L'Escamoteur, parfois désigné sous Le Jongleur, ou Le Bouffon ou encore Le Prestidigitateur est une huile sur bois attribuée au peintre néerlandais Jérôme Bosch. Réalisé entre 1475 et 1505, il est conservé dans un coffre-fort au Musée municipal de Saint-Germain-en-Laye.

Histoire de l’œuvre Il existe cinq versions connues de ce tableau ainsi qu'une gravure, mais la plupart des experts pensent que sa version originale est l'exemplaire qui fait partie des collections du Musée municipal de Saint-Germain-en-Laye, exemplaire qui est gardé sous clé dans un coffre-fort et qui n'est prêté qu'à titre exceptionnel pour des expositions spéciales en France et à l'étranger. Le , le tableau a été volé au musée par un commando où figuraient notamment Jean-Marc Rouillan et Éric Moreau, qui seront plus tard à l'origine du groupe terroriste anarcho-communiste Action directe (AD). L'Escamoteur sera retrouvé le .. Un journal titre alors malicieusement « L'Escamoteur escamoté ». L'évènement est expliqué dans la bande dessinée éponyme.

À la suite de ce vol, le musée municipal de Saint-Germain-en-Laye a fermé définitivement ses portes et le tableau ne fait plus l'objet d'une exposition permanente..

Le tableau, une huile sur bois, mesurant , provient du legs testamentaire de Louis Alexandre Ducastel (1793-1872). Ce dernier, notaire à Saint-Germain-en-Laye depuis 1813, est membre du conseil municipal et maire provisoire en et en 1839. La collection semble surtout avoir été constituée par son père Alexandre Jean Ducastel mentionné comme artiste-peintre et collectionneur.

Le contexte de l’œuvre L'artiste L'Escamoteur fait partie d'un groupe d'œuvres, réalisées à partir de 1475. Peint sur deux planches de chêne assemblées horizontalement, c'est une des premières scènes dites « de genre », c'est-à-dire reproduisant des laïcs dans l'univers réel. Jusqu'alors, en effet, les artistes se cantonnaient aux représentations mythologiques, religieuses ou historiques. Dans ces tableaux, les démons font déjà, ici et là, une apparition furtive, mais ils ne règnent pas encore en maîtres.

Au cours d'une exposition à Rotterdam, les panneaux de bois sur lequel il a été peint sont analysés. Si l'on considère le temps nécessaire à l'assèchement du bois et la date plausible de l'abattage de l'arbre (1485), le tableau — aux dires des experts — ne peut avoir été peint avant 1496. Le peintre approche alors de la fin de sa carrière. Certains pensent qu'il en a laissé l'exécution à un membre de son atelier, Gielis Panhedel de Bruxelles. Ce qui prédomine, semble-t-il, c'est le regard inquisiteur et critique du peintre sur son temps. Dans La Nef des fous (v. 1500), il montre par exemple un moine et une nonne qui, au lieu de se préparer au royaume de Dieu, font bombance et se divertissent avec des jeux enfantins et érotiques. Dans l'Escamoteur, il cherche à dénoncer la crédulité de ses contemporains.

Le lieu Petite ville de province aujourd'hui, Bois-le-Duc est au siècle de Bosch l'une des plus importantes villes marchandes des Pays-Bas. Elle passe de en 1472 à en 1496, soit environ . La croissance urbaine d'alors entraîne également une augmentation des vols. Dans les villes où la population est stable, le meilleur moyen de se prémunir contre le vol est le contrôle réciproque. Les gens vivent dans un espace restreint, tout le monde se connaît. Le contrôle devient plus difficile quand des étrangers viennent s'établir dans la ville. Mais ceux que l'on considère d'un œil extrêmement méfiant sont les vagabonds qui se déplacent de ville en ville au gré des foires. En France, les tribunaux emploient alors la subtile formule de « demeurant partout », ce qui revient à dire qu’ils ne demeuraient nulle part.

