La prise et démolition des forts marseillais, aussi désignée comme la prise et démolition des « Bastilles marseillaises », est un événement de la Révolution française survenu à Marseille entre le et le .

Après que cinquante gardes nationaux ont, au matin du , occupé le fort Notre-Dame de la Garde qui domine la cité, la foule révolutionnaire, appuyée par la municipalité, décide dans la journée du d'investir le fort Saint-Nicolas et le fort Saint-Jean qui gardent l'entrée du port de Marseille. Ces occupations se déroulent dans le calme, sauf au fort Saint-Jean où le major de Beausset est massacré par la foule le .

La démolition des forts Saint-Nicolas et Saint-Jean, entreprise dans la nuit du 17 au , est finalement interrompue le .

Contexte : la situation à Marseille avant la prise des forts La prise des forts marseillais intervient alors que le mouvement patriote s'est réorganisé autour de la communeL'élection de la nouvelle municipalité a eu lieu entre le 28 janvier et le 5 février 1790 conformément aux décrets de l'Assemblée constituante. Étienne Martin a été désigné maire, Lejourdan procureur de la commune et Antoine Brémond-Julien son substitut., de la garde nationaleLa création de la garde nationale, qui a entraîné la dissolution de la garde bourgeoise, s'est faite le 15 février 1790 lors de l'ouverture du conseil général de la commune. Le commandement général en est confié à de Greling, ancien militaire et chevalier de Saint-Louis. et de la société patriotique des amis de la Constitutionfondée le 11 avril 1790 et installée rue Thubaneau, après une période difficile dominée par l'affaire de la Tourette. La situation reste toutefois très tendue, car la population craint une conspiration armée des riches et des nobles, visant à revenir sur les conquêtes arrachées à l’aristocratie par la Révolution. Des nouvelles alarmantes circulent sur la mobilisation de troupes en Espagne, au Piémont, en Savoie ou à NiceC. Lourde de Mazamet, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence de 1789 au Consulat version numérique Tome I p. 247-248., laissant penser que la conspiration pourrait compter sur l'appui militaire des États étrangers.

Dans ce contexte, l'armement des forts et la présence de troupes régulières dans ces forts et à Arenc constituent aux yeux des citoyens politisés de Marseille un danger permanent pour le camp révolutionnaireQuatre régiments d'infanterie, le Royal-La-Marine, de Barrois, de Lyonnais, le régiment suisse d'Ernest, ainsi que deux régiments de dragons, le Royal-Dragons et le Royal-Lorraine Dragons, étaient cantonnés à Arenc. Les forts étaient gardés par le régiment de Vexin.. D'ailleurs, dès le , les jeunes patriotes marseillais, réunis à la guinguette d'Arquier aux allées de Meilhan, et encouragés par les nouvelles venant de ParisLa nouvelle de la prise de la Bastille avait été reçue le 17 juillet à Marseille, avaient demandé que les canons des forts « qui semblent menacer la ville » soient déplacés et que les « troupes réglées soient renvoyées hors du territoire ». Barbaroux avait été délégué pour porter ces vœux au comte de Caraman, gouverneur militaire de la ProvenceRolf Reichardt, Marseille en Révolution, p. 53.. Le renvoi des troupes royales était également réclamé par la nouvelle municipalité. Après avoir trouvé un prétexte pour repousser ce renvoi, le ministre de l'intérieur Saint-Priest avait décidé de ne plus répondre aux demandes réitérées de la municipalité marseillaise. Celle-ci décide alors d'adopter une attitude plus ferme en s'adressant le directement à l'Assemblée nationaleC. Lourde de Mazamet, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence de 1789 au Consulat version numérique Tome I p. 245-246..

Ces mesures s'avèrent efficaces, puisque l'ordre du départ des troupes est finalement donné. Les dragons des régiments du Roi et de Lorraine quittent la ville les 17 et , le régiment Royal-La Marine le 21. Néanmoins, même sur ce point, les officiers municipaux n'obtiennent pas une entière satisfaction. En plus du régiment de Vexin, qui caserne dans les forts depuis plus de deux ans, on laisse à Marseille le régiment suisse d'Ernest connu pour son attachement à la monarchie et ses méthodes brutalesLe régiment d'Ernest-Suisses fut caserné au couvent de l'Observance situé en contrebas de la Vieille Charité..

