Un julod ou julot ou chulot (au pluriel juloded) est un terme de la langue bretonne qui désigne des paysans riches, généralement aussi fabricants et (ou) marchands de toiles, parfois tanneurs du Haut-Léon, centrés sur le Pays Chelgen, entre le et le , et qui ont constitué une véritable caste aristocratique rurale, à l'origine de la création des enclos paroissiaux et dont les descendants sont parfois devenus des responsables politiques.

Étymologie et origines

Le terme semble être d'utilisation assez récente, puisque les premières sources écrites de son usage remontent, semble-t-il, à 1879 dans les Notes ethnographiques de Le MenR.-F. Le Me, "Notes d'ethnographie : foire à Landivisiau", Bulletin de la Société des Antiquaires de France, tome VII, 1878-1880, . qui écrit : « C'était jour de foire à Landivisiau le . (...) La place du marché était remplie de bestiaux et la foule des vendeurs et des acheteurs, parmi lesquels quelques aristocratiques julots , n'était pas moins nombreuse ». Le même auteur écrit plus loin dans le même ouvrage : « Tous les paysans du Haut-Léon, qui ont acquis quelque fortune par la culture ou autrement se donnent le titre de julots qu'ils considèrent comme une grande distinction ». Un terme voisin se trouve dans un ouvrage de 1890 où l'auteur parle de juloderie à Saint-Thégonnec et qualifie un julod de "richard", de "gros bonnet"Moal, Supplément lexico-grammatical du dictionnaire pratique français-breton du colonel A. Troude (éd. 1869), en dialecte de Léon, 1890, imprimerie Desmoulins.. En 1895, H.Du Rusquec, dans son Dictionnaire du dialecte de Léon écrit : « julod, julot = paysan riche, pluriel juloded »H. Du Rusquec, Nouveau Dictionnaire pratique et étymologique du dialecte de Léon, avec les variantes diverses, dans les dialectes de Vannes. Tréguier et Cornouailles, 1895, consultable https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58316694/f167.image.r=Julod.langFR..

En 1913, dans un long article consacré principalement au député conventionnel Jacques Queinnec, un julod, P. Hémon fait une longue digression décrivant pour la première fois, du moins connue à ce jour, les juloded ainsi que la fabrication et le commerce des toiles du Haut-Léon à l'époque de la Révolution française. Cet article est consultable.. L'auteur insiste sur le rôle joué par les moines de l'abbaye du Relec dans l'essor de cette activité.

L'origine du terme est incertaine : un terme voisin parfois utilisé est chulot ; une hypothèse est un lien avec le prénom "Jules", qui avait pris en tant que surnom une connotation péjorative à l'époque sous la République pour désigner des riches à la réputation douteuse ; Charles Chassé, dans deux articles du "Télégramme de Brest et de l'Ouest" publiés en avance l'hypothèse d'un lien avec le vieux mot "julle" qui signifiait, en Flandre, un drap de luxeYves Le Gallo, "Une caste paysanne du Haut-Léon : les « Juloded »", Congrès de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne, 1981, consultable http://bgv.free.fr/genealogie/docs/juloded.pdf. Pour les siècles antérieurs au , l'on parle parfois de pré-juloded afin de ne pas commettre d'anachronisme, puisque ce terme les désignant désormais n'existait pas encore. Si leur apogée se situe vers 1680, la perte du marché anglais à cause des guerres du règne de Louis XIV et des mesures de rétorsion prises par les pays jusque-là clients à l'encontre de la France qui, à l'instigation de Colbert, développe une politique commerciale protectionniste, ils étaient encore un demi-millier au début du Louis Élégoët, Les Juloded : grandeur et décadence d'une caste paysanne en Basse-Bretagne, Presses Universitaires de Rennes, 1996 [].. Le maximum connu pour le de la production de crées est atteint en 1742 avec pièces en raison d'un regain économique au début du Sébastien Carney, "Les riches maisons paysannes du Léon aux , ou les palais des rois-paysans", Annales de Bretagne, 2000, n°107-3, consultable http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_2000_num_107_3_4075.