La catégorie des vagabonds comprend les conteurs, les ménestrels, les bateleurs, les bouffons, les barbiers-chirurgiens, les charlatans, c'est-à-dire tous ceux qui, en général, cherchent leur public dans les foires. Promesses d'argent facilement gagné, les villes en plein essor les attirent tout particulièrement.

Description La scène left|thumb|La table de jeu. On y distingue une baguette, deux gobelets, plusieurs muscades et une grenouille. L'ordonnance du tableau est simple et claire. Un prestidigitateur vient d'exécuter un tour. Deux gobelets et deux noix de muscadeÀ l'origine la muscade est le fruit du muscadier. Elle désigne aussi la graine de ce fruit dont on se sert comme épice mais aussi, comme ici, une petite boule utilisée par les escamoteurs. sont sur la table. Une troisième muscade est posée sur un gobelet… la quatrième est dans la main droite du magicien ; sa main gauche dissimule un objet qu'il utilisera dans son prochain tour.

Toujours sur la table, une « baquette magique » et une grenouille, échappée peut-être de la bouche du personnage central qui se penche en avant, car entre ses lèvres se dessine la silhouette d'une seconde grenouille. Au bout de la rangée des spectateurs et revêtu d'une bureLa bure est une étoffe de laine grossière., se tient un homme qui est occupé à couper la bourse du personnage penché. Le vide-gousset et le bateleur sont-ils complices ? La question reste en suspens, mais à l'évidence, ce petit spectacle n'est qu'un prétexte, un « attrape-nigaud », dont la finalité est de détrousser le chaland.

Les personnages L'escamoteur thumb|Détail : l'escamoteur tenant dans sa main une noix de muscade. À sa ceinture, un panier contenant une chouette. Le tableau montre un escamoteurLes escamoteurs ou bateleur étaient des illusionnistes de rue qui pratiquaient l'équivalent du jeu de bonneteau. en train de faire son tour devant un groupe de badauds. L'escamoteur tient dans sa main droite la muscade (ou une boule de liège, appelée autrefois « escamot ») qu'il fera apparaître et disparaître sous les cônes. Il est isolé à droite du tableau : son origine sociale le classe parmi les marginaux. Il incarne en fait le monde réel, avec ses tromperies, ses artifices. Ses tours de passe-passe détournent les badauds de ce qui est important. En l'occurrence le bourgeois qui, hypnotisé par le jeu, se fait subtiliser sa bourse par un complice du magicien. Il « vomit des grenouilles… à moins qu'il ne les gobe » (on dirait aujourd'hui « avaler des couleuvres »).

L'illusionniste ne dit pas ce qu'il fait et fait ce qu'il ne dit pas. Il joue avec les apparences et excelle à détourner l'attention du public de l'essentiel. Il est l'équivalent du bonimenteur dans le registre du spectacle, et du charlatan dans celui du commerce…

thumb|left|Giovanni de Arrigo Arnolfini, portant un chapeau similaire à celui de l'escamoteur. Les Époux Arnolfini (van Eyck). De tous les hommes du tableau, le bateleur-escamoteur est le seul à porter un grand chapeau noir, de type « haut-de-forme », qui est encore aujourd'hui l'un des attributs vestimentaires des magiciens. On trouve deux autres magiciens portant ce type de chapeaux dans l’œuvre de Bosch, l'un dans Le Chariot de foin et l'autre dans La Tentation de saint Antoine.. Mais cette coiffure particulière est surtout portée par les nobles de la cour de Bourgogne au début du , puis par les riches bourgeois, comme on peut le voir dans Les Époux Arnolfini, tableau peint par Jan van Eyck en 1434.

