L’affaire Mis et Thiennot, du nom des principaux protagonistes, Raymond Mis et Gabriel Thiennot, est une affaire criminelle qui s'est déroulée dans l'Indre au et qui a fait l'objet de trois procès en cour d'assises entre 1947 et 1950, s'étant conclus par trois condamnations successives des deux accusés.
Dès 1947, certains journalistes et une grande partie de la population de la région ont mis en avant l'hypothèse d'une erreur judiciaire. Cette éventualité implique que d’autres personnes que les protagonistes condamnés soient les véritables coupables du meurtre du garde-chasse Louis Boistard, et que l’enquête judiciaire originelle ait induit la justice en erreur.
Sept requêtes en révision, déposées entre 1980 et 2022, ont été rejetées par la justice. La septième requête a été jugée admissible et transmise à la Cour de révision le . Le 2 juillet 2026, la Cour de révision refuse d'annuler la condamnation.
Faits et enquête Les faits se déroulent le dimanche , jour de la fermeture de la chasse : Louis Boistard, un des deux garde-chasse du château du Blizon de l'industriel Jean Lebaudy, n’est pas rentré le soir à son domicile. Son épouse, inquiète, informe dans la nuit le régisseur de la propriété, Henri Béthune, qui prévient la gendarmerie de Mézières-en-Brenne dans le département de l'Indre.
Durant la journée du , les gendarmes interrogent en qualité de témoins neuf chasseurs de la veille, dont en premier Gabriel Thiennot, qui est interpellé par les gendarmes et entendu ainsi que les Mis, le père Jacob et ses deux fils, Raymond et Stanislas, immigrés polonais installés dans la région depuis à peine six mois. Contrairement à ce que l'on peut lire fréquemment, Gabriel Thiennot n'est pas placé en garde à vue à ce moment. Il regagne son domicile après cette première audition au cours de laquelle il a énoncé plusieurs mensonges, notamment l'un portant sur l'heure de fin de la partie de chasse.
Au matin du mardi , le corps du garde-chasse Louis Boistard est retrouvé criblé de plombs provenant de quatre tirs distincts, à l’étang des Saules, sur la commune de Saint-Michel-en-Brenne, par un garde-chasse, René Beigneux. Aussitôt, la gendarmerie commandée par le chef Lardeau prend les dispositions nécessaires pour protéger les lieux et informe les autorités compétentes qui arrivent l’après-midi sur place : le juge d’instruction de Châteauroux, René Haulon, délivre une commission rogatoire aux policiers de la Brigade criminelle de Limoges. Ces derniers, sous la direction du commissaire Georges Daraud, auquel certains attribueront plus tard des méthodes brutales, font un état des lieux et le médecin légiste procède à l’autopsie de la victime. La présence durant cette opération de M. Béthune et du garde chef René Beigneux, avancée par certains, n'ést pas avérée si l'on se réfère au témoignage de l'Inspecteur Émile Lecocq, auteur d'un ouvrage sur l'affaire.
Les conclusions de l’autopsie connues, l’inspecteur officier de Police judiciaire Maurice Vidal procède, assisté de deux gendarmes, à une perquisition au domicile de Gabriel Thiennot qui vient d'être interpellé "dans les rues de Mézières". Il y découvre une bourre de cartouche de type « Gabel », identique à celle découverte dans une blessure du garde assassiné. Le rapport d'autopsie relève quatre coups au total, deux coups tirés à une certaine distance et deux coups à bout portant.
À partir des témoignages recueillis, les enquêteurs établissent la liste des chasseurs, invités des Mis, qui ont participé à la chasse. Il est à noter qu'ils sont 14, appartiennent à deux équipes différentes et ne se connaissent pas tous les uns et les autres. Chacun est interrogé et fait le même récit de la journée, précisant n’avoir jamais rencontré le garde Boistard. Deux chasseurs, Christian Grosjean et Albert Niceron, voisins des Mis au hameau de La Blinerie, ajoutent avoir quitté prématurément la chasse pour se rendre à Marnoux afin d'y rencontrer le jeune Gérard Gaspard. Il s'agissait de louer ses services pour les travaux de la ferme.
Lorsque l’inspecteur Maurice Vidal se rend à Marnoux pour vérifier leurs dires, Gérard Gaspard lui rapporte des propos de Christian Grosjean décrivant une altercation entre les chasseurs et un garde-chasse le dimanche , propos confirmés par son père, Henri Gaspard. Contrairement à ce que l'on peut lire par ailleurs, le jeune Gérard Gaspard ne parle pas de la "matinée" comme étant le moment de cette dispute. En revanche, il précise que Grosjean lui a parlé d'une chasse "avec un groupe d'une quinzaine de chasseurs et qu'ils étaient allés au bois Jacques-des-Bœufs lui appartenant. Dans la région de ce bois, ils ont ajouté qu'ils s'étaient disputés avec un garde-chasse, sans rien dire d'autre". Il est unanimement reconnu par les protagonistes de l'affaire que la chasse au bois Jacques-des-Bœufs s'est déroulée dans l'après-midi, à l'issue d'un copieux repas consommé à la ferme des Mis. Désiré Brunet, de la ferme « Prends-garde à toi » située à cinq cents mètres de l’étang des Saules où le corps a été retrouvé, a déclaré aux gendarmes avoir entendu dans l'après-midi les éclats d'une dispute entre les chasseurs et le garde Boistard. Malgré les dénégations des jeunes chasseurs sur ce point précis, le témoignage de Gérard Gaspard, étranger à la partie de chasse, établit qu'une altercation a bien eu lieu entre le garde Boistard et le groupe des chasseurs.