Description Extension géographique

Le pays de la juloderie concerne seulement la partie méridionale du "Haut-Léon" : au sein du Léon, on distinguait traditionnellement le "Haut-Léon", qui est celui des manoirs et des enclos paroissiaux, autour de Landivisiau et de la capitale historique de l'évêché, Saint-Pol-de-Léon, le "Bas-Léon" animé par Landerneau et le "pays pagan" aux environs de Brignogan, Guissény, Plouguerneau et Lesneven; entre Landerneau à l'ouest et Saint-Thégonnec à l'est, débordant un peu vers le nord la vallée de l'Élorn dans son tronçon compris entre Landivisiau et Landerneau et atteignant vers le sud le pied du versant nord des Monts d'Arrée à hauteur de Plounéour-Ménez et Commana. La zone concernée correspondrait au Pays Chelgen, dit aussi parfois Pays juloded.. Ces pays traditionnels n'ont rien à voir avec les pays administratifs liés à la refonte actuelle de la structure administrative de la France.

La liste des communes concernées, anciennes paroisses ou trèves, est la suivante : Bodilis (qui était une trève de Plougar) Commana et sa trève de Saint-Sauveur Guiclan Guimiliau et sa trève de Lampaul-Guimiliau Landivisiau Pleyber-Christ Ploudiry et ses trèves de La Martyre, La Roche-Maurice, Loc-Eguiner et Pencran Plounéour-Ménez (y compris l'actuelle commune de Loc-Eguiner-Saint-Thégonnec, créée en 1857 et qui en faisait partie antérieurement) Plounéventer et sa trève de Saint-Servais (y compris l'actuelle commune de Saint-Derrien créée en 1884 et qui en faisait partie antérieurement) Le Tréhou et sa trève de Tréflévénez Saint-Thégonnec Sizun et sa trève de Locmélar

L'extension géographique des juloded est très précisément délimitée : « Dans le pays de Lesneven (...) le terme julot est certes connu, mais nul paysan, si riche ou important qu'il soit, n'aurait l'idée de dire qu'il est un julot » a écrit P. Loaec en 1981. Toutefois, quelques-uns ont habité un peu au-delà des paroisses pré-citées, tels Hamon Le Dall, Julod de Plouider, qui rachète au le château de Tromelin en Plougasnou ou un autre à Kerenheroff en La Feuillée, la liste n'étant pas limitative. La présence de "kanndi" dans des paroisses comme Dirinon ou Plouédern prouve aussi que l'aire d'extension de la culture et du travail du lin et du chanvre ne se limitait pas aux paroisses précédemment évoquées. Les kanndi du Léon

Dans le Léon 338 kanndi (buanderies servant à préparer les fibres de lin) ont été identifiés (mais il en existait certainement d'autres) ; près de 230 kanndi ont été recensés sur l'ensemble formé par les trois communes de Plounéour-Ménez, Sizun et Commana dont 59 à Commana ; par ailleurs on en a recensé 40 à Ploudiry et à La Martyre, 37 à Dirinon, 31 à Saint-Urbain, 29 à Plouédern, 27 au Tréhou, 26 à Irvillac, 18 à Tréflévénez, 16 à Landerneau, 13 à Saint-Divy, 10 à Loperhet et à Pencran, 8 à Saint-Éloy et Lanneuffret, 7 à La Roche-Maurice et Saint-Thonan, 6 à Trémaouézan, etcAndrée Le Gall-Sanquer, Maisons buandières, particularisme du Léon, in "Du lin à la toile. La proto-industrie textile en Bretagne", sous la direction de Jean Martin et Yvon Pellerin, Presses universitaires de Rennes, 2008, .

Selon le critère du nombre de kanndi par km², c'est Saint-Thégonnec qui arrive en tête avec 2,3 kanndi par km² contre 1,4 en moyenne. Autour de l'église de Saint-Thégonnec, seize kanndi sont dénombrés dans un rayon de un kilomètre..