Ce retrait partiel calme d'autant moins les esprits qu'il survient juste après l'affaire du marquis d'Ambert, la fuite du lieutenant général criminelLe marquis d'Ambert, colonel du Royal-la-Marine, était entré en conflit avec la garde nationale de Marseille, puis avec la municipalité, à la suite d'un incident assez mineur à l'origine. Le 20 mars 1790, alors qu'il arrivait en chaise de poste à la porte d'Aix pour venir inspecter son régiment, il avait répondu à la sentinelle de la garde nationale qui lui demandait son passeport, qu'il n'avait aucun compte à rendre. D'où s'en étaient suivis altercations violentes, menaces, attroupement et huées. Le lendemain, les sous-officiers du Royal-Marine avec à leur tête Bernadotte, le futur maréchal d'Empire et roi de Suède, avaient tente de calmer le jeu en signant une déclaration commune avec les gardes nationaux. On aurait pu penser que l'affaire en resterait là. Mais le bouillant marquis n'eut de cesse de multiplier les provocations contre la population marseillaise, ce qui obligea ses troupes à intervenir pour le protéger et la municipalité à demander à l'Assemblée constituante de statuer sur son cas. Dans l'attente de la réponse, il fut consigné dans la Maison de la Ville pour le faire échapper à la vindicte publique. Finalement, l'assemblée nationale décida le 7 avril qu'il devait être jugé et il fut donc emprisonné. Le lendemain 8 avril, l'intendant criminel du roi de Chomel décida à la surprise générale que le marquis était innocent et le fit mettre en liberté. Un grand bruit de fureur accueillit à Marseille la décision du lieutenant général qui sera alors obligé de s'enfuir précipitamment de Marseille. Le marquis d'Ambert quittera également rapidement la ville sous la protection escorté par une grande partie des troupes royales. Voir Raoul Busquet, Histoire de Marseille, p. 284 et le refus du marquis de Miran de céder les portes de la ville à la garde nationale. Pour les patriotes avancés, Marseille est devenue un redoutable foyer de contre-révolution. On parle d'immenses provisions de bouche et de munitions de guerre qu'on a entassées dans les forts, d'artilleries augmentées et bien entretenues, braquées contre MarseilleDans son adresse du 20 mai 1790 à l'Assemblée Nationale sur la démolition des forts, le Conseil général de la commune de Marseille maintiendra cette assertion. Voir Rolf Reichardt, Marseille en Révolution, p. 55..

Le , un banquet est organisé aux allées de Meilhan à Marseille en l'honneur de l'abbé de Quinson, prévôt d'Arles, ami de Mirabeau et chargé de l'organisation du département des Bouches-du-Rhône. Le lieu est surmonté du drapeau national portant en lettres d'or la devise « la nation, le roi, la loi » et au revers «la liberté ou la mort». On y porte, pour la première fois à Marseille, le bonnet phrygien, mais on y parle aussi beaucoup de l'occupation des fortsC. Lourde de Mazamet, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence de 1789 au Consulat version numérique Tome I p. 249..

Chronologie de la prise des forts marseillais La prise du fort de Notre-Dame de la Garde Le fort de Notre-Dame de la Garde est gardé de manière assez négligée par une garnison composée de cinquante hommes appartenant au régiment de Vexin et de quelques invalides, son accès s'effectuant par un pont levis surveillé pendant la journée par une sentinelle et que l'on lève la nuit. Cela donna l'idée à Nicolas Doinet, mécanicien et sergent de la garde nationale, d’utiliser un stratagème similaire à celui adopté par les ligueurs en 1594André Bouyala d’Arnaud, Évocation du vieux Marseille, les éditions de minuit, Paris, 1961, p. 367 pour envahir le fort. Il en communique le plan à sa hiérarchie qui non seulement l'approuve, mais en décide l'application pour le soir mêmePour un récit plus détaillé sur la prise des forts de Marseille, voir C. Lourde de Mazamet, Histoire de la Révolution à Marseille et en Provence de 1789 au Consulat version numérique Tome I pages 250 à 266 et S. Vialla, Marseille révolutionnaire : l'armée-nation (1789-1793), pages 74 à 90..

