suite pour une monarchie constitutionnelle proche du système de Westminster en vigueur au Royaume-Uni ; cela l’amena à s’opposer au pouvoir personnel de Norodom Sihanouk et provoqua de ce fait sa perte à la fin des années 1950.
Par la suite, à deux reprises, en 1970 et 1993, de nouvelles formations politiques prirent le nom de parti démocrate, mais sans jamais trouver le lustre que connut leur prédécesseur.
Lors de ses heures de gloire, son symbole était une tête d’éléphant et trois fleurs de lotus Le mal cambodgien: histoire d'une société traditionnelle face à ses leaders politiques, 1946-1987, page 51.
Période coloniale
La naissance
Le parti démocrate fut créé en par un groupe hétérogène comprenant Sim Var, proche des milieux nationalistes des années 1930, Ieu Koeus, un intellectuel reconnu de Battambang et d’autres anciens élèves du Lycée Sisowath de Phnom Penh provenant de l’élite éduquée cambodgienne. La maxime du parti, décrivait son but. Certains de ses adhérents provenaient aussi de l’ordre monastique. Il bénéficiait surtout de l’aura du Prince Sisowath Youtevong, membre de la famille royale qui venait de rentrer de France où il avait passé près de la moitié de sa vie. Âgé de 33 ans en 1946, Youtevong avait une licence de mathématiques et une forte réputation d’intégrité auprès des milieux gouvernementaux de la métropole The Tragedy of Cambodian History: Politics, War, and Revolution Since 1945, page 30.
Proche du Parti Socialiste français, il avait acquis une certaine notoriété dans les cercles réformateurs parisiens lorsqu’à la fin de la guerre il écrivit avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor un livre sur l’avenir des possessions d’outre-mer .
D’après la plupart de ses collaborateurs, Youtevong était considéré comme une personne honnête, motivée et travailleuse. Marié à une Française, il n’était pas francophobe et avait de nombreux amis dans les cercles dirigeants parisiens ; il avait aussi été depuis trop longtemps éloigné du Cambodge pour intégrer un des réseaux de clientélisme qui sévissaient là-bas. Pour beaucoup de jeunes Khmers, il offrait une alternative viable au régime colonial, à ses séides et à la torpeur népotiste des élites nationales.
Les élections de 1946
Lors de la campagne électorale de 1946 pour les premières élections à l’assemblée constituante du Cambodge colonial, le parti démocrate était la seule formation à avoir un programme et une organisation à l’échelle nationale. Un effort important avait été fait pour ouvrir des bureaux aux niveaux régional et provincial, bénéficiant pour cela des réseaux de soutien et de communications des écoles, des pagodes, des ministères et des administrations. Les informations se transmettaient essentiellement par le bouche à oreille entre personnes de confiance. Le parti prenait aussi garde à nommer des candidats bien implantés localement, choisissant souvent d’anciens bonzes ou achards bien que ses dirigeants étaient issus des élites de Phnom Penh .
Contrairement à leurs rivaux du parti libéral du Prince Norodom Norindeth et les démocrates progressistes du Prince Norodom Montana, le parti démocrate militait pour une indépendance immédiate fondée sur le modèle de la Quatrième République française et considérait la résistance des Khmers issarak, soutenue par la Thaïlande, comme patriotique, ce qui contrariait le pouvoir colonial The Indochinese experience of the French and the Americans : nationalism and communism in Cambodia, Laos, and Vietnam, page 196. Pour envenimer les choses, le parti se targuait du soutien du prince Suramarit, père du roi et qui fut proche des cercles indépendantistes dans les années 1930. Sim Var se rappelait qu’à cette époque, Monireth, alors héritier présomptif de la couronne, avait exprimé son dédain pour l’idée que des Cambodgiens éduqués puissent conduire par eux-mêmes leur destin, que cette notion était subversive et pouvait conduire à remettre en cause l’ordre établi. Ce manque d’enthousiasme conduisit Sim Var et ses collègues à rechercher la protection de Suramarit. Avant les élections de 1946, Monireth, devenu Premier ministre se méfiait des démocrates et s’alliait aux Français pour entraver leur campagne. Outre l’interdiction faite aux fonctionnaires d’être membre d’un parti (restriction rapidement levée), le pouvoir fournissait en carburant et en prospectus les candidats libéraux et prétendument indépendants. La police française et ses collaborateurs cambodgiens surveillaient les réunions des démocrates et Monireth voyait en leurs dirigeants des The Tragedy of Cambodian History: Politics, War, and Revolution Since 1945, page 31.
Lors du scrutin, en septembre 1946, le parti démocrate rafle 50 des 67 sièges. Les hiérarchies alors en place sont bouleversées par ces nouveaux élus qui, pour la première fois dans l’histoire du pays peuvent se prévaloir de la légitimité du suffrage universel. Le parti restera pour plusieurs années la principale formation politique cambodgienne How Pol Pot came to power : colonialism, nationalism, and communism in Cambodia, 1930-1975, page 57.
Après la victoire démocrate, Monireth refusa un temps de céder son poste de Premier ministre, affirmant qu’une . Norodom Sihanouk lui demanda alors, au début de décembre, de former un nouveau gouvernement, refusant ainsi de reconnaître le résultat des urnes, mais il ne put arriver à ses fins. Les Français, pour montrer leur mécontentement, fermèrent le journal du parti pour les deux mois qui suivirent le scrutin. Finalement, de guerre lasse, Monireth accepta le de démissionner en faveur du Prince Youtevong Essai sur la démocratie au Cambodge, page 23.
