La Corporation paysanne est créée le par le régime de Vichy : c'est l'organisation corporatiste mise en place par la volonté du maréchal Pétain pour servir de point d'appui dans le monde agricole à la révolution nationale.

Les origines

Les origines idéologiques de la Corporation paysanne remontent à l'agrarisme conservateur, idéologie et mouvement social rural apparu en Europe à la fin du dans la mouvance du catholicisme intransigeant et prônant le retour au corporatisme; pour la France, les premiers théoriciens furent Hyacinthe de Gailhard-Bancel, etc. à la fin du et de nombreux autres comme Louis Salleron, Hervé Budes de Guébriant, etc. pendant l'entre-deux-guerresIsabel Boussard-Decaris, "Vichy et la Corporation paysanne", Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1980.

Avant la Première Guerre mondiale

En France, dès le une rivalité importante entre deux organisations agrariennes apparaît. La Société des agriculteurs de France (SAF) fut créée la première, en 1867, transposant au niveau national les sociétés agricoles plus locales qui existaient déjà dans les années 1840, avec comme grand avantage de bénéficier de la protection de l'État, Napoléon III ayant approuvé les statuts de la SAF. Il s'agissait au départ d'une société élitaire aux effectifs limités (1854 membres seulement au départ, 3553 en 1878), dont le siège était situé rue d'Athènes (rive droite de la Seine à Paris) et dont le premier président fut Édouard Drouyn de Lhuys, ancien ministre des affaires étrangères. Après la chute du Second Empire en 1870, la SAF s'est érigée en contre-pouvoir anti-républicain et s'est efforcée d'augmenter ses effectifs, notamment en se précipitant dans le vote sur la loi syndicale de 1884, pour attirer vers elle les populations villageoises en parrainant de nombreux syndicats agricoles, lesquels se constitueront des unions régionales puis une union nationale en 1886 (Union centrale des syndicats agricoles de France).

Entretemps, la Société nationale d'encouragement à l'agriculture (SNEA) avait été fondée en 1880, sous l'impulsion de Gambetta, pour constituer un contre-poids républicain face à l'influence de la SAF. La SNEA se structure au début à l'échelle départementale puis constitue une Fédération des syndicats républicains en 1910, qui siégeait symboliquement sur l'autre rive de la Seine, boulevard Saint-Germain. Le mouvement eut ensuite tendance, un peu avant 1914, à s'organiser sectoriellement, puis à fonder, après 1918, des associations spécialisées selon les secteurs économiques. Tous les mouvements initiés par la SNEA (coopérations, syndicats, caisses de crédit…) se sont regroupés en 1912 au sein de la Fédération nationale de la mutualité et de la coopération agricole.

La concurrence a été vive entre la SAF (association de personnes) et la SNEA (association d'intérêts), avec des efforts d'enracinement de part et d'autre, à tel point que beaucoup de villages possédaient des syndicats des deux bords à la veille de la Première Guerre mondiale.

Pendant l'entre-deux-guerres

Issue de l'Union centrale des syndicats agricoles, l'UNSA (Union nationale des syndicats agricoles) a été fondée en 1934 par une équipe d'« hommes nouveaux", par opposition aux dirigeants traditionnels du monde agricole français, ceux des Chambres d'agriculture et de ceux de la vieille « Société des agriculteurs de France" (fondée en 1886) de la rue d'Athènes à Paris. Le siège social est transféré à la fin de l'année 1936 de la rue d'Athènes à la rue des pyramides, siège de la puissante fédération spécialisée AGPB. Les animateurs de l'UNSA sont Jacques Le Roy Ladurie, son secrétaire général, le comte Hervé Budes de Guébriant, Louis Salleron, Roger Grand (président jusqu'en 1938), Joseph Boulangé (président en 1938) et Rémy Goussault, délégué général.

Elle entend être l'interlocuteur privilégié de l'État et prétend regrouper familles paysannes en 1937.

En 1934-35, l'UNSA participe au Front paysan avec le parti agraire et paysan français et les « chemises vertes" d'Henri Dorgères.

