Les Quatre poèmes hindous constituent un ensemble de mélodies de Maurice Delage pour soprano et ensemble de musique de chambre à deux flûtes, hautbois, deux clarinettes, harpe et quatuor à cordes. L'œuvre porte parfois le numéro d'op.3, dans le catalogue des œuvres du compositeur.

Composés en 1912, au cours d'un voyage du compositeur en Inde britannique, ils furent créés le , interprétés par Rose Féart sous la direction de D.-E. Inghelbrecht, au concert inaugural de la SMI de la saison 1913-1914.

Moins célèbres que les Trois poèmes de Mallarmé de Maurice Ravel, ils soutiennent d'autant mieux la comparaison que les deux œuvres furent créées lors du même concert. Premier chef-d'œuvre d'un jeune musicien autodidacte, ce cycle de mélodies a suscité l'intérêt des plus grands compositeurs de son époque.

Les Quatre poèmes hindous demeurent l'ouvrage de Maurice Delage le plus représenté en concert, et le plus enregistré sur disque.

Présentation Composition À la fin du , l'Extrême-Orient était à la mode en France, et très en vogue dans certains milieux artistiques. Maurice Delage avait entrepris un voyage en Inde à la fin de 1911, une décision grandement facilitée par la fortune de son père, qui l'accompagna dans son périple. Le séjour du musicien se prolongea du début de l’année 1912 jusqu’au mois de mai. Les mélodies furent composées dans différentes villes où il fit étape, ce à quoi renvoient leurs titres, ajoutés dans la partition imprimée : Jeypur, Bénarès, Lahore et Madras.

Selon Philippe Rodriguez, ce voyage permettait au jeune compositeur de dont il souffrait, malgré les encouragements de Maurice Ravel. Les Apaches désignent un groupe d'amis, écrivains et musiciens réunissant, outre Ravel et Delage, Léon-Paul Fargue, Tristan Klingsor, Émile Vuillermoz, Michel Dimitri Calvocoressi, Florent Schmitt, Albert Roussel, Ricardo Viñes et D.-E. Inghelbrecht., grâce à . De fait, les Quatre poèmes hindous représentent .

Le philosophe et musicologue Vladimir Jankélévitch identifie précisément, .

Maurice Delage disposait vraisemblablement d’un piano, reconnaissant être incapable d’écrire sans le secours du clavier. Il réalise d'abord une version pour soprano et piano puis la magnifie par une instrumentation harmoniquement riche. La technique des instruments, tous solistes, est si exacte que l'instrumentation semble avoir été précisée très tôt. Les dates de composition vont à rebours de l’ordre d’exécution des mélodies : « Si vous pensez à elle… » et Naissance de Bouddha furent achevés en , « Un sapin isolé… » en février, et « Une belle… » en mars.

Titres et dédicaces Chaque mélodie : Madras – « Une belle… » (stance 22 de Bhartrihari), dédié à Maurice Ravel. (), à ; Lahore – « Un sapin isolé… » (poème de Henri Heine« », poème du , traduit par Gérard de Nerval.). (), à ; Bénarès – Naissance de Bouddha (anonyme), dédié à Florent Schmitt. (), à ; Jeypur – « Si vous pensez à elle… » (stance 73 de Bhartrihari), dédié à Igor Stravinsky. (), à .

L'exécution dure un peu moins de neuf minutes. Les dédicaces .

Instrumentation La formation instrumentale est réduite à un effectif de musique de chambre, d'où le piano est exclu.

Michel Duchesneau voit dans ce choix l'influence du Pierrot lunaire de Schönberg, créée à Vienne le et qui avait motivé Ravel et Stravinsky pour composer leurs propres poèmes dans le courant de l'année 1913. L'œuvre du compositeur autrichien devait d'ailleurs figurer dans le programme du concert de 1914. Roland-Manuel a réfuté cette influence sur les poèmes de Maurice Delage. Cependant, Marius Flothuis rapproche l'ensemble instrumental de celui employé par Ravel, en 1905, pour son Introduction et allegro confié à la flûte, la clarinette, la harpe et le quatuor à cordes.