L’assemblée se réunit pour la première fois en et offre l’amnistie aux rebelles Khmers issarak qui veulent rejoindre le gouvernement. Pour les Français, avec cette offre, l’assemblée avait outrepassé ses droits et incitait les Cambodgiens à entretenir des relations avec la guérilla, ce qui ne pouvait que confirmer les soupçons de trahison du parlement envers le pouvoir colonial. En , la police militaire française arrêtait 17 membres du parti, dont Sim Var, vice-président de l’assemblée consultative. Ils étaient accusés de faire partie d’une société secrète pro-Japonaise prétendument dénommée liés au mouvement issarak et qui auraient projeté l’assassinat de Français. Ces personnes furent détenues jusqu’à la fin de l’année et relâchées sans procès et sans qu’aucune preuve de l’existence de la société secrète ait été fournie Le mal cambodgien: histoire d'une société traditionnelle face à ses leaders politiques, 1946-1987, page 64.
Dans le même temps, les démocrates militaient pour une indépendance rapide et une modification de la constitution, qu’ils trouvaient trop conservatrice et autoritaire, pour la rendre plus proche de celle de 1946 en France, qui donnait plus de pouvoir à l’assemblée élue et moins au chef de l’État. Même si certains articles maintenaient le pouvoir absolu du roi (ce que Norodom Sihanouk utilisera plus tard pour imposer des amendements), il semble que la timidité et l’esprit conciliant d’alors du monarque aient fait penser à tort qu’il soutenait les réformes démocratiques et la limitation de ses privilèges Souvenirs doux et amers, page 135.
En , le parti subit un coup dur avec le décès à 34 ans du prince Youtevong. En réalité il était de santé précaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et les causes de sa mort semblent être la coïncidence du surmenage, d’un état tuberculeux chronique et d’une crise de paludisme. Des rumeurs prétendent aussi qu’il aurait été assassiné par les Français sans qu’il soit possible d’en apporter des preuves tangibles. Il se peut aussi que sa fin ait été précipitée par sa réticence à se faire hospitaliser, de peur d’avoir à confier sa vie aux services sanitaires des autorités coloniales. Les évènements survenant au moment de l’affaire des , la suspicion envers la France était alors très forte dans les milieux proches des indépendantistes The Tragedy of Cambodian History: Politics, War, and Revolution Since 1945, page 36.
Les élections de 1947
Après la mort de Youtevong, les Français et la famille royale redoublait d’efforts pour limiter le pouvoir du Parti démocrate, particulièrement avant les élections législatives prévues pour la fin de 1947. Le gouvernement est remplacé par un cabinet intérimaire dirigé par Sisowath Vatchayavong, sans étiquette politique. Les démocrates perdent le ministère de l’intérieur et la direction de la police, officiellement afin de garantir l’indépendance du scrutin. Dans le même temps, plusieurs membres rejoignent le Parti de la rénovation khmer de Nhiek Tioulong, nouvellement créé, trouvant leur ancienne formation trop progressiste Essai sur la démocratie au Cambodge, page 31.
Lors d’un meeting, le Parti démocrate réaffirme ses ambitions indépendantiste en demandant aux autorités coloniales de faire relâcher tous les prisonniers politiques – allusion à peine voilée aux personnes emprisonnées dans l’affaire des étoiles noires – et le retour au pays d’un bataillon cambodgien se battant – sous commandement français - en Cochinchine, afin d’, sous-entendant que rien ne garantit que la présence française dans la région perdurera. Même si les deux demandes seront rejetées, on notera quand même le contraste entre cette crainte de froisser le voisin de l’est et la virulence des campagnes antivietnamiennes de tant de nationalistes cambodgiens qui suivront The Tragedy of Cambodian History: Politics, War, and Revolution Since 1945, page 37.
Lors des élections, les démocrates raflaient 54 des 74 sièges en jeu. Cette nouvelle victoire s’explique par plusieurs raisons. La première est leurs liens avec les leaders ouvertement indépendantistes tel Son Ngoc Thanh et l’enthousiasme de jeunes militants parmi lesquels on comptait Saloth Sar, futur Pol Pot, Kim Trang, qui ne s’appelait pas encore Ieng Sary The Indochinese experience of the French and the Americans : nationalism and communism in Cambodia, Laos, and Vietnam, page 197, Hu Nim ou In Tam, futur Premier ministre de la République khmère. Il pouvait aussi compter sur une organisation plus solide que ses rivaux qui s’appuyait essentiellement sur les réseaux de patronage existants et dont les dirigeants traitaient l’électorat avec condescendance. Les attaques démocrates contre le népotisme et la corruption étaient largement prisées, mais provoquait l’inquiétude de Norodom Sihanouk qui aurait vu dans cette formation une rivale à son ambition politique naissante The Tragedy of Cambodian History: Politics, War, and Revolution Since 1945, page 38.
La nouvelle assemblée se réunit en sous la présidence d’Ieu Koeus, alors que Chean Vam, un ancien proche du prince Youtevong qui n’avait pas participé aux élections, est nommé Premier ministre. Pendant la seconde Guerre mondiale, Chean Vam étudiait en France, puis était revenu exercer comme enseignant au Lycée Sisowath de Phnom Penh. Ne pouvant compter sur l’aide française, il se trouva rapidement aux prises avec des difficultés insurmontables telles que l’inflation, le manque de rentrées fiscales, la montée des actions de guérilla et l’insécurité, le tout exacerbé par les manœuvres dilatoires des autorités coloniales Souvenirs doux et amers, page 140.
Les premiers remous