Par anticommunisme, l'UNSA s'oppose au Front populaire, accusé de préparer l'étatisation de l'agriculture (création de l'Office national du blé), d'entrainer des désordres (grèves agricoles) et mène la contre-offensive agrarienne dès : relance du Front paysan, avec le Comité d'action paysanne groupant l'UNSA et les dirigeants des principales associations agricoles centrales et spécialisées.

Sa création et son action

Après la défaite de , le gouvernement de Vichy met en place la révolution nationale, qui s'appuie sur une idéologie réactionnaire au sein de laquelle le monde agricole ainsi que l'artisanat deviennent des composantes majeures. Sous couvert de la longue tradition historique de la France rurale est prôné le « Retour à la terre », comme l'illustre cet extrait d'un discours du maréchal Pétain prononcé à Tulle le : « La France redeviendra ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une nation essentiellement agricole. Elle restaurera les antiques traditions artisanales ». Pierre Caziot, ministre de l'agriculture et du Ravitaillement, renchérit le : « Il faut oser proclamer la primauté de la paysannerie et la nécessité d'une politique donnant à la production agricole la première place dans l'économie de la nation »Henry d'Humières, "Le maréchal Pétain et les paysans", consultable http://www.marechal-petain.com/avisetopinions/mpetlespaysans.htm.

La Corporation nationale paysanne (ou Corporation paysanne) est créée dès le et regroupe dans un organisme unique l'ensemble des structures agricoles d'avant-guerre, aussi bien syndicales que patronales, y compris les sociétés de crédit et d'assurance œuvrant dans le domaine agricole. Ce syndicat unique regroupe l'ensemble des catégories sociales (propriétaires, fermiers, métayers, salariés). L'adhésion du chef de famille implique dans la vie syndicale l'ensemble de ses membres travaillant sur l'exploitation. L'ensemble de l'organisation est placé dès l'origine sous l'autorité de l'État, mais au fil des aménagements apportés à la législation, cette mainmise s'accroît et fait de la corporation paysanne une véritable structure d'encadrement du monde agricole au profit des élites"Les Landes dans la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) : les cadres politiques de la Collaboration, consultable http://www.histoiresocialedeslandes.org/p5_occupation_01.asp.

En est créé un « Service civique rural » afin de faire participer la jeunesse aux grands travaux agricoles et pallier ainsi la main-d'œuvre masculine manquante, prisonnière en Allemagne ou envoyée dans ce pays dans le cadre du Service du travail obligatoire. Un « pécule de retour à la terre » est créé pour les familles retournant travailler dans le monde agricole et une « Mission de restauration paysanne » est chargée de remettre en état les exploitations agricoles et les cultures abandonnées en raison de la friche sociale"Résistance et monde rural", partie "Le monde rural et les traumatismes de 1940", http://www.fmd.asso.fr/updir/70/concours_partie_1.pdf. La loi du organise et définit (tardivement) la Corporation paysanne (édifice pyramidal au caractère hiérarchique très marqué, de nombreux pouvoirs de réglementation concernant la vie agricole étant attribués aux dirigeants, théoriquement élus mais en fait désignés par les échelons supérieurs), placée sous l'étroit contrôle du ministère de l'Agriculture, son « syndic national » étant Adolphe Pointier, gros exploitant agricole de la Somme, choisi parce qu'il dirigeait l'Association générale des producteurs de blé ; il s'appuie sur un réseau de syndics régionaux à la tête d'« Unions régionales corporatives », elles-mêmes subdivisées au niveau local contrôlé par des « syndics locaux », souvent à l'échelle de la commune. Il s'agit d'une véritable courroie de transmission du régime de Vichy dans le monde agricole (les syndics locaux sont par exemple chargés de fixer les impositions individuelles et de les notifier aux exploitants agricoles). Cela n'empêche pas parfois quelques velléités de résistance de la part de certains syndics locaux ou régionaux : par exemple en , le journal de l'Union Régionale Corporative du Finistère et des Côtes-du-Nord, Ar Vro Gorz tente de publier deux articles sur le problème des réquisitions effectuées par l'armée allemande, articles bien entendu censurés. Des réfractaires du Service du travail obligatoire (STO) sont parfois « reconvertis » en ouvriers agricoles avec la complicité de syndics locaux (la loi du exemptant les agriculteurs du départ en Allemagne), etc.Gilbert Garrier, La Corporation paysanne, parenthèse ou continuité ?, consultable http://bcpl.ish-lyon.cnrs.fr/1981_N_1-2/5LA_CORPO1.PDF..