« Un kanndi se présente sous la forme d' une petite bâtisse, couverte de gled [chaume] ou d'ardoises, de 4 à 5 mètres de large (...) alors que la longueur varie de 4 à 13 mètres. (...) Le sol à l'intérieur est pavé en dalles ». Un kanndi comprend un "douet" entouré de dalles de schiste où le fil était trempé pour le rinçage après blanchiment ; une cheminée, ou à défaut un âtre pour chauffer l'eau destinée à la cuve en bois ou en pierre où les écheveaux de fil, mêlés à de la cendre de hêtreLe hêtre est un bois blanc pauvre en tanins ; or ceux-ci sont des colorants qui allaient à l'encontre du but recherché : le blanchiment. étaient blanchis (il fallait plusieurs "buées" [lessives] pour atteindre le degré de blancheur recherché) ; le fil pouvait être mis à fermenter dans un tonneau de lait avant la dernière "buée", l'acide lactique ayant une propriété blanchissant ; entre deux "buées" et après rinçage, le fil restait à sécher sur une corde dans le courtil pendant une quinzaine de jours, le blanchiment se poursuivant alors sous l'action conjuguée de la pluie et du soleilJean-Luc Richard, Blanchiment du fil de lin au , in "Du lin à la toile. La proto-industrie textile en Bretagne", sous la direction de Jean Martin et Yvon Pellerin, Presses universitaires de Rennes, 2008, et Andrée Le Gall-Sanquer, Jean-Luc Richard, Marie-Louise Richard, "L'or bleu (An aour glaz) : le lin au pays de Landerneau-Daoulas", Association Dourdon, Cloître Imprimeurs, 2005, [].

Le kanndi est une buanderie, appelée également "maison d’eau", car toujours situé près d'un cours d’eau en raison de la quantité d'eau nécessaire au fonctionnement du douet (lavoir). Le fil de lin y était lavé à l’eau courante après avoir subi une lessive dans de grandes auges de granit dans lesquelles les écheveaux de fibres de lin étaient empilés puis arrosés avec de l’eau bouillante additionnée de cendres de bois, ensuite rincés et déposés sur les dalles en schiste, les repamoirs, recouvrant le sol. Le fil était ensuite blanchi sur pré puis ourdi et tisséhttp://fr.topic-topos.com/vestiges-de-kanndi-commana et http://www.bretagne.fr/internet/upload/docs/application/pdf/2010-05/plaquette_parc_national_darmorique.pdf.

Les activités économiques

L'âge d'or du au Repérable dès le , cette zone connaît son apogée au début des années 1680Andrée Le Gall-Sanquer, Jean-Luc Richard, Marie-Louise Richard, "L'or bleu (An aour glaz) : le lin au pays de Landerneau-Daoulas", Association Dourdon, Cloître Imprimeurs, 2005, []. Aux , époque des grands commerces entre la Bretagne et l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne et l’Amérique latine, alors que toutes les voiles des bateaux sont tissées en lin et en chanvre, les toiles crées, fabriquées dans le Haut-Léon, vont bénéficier d’un quasi-monopole sur le marché européen, créant ainsi une prospérité sans égale. Elle est le fait d’une petite caste de paysans-négociants, les juloded en breton, qui commercialisent leurs toiles essentiellement vers l’Angleterre via les ports de Morlaix (les marchands morlaisiens disposaient du privilège, accordé par les Ducs de Bretagne et confirmé par les Rois de France, d'être seuls autorisés à vendre les toiles de première main produites dans un rayon de 11 à 18 lieues autour de la ville..) principalement et de Landerneau. Par exemple en 1743, Morlaix reçoit pièces de 100 aunes (soit ) et Landerneau ; en 1788, Morlaix en reçoit 18555 et Landerneau Statistiques publiées par Andrée Le Gall-Sanquer, Jean-Luc Richard, Marie-Louise Richard, ""L'or bleu (An aour glaz) : le lin au pays de Landerneau-Daoulas", Association Dourdon, Cloître Imprimeurs, 2005, [].

Ils exploitent aussi des fermes dont la taille moyenne est de 15 à alors que celle des autres paysans est alors, par exemple à Ploudiry, de 7 à .