Instrumentation des cycles de mélodies Maurice DelageArnold SchönbergMaurice RavelIgor StravinskyQuatre poèmes hindousPierrot lunaireTrois poèmes de MallarméTrois poésies de la lyrique japonaiseFlûteflûteflûteflûtePetite flûte(aussi petite flûte)Hautbois(aussi cor anglais)Clarinetteclarinette(aussi clarinette basse)clarinetteclarinetteClarinette basse(aussi clarinette basse)Harpepianopianopiano violonviolon (aussi alto) violon violon violonAltoalto alto Violoncellevioloncellevioloncellevioloncelle

Création La création eut lieu le , lors d’un concert où étaient présentés en première audition Le Petit Elfe Ferme-l'œil de Florent Schmitt pour piano à quatre mains, les Trois poèmes de Mallarmé de Ravel et les Trois poésies de la lyrique japonaise de Stravinsky.

Ce fut un grand succès pour le compositeur, encore largement inconnu du public. Émile Vuillermoz commente aussi bien la partition que l'accueil du public : .

M. D. Calvocoressi résumait également : .

Aperçu de l'œuvre Poèmes vignette|upright=1.5|Bhartrihari (), auteur des premier et dernier poèmes retenus par le compositeur — portrait imaginaire du Hindi Manuscript 884 (Wellcome Collection, Londres).|alt=Un poète hindou assis en tailleur.

1. Madras « Une belle à la taille svelte se promène sous les arbres de la forêt, en se reposant de temps en temps. Ayant relevé de la main les trois voiles d'or qui lui couvrent les seins, elle renvoie à la lune les rayons dont elle était baignée. »

2. Lahore « Un sapin isolé se dresse sur une montagne aride du nord. Il sommeille. La glace et la neige l'environnent d'un manteau blanc. Il rêve d'un palmier qui, là-bas, dans l'Orient lointain, se désole, solitaire et taciturne, sur la pente de son rocher brûlant. »

3. Bénarès « En ce temps-là fut annoncée la venue de Bouddha sur la terre. Il se fit dans le ciel un grand bruit de nuages. Les Dieux, agitant leurs éventails et leurs vêtements, répandirent d'innombrables fleurs merveilleuses. Des parfums mystérieux et doux se croisèrent comme des lianes dans le souffle tiède de cette nuit de printemps. La perle divine de la pleine lune s'arrêta sur le palais de marbre gardé par vingt mille éléphants pareils à des collines grises de la couleur des nuages. »

4. Jeypur « Si vous pensez à elle, vous éprouvez un douloureux tourment. Si vous la voyez, votre esprit se trouble. Si vous la touchez, vous perdez la raison. Comment peut-on l'appeler bien-aimée ? »

Musique Les mélodies sont brèves, comme les poèmes retenus par Maurice Delage. Même le plus long d'entre eux, récit anonyme sur la naissance de Bouddha, suit une ligne mélodique limpide, à peine troublée par les diérèses placées sous certains mots (« mystéri-eux », « li-anes »). Cette prose inspire également au compositeur un essai de rythmes et de sonorités exotiques, sur une mesure à cinq temps, par l'emploi du pizzicato des cordes en sons harmoniques, principe de coloris repris par Ravel dans ses Chansons madécasses.

En plaçant les deux stances de Bhartrihari au début et à la fin de son cycle, Delage témoigne d'un souci d'équilibre dans la forme, qui se traduit musicalement par le retour d'une phrase confiée à la flûte, aux premières et aux dernières mesures des Quatre poèmes hindous, selon Marius Flothuis :

vignette|center|upright=4|Premières mesures de Madras.

Lahore se distingue des autres mélodies, durant presque quatre minutes. Ce poème de Henri Heine avait été mis en musique par Liszt (, S 309) et Rimski-Korsakov (Quatre romances, , ), qui évoquaient , suggère Vladimir Jankélévitch : .

La fin du poème s'ouvre sur une vocalise, très pure et non accompagnée (mes. 43 à 55 de la partition), où la chanteuse doit moduler dans le médium de sa tessiture et chanter à bouche fermée, puis bouche ouverte « en fermant peu à peu la bouche », pour . Cet effet nouveau, d'une grande poésie dans sa sobriété, laissa les premiers auditeurs stupéfaits.

vignette|center|upright=3.4|Vocalise finale de Lahore.

L'accompagnement instrumental est d'un grand raffinement. Toujours selon Émile Vuillermoz, .

Le compositeur avait appris la musique en jouant et en improvisant sur son violoncelle. Il en tira notamment ce pizzicato-glissando qui, au début de Lahore, offre une couleur bien venue, parfaitement hindoue, loin de tout pastiche — et impossible à reproduire au piano.

vignette|center|upright=4|Premières mesures de Lahore.