La Corporation paysanne répondait à la fois à un des axes idéologiques majeurs du régime de Vichy et aux vœux des principaux dirigeants syndicalistes agricoles d'avant-guerre. Ces derniers en prirent la direction, mais ne réussirent pas à créer un véritable « droit corporatif » dans lequel l'essentiel du pouvoir serait entre les mains de la profession. Ainsi choyés par le régime de Vichy, et souvent influencés aussi par leur conservatisme politique traditionnel, de nombreux ruraux manifestent, au moins dans un premier temps, de la sympathie pour le gouvernement de l'État français et son chef, le maréchal Pétain, dont on rappelle sans cesse les origines rurales.

Véritables enfants chéris du régime de Vichy, les paysans passent cependant longtemps pour les vrais bénéficiaires de la politique menée par Pétain. Lui-même propriétaire terrien en sa résidence de Villeneuve-Loubet, le maréchal affirme que « la terre, elle, ne ment pas », et encourage le « Retour à la terre », politique soldée sur un échec, moins de en quatre ans tentant de suivre ses conseils. La Corporation paysanne est fondée par une loi du sciences-sociales.ens.fr, Julien Kurtz, Matthieu Pujuguet, Jacques-Benoit Rauscher, Les politiques agricoles de 1939 à 1958 : D’une agriculture protégée à une agriculture dirigée, Ens Cachan La lettre de la fondation de la Résistance, 43, décembre 2005 La Corporation paysanne, site fmd.asso.fr.pressesdesciencespo.fr, Isabel Boussard-Decaris, Vichy et la Corporation paysanne..

Certains partisans de la Corporation paysanne développent une vision totalement rétrograde de la condition paysanne. Henri Pourrat écrit : « Qu'on n'impose pas aux paysans le chauffage central (sur ses bienfaits, on peut rester en doute), ni même l'eau au robinet ». Un radiateur, disait-il, ne pourrait remplir le même rôle de rassemblement social que l'âtre dans la maison du paysan. Henri Pourrat défendait les sabots, l'eau boueuse préférable à l'eau stérilisée pour les animaux de ferme, etc.Henri Pourrat, "France 1941", cité par Bertram M. Gordon, "La campagne et la ville : quelques notes sur le modèle de la Collaboration sous le régime de Vichy", dans "La France sous Vichy : autour de Robert O. Paxton", sous la direction de Sarah Fishman et autres, éditions Complexe, consultable https://books.google.fr/books?id=3-hv28m_H6IC&pg=PA165&lpg=PA165&dq=corporation+paysanne+vichy&source=bl&ots=j7aXZfWTXa&sig=lw4CU8INV93Pan-2JO76CM0p8XA&hl=fr&sa=X&ei=rmZQT5fzDYm28QOh873wBQ&ved=0CFcQ6AEwCA#v=onepage&q=corporation%20paysanne%20vichy&f=false..

Mais les réquisitions, l'instauration d'un régime autoritaire et la suppression des libertés individuelles, l'aggravation des conditions de vie et de travail, l'attitude de l'occupant allemand (en zone occupée), le patriotisme profond des populations rurales, etc. vont entraîner peu à peu un changement d'attitude d'une part croissante de la population rurale qui avait pourtant été séduite dans un premier temps par les discours tenus.

Quelques exemples locaux de la Corporation paysanne

L'exemple du département de l'Orne