À l'époque de Bosch, les vagabonds utilisaient probablement ce symbole de la noblesse et de la haute bourgeoisie pour se donner un air respectable. Le bateleur du tableau, avec ses dons d'hypnotiseur, ne fait visiblement pas exception à la règle. Mais il est possible que Jérôme Bosch ait eu autre chose en tête que de simplement caractériser une « catégorie professionnelle ». Peut-être voulait-il glisser une allusion (comme il le fera avec l'habit du voleur), le chapeau renvoyant aux seigneurs de l'époque, les Habsbourg et les ducs de BourgogneLa ville de Bois-le-Duc fait partie de l'empire bourguignon qui passe aux mains des Habsbourg en 1477, à l'époque où Jérôme Bosch commence sa carrière de peintre.. Beaucoup de Flamands s’étaient d'abord rebellés contre les ducs de Bourgogne, les accusant de profiter sans scrupule des richesses du pays. Sous les Habsbourg, leur situation ne s’améliore pas et les Flamands continuent à être opprimés et exploités.

Défenseurs des intérêts séculiers et spirituels du pape, les Habsbourg encaissaient en contrepartie un dixième des bénéfices des églises situées sur leur territoire. Les Dominicains étant les auxiliaires les plus précieux du pape dans la lutte contre l’hérésie aux Pays-Bas, il était naturel que le grand-duc Maximilien, premier Habsbourg à régner sur la Bourgogne, collabore étroitement avec eux. Quand il se rendait à Bois-le-Duc, il résidait dans leur cloître, indiquant ainsi à tous les habitants de la ville qui étaient ses alliés.

On peut donc imaginer que dans son tableau, Bosch ait voulu non seulement ridiculiser l’ordre des Dominicains, mais également critiquer cette alliance : les grands seigneurs et les dignitaires de l’Église se liguent contre le peuple pour lui voler ses deniers.

Le joueur, personnage central thumb|left|Le joueur, peut-être Jean Molinet, en train de régurgiter une grenouille. Le personnage qui semble régurgiter une grenouille est généralement considéré comme un homme d'un rang assez élevé. La clef suspendue à sa ceinture ferait allusion à la clef de saint Pierre et, par conséquent, à la papauté, une institution puissante mais peu aimée à l'époque. Pourtant, son profil pourrait être aussi celui d'une vieille femme — la même clef, peinte bien en évidence, étant aussi l'attribut de la femme au foyer.

Les deux Dominicains allemands — Henri Institoris et Jacques Sprenger — qui rédigèrent jadis le Malleus Maleficarum (ou Marteau des sorcières) en 1486, manuel à l'usage des inquisiteurs, pencheraient certainement pour la seconde hypothèse, tant ils considéraient la femme comme un être particulièrement crédule, se laissant plus souvent séduire par le Diable que l'homme.

Le bateleur exerce son pouvoir sur le personnage central sans le toucher, sans même lui parler, car sa bouche reste fermée. Il travaille avec son regard. La puissance du regard est dénoncée dès les premières pages du Marteau des sorcières. Pour les auteurs, l'explication est simple : le mauvais œil « contamine l'air », cet air vicié enveloppe la victime et provoque une transformation néfaste dans son corps.

Certains commentateurs ont cru identifier dans le personnage du nigaud Jean Molinet (1435-1507), chanoine et poète réputé pour ses prétentions littéraires ; ce « Prince des RhétoriqueursIl écrit un ouvrage intitulé L'Art de la Rhétorique, en 1477. » avait eu des démêlés avec Jérôme Bosch à la cour des ducs de Bourgogne.

Le voleur thumb|150px|right|Le voleur, dérobant la bourse du joueur À gauche du tableau, debout derrière le personnage central, se tient le voleur « béat, chaussé des binocles du savant, les yeux au ciel, [qui] profite de l'attention-inattention de tous pour accomplir un vol en coupeur de bourses aguerri ». L'habit du voleur évoque la bure d'un frère conversFrères employés aux travaux subalternes d'un couvent. de l'ordre des DominicainsOrdre fondé par saint Dominique en 1215.. Même si la cordelièreUne cordelière est une corde de laine ou de soie servant de ceinture. et la capuche font défaut, la robe claire et le scapulaireLe scapulaire est une pièce d'étoffe que certains religieux portent sur la poitrine et dans le dos, par-dessus leurs vêtements sont des indices suffisants. En revanche, sa coiffure est tout à fait profane.