Le matin du jeudi , l’inspecteur Vidal entend de nouveau Albert Niceron et lui fait part des éléments qu’il a recueillis auprès de Gérard Gaspard. Niceron, ébranlé, fait à l’inspecteur un autre récit du déroulement de la chasse : deux coups de fusil auraient été tirés par Raymond Mis sur le garde Boistard, avec deux coups à bout portant tirés par Gabriel Thiennot. Il rapporte également que le corps du garde aurait ensuite été transporté dans les ajoncs de l’étang des Hautes Rondières. Il déclare finalement avoir reçu des menaces le lundi matin de Raymond Mis, s’il parlait de ce qu’il avait vu.
Entendu plus tard par le commissaire Daraud, Christian Grosjean reconnaît aussi les faits mais se rétractera dès le .
Le soir du jeudi , gendarmes et policiers font part de leurs découvertes sur le terrain et dans la maison des Mis, et reconstituent les circonstances qui auraient conduit au meurtre du garde-chasse Boistard. Vendredi 3 et samedi , les enquêteurs interpellent les chasseurs suspects pour procéder à leur interrogatoire. Dimanche , Gabriel Thiennot signe le procès verbal de ses aveux, après 5 jours d’interrogatoire. Raymond Mis signe le procès-verbal de ses aveux le , tout comme Bernard Chauvet. Le dernier à signer des aveux sera Émile Thibault, le ..
Le juge d’instruction venu de Châteauroux reçoit les aveux de tous les suspects, les place sous mandat de dépôt. Ils sont alors transférés à la maison d’arrêt de Châteauroux. Le commissaire principal Tardieu, supérieur du commissaire Daraud, est venu sur place se rendre compte du déroulement des opérations.
Les journalistes de trois quotidiens régionaux, présents sur les lieux, rendent compte des événements, sans signaler de violences policières lors des interrogatoires. Sauf que tous, dès qu'ils sont incarcérés à la prison de Châteauroux reviennent sur leurs aveux. Après avoir tous déclaré qu'ils ont avoué à cause de l'état de fatigue qui était le leur à l'issue d'une longue garde à vue, ils en viennent, quelques jours après, à mettre en cause le commissaire Daraud et son équipe d’enquêteurs qui leur auraient fait subir de graves sévices pour obtenir des aveux de leur part.
Les principaux mis en cause
- Raymond Mis, né le à Opaleniska (République de Pologne) et mort le 22 septembre 2009 à Toulon.
- Gabriel Thiennot, né le 6 janvier 1927 à Saint-Michel-en-Brenne (Indre) et mort le 2 juin 2003 à Châteauroux.
Procès et jugement
Le premier procès de cour d’assises qui a lieu à Châteauroux en est qualifié par les journalistes présents de procès de la torture. À l’issue des débats, Mis et Thiennot sont condamnés à 15 ans de travaux forcés.
Deux autres procès en cour d'assises vont suivre à Poitiers et Bordeaux à l'issue desquels Raymond Mis et Gabriel Thiennot sont condamnés à 15 ans de travaux forcés et à 10 ans d'interdiction de séjour.
Entre-temps, en , un procès au tribunal correctionnel du Blanc condamne leurs compagnons de chasse à des peines de prison « pour abstention volontaire d’empêcher un fait qualifié crime ».
Après une forte mobilisation de la population et une campagne orchestrée par le journal communiste régional "La Marseillaise-l'écho du Centre" en faveur de Mis et Thiennot, une enquête est diligentée par le garde des Sceaux à la demande du président de la République René Coty.
L'accent est mis sur de graves erreurs qui auraient été commises par les enquêteurs, lesquels auraient utilisé au cours des huit jours d’interrogatoire, des méthodes brutales pour obtenir des aveux .
Tenant compte des résultats de cette enquête, le Président Coty accorde à Mis et Thiennot un droit de grâce à mi-peine en 1954. Il est permis de penser que l'avocat Le Troquer, défenseur de Mis et Thiennot et président de l'Assemblée nationale en cette même année, a pu intervenir en leur faveur.
Publications et requêtes en révision L’affaire est relancée en 1980 par le livre Ils sont innocents écrit par Léandre Boizeau, créateur du Comité de soutien à Mis et Thiennot. Contrairement à certaines informations, il n'est pas le le seul à ce jour à avoir pu consulter le dossier judiciaire. Jean-Louis Vincent, auteur du livre "Affaire Mis et Thiennot - La contre-enquête", affirme avoir eu accès au dossier conservé aux archives départementales de la Gironde.
Les deux condamnés ont introduit par l'intermédiaire de leurs avocats cinq demandes en révision. La première est déposée à la Chancellerie par Maître Jean-Paul Thibault, le , et a été rejetée fin 1983.
En 1984, une deuxième requête en révision est déposée. Le , juste avant son départ du ministère de la Justice, Robert Badinter transmet, via le procureur général de la Cour de cassation Pierre Arpaillange, la requête à la chambre criminelle. Celle-ci rend une décision de rejet le .
En 1989, une nouvelle loi relative à la révision est votée. Elle transfère la compétence du traitement des demandes du ministère de la Justice à la Cour de cassation. Une Commission de révision des condamnations pénales est chargée d'examiner les demandes « qui lui paraissent pouvoir être admises » et les transmet, si c'est le cas, à la chambre criminelle qui statue en tant que Cour de révision. À la suite de la promulgation de cette loi, une troisième requête est déposée le . Elle est rejetée deux ans plus tard par la Commission de révision des condamnations pénales, le .
Le 2 juillet 2005, Jean Petitprêtre, le maire du Poinçonnet (Indre), inaugure un bâtiment communal « Espace Mis et Thiennot » dans sa commune. Il prononce un discours dans lequel il qualifie les deux hommes de "martyrs de la justice". Ces propos figurent dans l'article de presse de la Nouvelle République du 4 juillet 2005.