L'opération, exécutée par cinquante gardes nationaux commandés par le lieutenant Pierre GarnierPierre Dominique Garnier, membre de la Société des amis de la Constitution, sera commandant en second du bataillon du 10 août 1792 avant de devenir général d'Empire. Parmi les gardes nationaux qui s'emparent du fort de Notre-Dame de la Garde, on trouve un autre clubiste, Jacques Monbrion et trois membres de l'Académie de Marseille, le peintre Louis Chaix, Jean-Nicolas Brard (1748-1822), également peintre appartenant à l'école naturaliste provençale, et le sculpteur bourguignon Alexandre Renaud (1756-1817) présent à Marseille entre 1786 et 1806. Voir la liste des cinquante gardes nationaux qui se sont emparés du fort Notre-Dame de la Garde au bas de l'adresse qu'ils envoient le 2 juin 1790 à l'Assemblée Nationale, reproduite dans S. Vialla, Marseille révolutionnaire : l'armée-nation (1789-1793), pp. 483-485, débute le vers trois heures du matin. Après avoir gravi la colline en silence, la petite troupe se met en embuscade autour du fort. Lorsque le jour parait, la garnison, suivant son habitude, baisse le pont-levis et place une sentinelle extérieure. C'est alors que deux gardes nationaux se présentent à l'entrée sous prétexte d'assister à la messe dans la chapelle. On les laisse entrer, ils neutralisent la sentinelle et le reste du détachement peut alors s'engouffrer dans la place dont ils s'emparent d'autant plus facilement que le garde national qui met en joue le commandant de la garnison fait croire à ce dernier qu'ils sont au nombre de deux mille.

Le drapeau tricolore qui remplace sur les remparts l'enseigne royale aux fleurs de lis sert de signal pour avertir la municipalité, mais aussi les garnisons des autres forts et la population marseillaise. Le maire rassemble aussitôt le conseil général de la commune et celui-ci mande trois de ses membres, Jean-François Lieutaud, Étienne Chompré et Antoine Brémond-Julien, au fort Notre-Dame pour rendre sa liberté à la garnison et dresser un procès-verbal officialisant la reconnaissance de la prise du fort par la municipalité.

La prise du fort Saint-Nicolas Après s'être répandue dans les rues en manifestant sa joie à l'annonce de la prise du fort de Notre-Dame de la Garde, la foule s'attroupe ensuite devant les deux autres forts encore aux mains des forces royales.

La prise du fort Saint-Nicolas se fait également de manière pacifique. Le commandant de la forteresse, de Laroque, répond d'abord à une première réquisition qu'il est tenu d'en référer avant toute décision au marquis de Miran. Devant une deuxième réquisition pour laquelle le conseil général de la commune s'est transporté au grand complet sur place, il capitule à la mi-journée, avec l'accord de la majorité de ses officiers qui craignent la défection de leurs troupes. Les portes du fort sont ouvertes et les gardes nationaux peuvent défiler en ordre devant le maire et l'état-major du régiment de Vexin, le drapeau tricolore étant arboré sur le donjon.

La prise du fort Saint-Jean La situation est bien différente au fort saint-Jean où la municipalité et la garde nationale rencontrent une plus grande résistance. Le commandant de Calvet prend des mesures de défense, mais affaibli par la défection du régiment de Vexin formant la garnison, il finit lui aussi par capituler. Toutefois, l'attitude menaçante des officiers, notamment du major de Beausset, laisse présager le pire. La foule et la garde nationale envahissent le fort et fraternisent avec les soldats de Vexin.

La journée du mai 1790 et la mort du major de Beausset