Critiques vignette|gauche|redresse=0.8|alt=photographie noir et blanc de deux hommes au balcon|Maurice Ravel et Maurice Delage, à Montfort-l'Amaury.

L'accueil réservé aux Quatre poèmes hindous, lors de sa première audition, est nettement favorable, sans être unanime.

Le compositeur Gaston Carraud met en perspective les Trois poèmes de Mallarmé de Maurice Ravel et les Quatre poèmes hindous composés , dans sa critique du quotidien La Liberté, rappelant le lointain modèle des Nuits d'été : .

Un autre compositeur, Paul Martineau, exprime des réserves à propos de cette œuvre si brève et d'un caractère délicatement transparent : .

Ce point de vue très négatif, isolé à propos de cette œuvre en 1914, est repris par de nombreux critiques à partir des Sept haï-kaïs (1925), naturellement plus brefs encore. La musique de Maurice Delage a ainsi acquis la réputation de ne compter que des « préciosités », « bibelots sonores » d'un artiste amateur et manquant de souffle .

En 1960, Paul Pittion peut rendre compte des Quatre poèmes hindous et de l'ensemble de l'œuvre du compositeur avec plus de modération : .

Depuis le début des années 1990, la discographie consacrée aux Quatre poèmes hindous s'est remarquablement enrichie, ces mélodies constituant .

Hommages En 1937, Georges Auric rendit compte de ses impressions ressenties lors de la création, vingt-quatre ans plus tôt : .

Selon Michel Duchesneau, la création conjointe des Quatre poèmes hindous, des Trois poèmes de Mallarmé de Ravel et des Trois poésies de la lyrique japonaise de Stravinsky à la SMI provoqua du genre de la mélodie française, comprise comme , jusqu'en 1939. En 1941, Charles Koechlin cite le passage en pizzicato-glissando (ou pizz. vibrato molto) du violoncelle dans son Traité de l'orchestration comme un d'écriture moderne en pizzicato.

Immédiatement après la création de l’œuvre, Delage pouvait encore apprécier l’avis du maître Debussy, dont la musique avait décidé de sa vocation. D'après le témoignage de Paul Landormy,

L'œuvre porte parfois le numéro d'op.3, dans le catalogue des œuvres du compositeur.

Bibliographie

Ouvrages généraux . .

. . . . . . . . .

Monographie .

Articles

Notes discographiques

Voir aussi Partition Maurice Delage, Quatre poèmes hindous, Durand & éditeurs, Paris, 1949

Discographie Chant et piano Maurice Delage : Les Mélodies (intégrale) — Sandrine Piau (soprano), Jean-Paul Fouchécourt (ténor), Jean-François Gardeil (baryton), Billy Eidi (piano), Timpani 1C1045 (1998) « Rencontre » — Quatre poèmes hindous de Maurice Delage, avec Shéhérazade de Ravel et des mélodies de Debussy et Poulenc — Raquel Camarinha (soprano) et Yoan Héreau (piano), Naïve V5454 (2018) Chant et ensemble instrumental Quatre poèmes hindous — Martha Angelici (soprano), André Cluytens, LP EMI/Angel 35228 (UNESCO) Columbia 33 CX 1505, rééd. Testament SBT 1135 et Naxos () Quatre poèmes hindous — Dawn Upshaw (soprano), ensemble Randall Hodgkinson, Elektra Nonesuch 7559 (1990) Quatre poèmes hindous — Janet Baker (mezzo-soprano), ensemble Melos, Decca 425.948 (1991) Quatre poèmes hindous — Anne Sofie von Otter (mezzo-soprano), Andreas Alin et Peter Rydström (flûtes), Ulf Bjurenhed (hautbois), Lars Paulsson et Per Billman (clarinette), Nils-Erik Sparf et Ulf Forsberg (violons), Matti Hirvikangas (alto), Mats Lidström (violoncelle), Lisa Viguier (harpe) - Deutsche Grammophon 447 752-2 () Quatre poèmes hindous — Felicity Lott (soprano), Kammerensemble de Paris dirigé par Armin Jordan (février/, Aria Music 592300 / Virgin 522188-2 / Erato) Maurice Delage : Musique de chambre — Lucienne van Deyck (mezzo-soprano), ensemble instrumental dirigé par Robert Groslot, Cyprès CYP2621 (1998)