L'histoire de la littérature béarnaise et gasconne fait partie de celle de la littérature occitane, mais s'en distingue du fait des spécificités historiques, linguistiques et politiques du Béarn et des divers pays gascons (tels que l'Armagnac, la Bigorre, le Comminges, les Landes, la Guyenne, ToulouseLa limite des parlers gascons étant globalement marquée par la Garonne, Toulouse est linguistiquement à cheval sur le gascon et le languedocien. et Bordeaux).
De la même façon, il convient de distinguer le Béarn d'une part, et les pays gascons d'autre part, du fait de la constitution d'un État béarnais indépendant (marquée par l'instauration progressive des fors, par l'indépendance de facto du Béarn - devenu de jure en 1347 - puis de son institution en royaume avec son acquisition de la Navarre) ; l'histoire de Béarn n'en demeure pas moins liée à celle de la Gascogne puisqu'il entraîna un certain nombre de pays gascons dans ses aventures politiques (en particulier au moment de la Réforme).
Sur le plan linguistique, le béarnais et les autres parlers gascons sont suffisamment proches entre eux et distincts des autres parlers occitans pour être considérés comme un ensemble littéraire cohérent et partiellement autonome.
Les balbutiements La koinè des troubadours et Raimbaut de Vaqueiras
Les écrits gascons et le béarnais émergent séparément de la koinè occitane (langue classique et commune des troubadours) ; les troubadours gascons comme Cercamon et Marcabru employaient exclusivement cette dernière et c'est curieusement un troubadour provençal, Raimbaut de Vaqueiras, qui signa les premiers vers connus en gascon dans son poème polyglotteRaimbaut de Vaqueiras sur trobar.org, les vers gascons sont marqués en rouge.Lafont, Riquer, Op. Cit.Dauna, io mi rent a bos (où la koinè côtoie l'italien, le français, le galaïco-portugais). La strophe en gascon chante ainsi :
Dauna, io mi rent a bos,Ici, par exemple, bos est un gasconisme por vos (français "vous"), le gascon ignorant le son "v" / coar sotz la mes bon'e bera bera est un gasconisme pour bela (français "belle") / q'anc fos, e gaillard'e pros, / ab que no•m hossetzhossetz, gasconisme pour fossetz (français "[vous] fûtes") tan hera. / MoutMout, gasconisme pour molt (français "moult, beaucoup") abetz beras haisoshaisos, gasconisme pour faiso mais par hypercorrection supposant que le f initial de faiso doit correspondre à un h en gascon, or en gascon moderne seul existe le mot faisson / e color hresc'hresc, gasconisme pour fresc (français "frais") e noera. / BosteBoste, gasconisme pour vostre (français "votre") son, e si•bs agos / no• destrengora hierafiera gasconisme par hypercorrection de fiera ; or en gascon moderne le mot est bien fiera.
La dernière strophe récapitule toutes les langues (les deux vers gascons sont en gras) :
Belhs Cavaliers, tant es car / Lo vostr' onratz senhoratges / Que cada jorno m'esglaio. / Oi me lasso que farò / Si sele que j'ai plus chiere / Me tue, ne sai por quoi? / Ma dauna, hehe, gasconisme pour fe (français "[il] fait") que dey bos / Ni peu cap santa Quitera, / Mon corasso m'avetz treito / E mot gen favlan furtado.
Parmi les troubadours gascons nous pouvons citer : Aimeric de Belenoi, Alegret, Amanieu de la Broqueira, Arnaut de Comminges, Arnaut Guilhem de Marsan, Audric del Vilar, Bernart Arnaut d'Armagnac, Bernart de Panassac, Bernart de Tot-lo-mon, Cercamon, Gausbert Amiel, Grimoart Gausmar, Guilhalmi, Guiraut de Calanson, Jordan IV de L'Isle-Jourdain, Marcabrun, Marcoat, Peire de Corbiac, Peire de Ladils, Peire de Valeira, Uc Catola
Parmi les toubaritz la sphère gasconisante compte Escaronha.
Gaston Fébus, troubadour et mécène de l'écrit en langue d'oc
Comme le souligne Pierre Tucoo-Chala, Gaston Fébus, instaurateur de l'indépendance du Béarn, favorisa un haut niveau de culture et de savoir dans sa cour tant au niveau musical ou scientifique que littéraire. S'il est l'auteur d'un livre d'oraisons et d'un autre, célèbre, de chasse, tous deux en français, il fut également un poète de langue d'oc, primé :
(A)ras can vey del boy fuylar la ramaSay que'm destreyn e'm pren e m'enliamaL'amor qu'antan me cuget ostar l'armaE'm fay voler leys qui de fin pretz s'armaSi qu'en mon cors art mon cor et l'aflama,E, ses mi dons, no'm pot gandir nuyl' armaPel greu turmen que de joy me desarma,Donhie(u) trach pietg que cel qu'en infer crema. [...]Tucoo-Chala, op. cit., 299.https://escolagastonfebus.com/wp-content/uploads/2018/05/Gaston-Febus-troubadour.pdf[...]
("Maintenant, quand je vois feuillir les branches de la forêt, / Qu'ici m'étreint, méprend, me lie / L'amour qui antan enleva mon âme / Et me fait vouloir celle qui s'arme de fin mérite / Si (bien) qu'en moi il brûle mon cœur et l'enflamme, / Et que, sans ma dame, nulle arme ne peut protéger / Du pénible tourment qui me dépouille de joie, / Dont je souffre pis que celui en enfer brûle.")
Tucoo-Chala écrit au sujet de cette canso : "Un chansonnier provençal dit de Saragosse conserve 18 pièces de vers écrites en langue d'oc présentées après 1342 aux concours organisés par le Consistoire de la gaie science de Toulouse. Il s'agit de l'ancêtre de lAcadémie des Jeux Floraux, la plus ancienne compagnie littéraire de France. [...] Le comte de Foix fut un des premiers lauréats et obtint la récompense suprême, la joya, pour cette canso dont malheureusement la partition musicale est perdue [...]Tucoo-Chala, oop. cit., 297"
Fébus fit de plus traduire et rédiger en langue d'oc un traité de chirurgie du médecin arabe Albucassis (Abu Al-Qasim). Son petit État béarnais a également produit lElucidari de las propietatz de totaz res naturals, encyclopédie universelle en occitan qui est en fait la traduction du Liber de proprietatibus rerum de Barthélemy l'AnglaisTucoo-Chala, op. cit..
Si les actes administratifs de chancellerie de Fébus sont rédigés en scripta béarnaise (à commencer par la "Déclaration d'indépendance"), les œuvres littéraires et les ouvrages cités plus haut sont en koinè.
Les fors de Béarn
Pour ce qui est du Béarn, son histoire littéraire commence avec les fors, le corpus législatif et réglementaire de ce petit État. Ce corpus s'est constitué par accumulation et compilations qui constituent le for général, composé de textes locaux tels que le for d'Oloron, le for de Morlaàs, le for d'Aspe, le for d'Ossau et le for de Barétous. Une copie du for d'Oloron commandée par le comte Roger-Bernard III de Foix date de 1290 ; néanmoins, l'original fut établi en 1080Grosclaude, Le Béarn. et constitue à ce titre le plus ancien texte rédigé en béarnais ; l'article 16, par exemple, est originel et date de Centulle V de Béarn :JoJo, béarnisme ; en koinè je s'écrit ieu ; à part ce détail, peu de traits morphologiques distinguent dialectalement ce texte de la koinè occitane sentolh, per la gracie de Diu, vesconte de Bearn e conte de begorra, vulh que aqueste ciutat qui era despoblade per conselh e adjutori de mons baroos de bearn, a ma honor e proffieyt de totz moos successors, fosse poblade. A laquoau poblation bienco homes de diverses partides, et aperatz lor esemps, plago a mi que jo partis tot pleneramentz ab lor, las leys et los drets et las franquesas.Camelat, op. cit. (8).
Les textes religieux et les récits d'histoire sainte Un certain nombre de textes religieux semble être perdu. Un des textes les plus connus est celui qui fut baptisé Récits d'histoire sainte. Une édition en fut établie en 1876 par les philologues béarnisants Vastin Lespy et Paul Raymond à partir d'un manuscrit du . Dans leur étude du texte, ils précisent que deux autres versions similaires en existent en catalan (Genesi scriptura, manuscrit de 1451) et en provençal (Bible en langage gascon, - avec donc une attribution dialectale erronée). Le texte est écrit en prose, comme dans l'extrait qui suit :Cant l'angel venc dire a Salamon que comences lo TemplePassat alcuns temps apres aysso, venc l'angel a Salamon, e dys li : "Comensa a far lo Temple que ton senhor payre avia en cor de edificar e de far ; car Nostre Senhor vol que tu lo comenses e lo fassas e l'acabes, posque Nostre Senhor Dieus Jhesu-Crist non volc ni li plac que ton payre l'acabes ni lo fezes."("Quand l'ange vint dire à Salomon qu'il commence le Temple / Quelque temps passés après cela, vint l'ange à Salomon, et lui dit : "commence à faire le Temple que ton seigneur avait dans le cœur d'édifier et de faire ; car Notre Seigneur veut que tu le commences et le fasses et l'achèves, puisque Notre Seigneur Jésus-Christ ne veut pas ni ne lui plait que ton père l'achève ni le fasse.")
Miégville et les Chroniques de Foix Des chroniques en langue d'oc contant l'histoire des comtes de Foix, Pasquier et Courteault publièrent en 1895 celles du fuxéen Arnaud Esquerrier (dont la langue semble être logiquement languedocienne) et celles de Miégville, probablement originaire de Béarn. Dans ses Annalles de Foix, Guillaume de la Perrière, qualifie la langue de Miégville de « langue originelle vulgaire, bianoise, barbare, rude et mal polie. »Pasquier et Courteault, op. cit., 25. Pierre de Marca, dans son Histoire de Béarn cite Miégville et donne des informations biographiques.
Extrait :Moss. Roger Bernard lo Gros foc filhe de moss. Roger et de madona Eixemena ; et foc comte l'an mil cent quarante et quatre. Et foc marit de madona Cecilia, filh[a] de Ramon Trencabel, comte de Carcassona et vescomte de Veses, am conselh de moss. Ramon, comte de Barsalona, princip d'Arago, son cosin germa ; et aguec per dot lo castel de Santa Gavela, lo castel de Montaut, lo bosc de Borbona, la senhoria de d'Ausapans entro la ribieyra de l'Arieja, am XIm de molgare. L'an mil CLI, lo comtat de Carcasona era del homenatge del rey d'arago.Miégville, op. cit. 124
Un baron béarnais : le réquisitoire contre le seigneur de Coarraze
En 1878, Vastin Lespy et Paul Raymond publièrent un réquisitoire demandé par les souverains de Navarre Jean III et Catherine de Navarre au sujet des excès et abus du seigneur de Coarraze. Ce texte est un exemple de ce que la chancellerie béarnaise produisait quand le béarnais était quasiment l'unique langue de droit, des lois et de la justice dans le Royaume de Navarre.
Pey de Garros et le Siècle d'or La renaissance gasconne
Les lettres béarnaises et gasconnes ont connu une Renaissance au XVI siècle poussée par le mouvement général de la culture occidentale et dans le contexte de la Réforme. C'est le linguiste et critique gascon Pierre Bec qui a qualifié la période allant de 1550 à 1650 de Siècle d'or de la poésie gasconneIl s'agit du titre de son anthologie, Bec, op.cit.. Le grand auteur et principal initiateur de cette période fut Pey de Garros (ca 1525 - ca 1583) ; les deux cours principales qui la virent s'épanouir furent Nérac et Pau avant tout : les deux cours de la maison d'Albret, celle de la reine de Navarre Jeanne d'Albret, instauratrice du calvinisme dans ses états.