Jean Bessière, né en 1943, est professeur de Littérature Générale et Comparée à l'Université Sorbonne Nouvelle Paris III et président honoraire de l'Association Internationale de Littérature Comparée(AILC/ICLA).

Biographie

Agrégé de Lettres modernes, Jean Bessière est docteur d'État de la Sorbonne, où il a soutenu en 1976, sous la direction de Charles Dédéyan, sa thèse intitulée La Patrie à rebours : les écrivains américains de la Génération Perdue et la France (1917-1935). Exil et création littéraire. Il a enseigné dans diverses universités américaines (Indiana University, Stanford University, McGill University) ainsi que dans plusieurs universités françaises. Directeur de collections, et notamment de la collection “Bibliothèque de Littérature Générale et Comparée”, auprès des Éditions Honoré Champion, il a par ailleurs accepté et occupé des postes de direction au Ministère de la recherche et au Ministère des universités (1984-1994).

Jean Bessière est également l'auteur de nombreux ouvrages de critique et théorie de la littérature, qui, dans leur succession et leurs articulations, témoignent de la continuité d'une pensée du fait littéraire, caractérisée, comme le souligne Micéala Symington, par une grande lucidité, un recul critique et le refus de se rattacher à une école donnéeCf. SYMINGTON Micéala, "Jean Bessière et la Littérature comparée : pouvoir absolu, limites et libertés", in DAROS Philippe et SYMINGTON Micéala (éd.), Épistémologie du fait littéraire et rénovation des paradigmes critiques. Autour de l’œuvre de Jean Bessière, Paris, Honoré Champion, 2011, p. 186.. Dans l'ordre, il a ainsi publié au cours des vingt dernières années les ouvrages majeurs Dire le littéraire (1990), lÉnigmaticité de la littérature. Pour une anatomie de la fiction au (1993), La Littérature et sa rhétorique (1999), Quel statut pour la littérature ? (2001), Principes de la théorie littéraire (2005), Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? D’Alain Robbe-Grillet à Jonathan Littell (2006) et Le Roman contemporain ou la problématicité du monde (2010).

En 2005, la Revue canadienne de littérature comparée lui a consacré un numéro spécial intitulé Jean Bessière - Literature and Comparative Literature Revisited. Ce numéro contient entre autres une "Petite Terminologie" élaborée par Jean Bessière, dans laquelle il s'attache à définir, de son point de vue, les paradigmes usuels de la critique et de la théorie littéraires.

À ce jour , Jean Bessières a dirigé plus de 120 thèses.

Pensée du roman contemporain

La pensée que Jean Bessière développe autour du roman contemporain se formule et se précise spécifiquement dans deux ouvrages, à savoir Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? D’Alain Robbe-Grillet à Jonathan Littell (2006) et Le Roman contemporain ou la problématicité du monde (2010). D'un ouvrage à l'autre, il peut se dire une même visée épistémologique, qui se propose de dégager des paradigmes aptes à caractériser le roman contemporain dans ses enjeux anthropologiques, cognitifs et littéraires.

Qu'est-il arrivé aux écrivains français ? D'Alain Robbe-Grillet à Jonathan Littell

Littérature joujou et littérature puissance

Dans Qu’est-il arrivé aux écrivains français ? D’Alain Robbe-Grillet à Jonathan Littell, se voit d'abord mise en avant une caractérisation de la société contemporaine comme une société sans référent. Ce premier constat initial en appelle alors immédiatement un second, selon lequel la littérature contemporaine française est, dans sa majeure partie, incapable de penser et, ipso facto, de représenter une telle spécificité de la société contemporaine. En effet, la production littéraire française actuelle tend à reconnaître et dire le contemporain selon les modes de reconnaissance et d’expression du contemporain, qui avaient cours dans les années 70. Jean Bessière en vient ainsi à dire une littérature joujou, c'est-à-dire une littérature qui participe d’une désymbolisation d’elle-même et de ses référents, précisément parce qu'elle s'attache à répéter des symboles littéraires qui n'ont plus cours dans le contexte actuel. Cette inintelligence des écrivains français contemporains - ils répètent des modes littéraires dépassés - se double paradoxalement d'une lucidité de leur part : ils ont conscience qu'ils ne peuvent se dire les équivalents des auteurs du passé, car un changement a eu lieu. Ce paradoxe se dissout alors dans le postulat de la littérature puissance. Par là, il se dirait en effet un holisme de la littérature appréhendée comme une forêt primordiale. Un tel holisme permet ainsi aux écrivains de penser leurs discours comme littéraires au-delà du paradoxe initial. En tant que la littérature est un tout indéfini, tout texte peut s’y inscrire, même si l’écrivain actuel ne peut se dire l’équivalent des auteurs du passé, même s’il mobilise des modes littéraires dont il mesure la vanité. Mais cette pensée de la littérature puissance ne revient en dernière instance qu'à répéter la lucidité et l’inintelligence conjointes des écrivains français. En effet, présenter la littérature comme un tout indéfini revient à reconnaître une littérature sans référent – elle est indéfinie. Et, dans le même temps, la littérature puissance trahit le désir de maintenir la littérature comme un garant – un référent – des œuvres – elle est un tout qui, précisément parce qu’elle est un tout, peut inclure tous les types de discours. Le paradoxe peut donc se reformuler comme suit : la littérature puissance permet de dire d’un texte qu’il est littéraire, alors même que la littérature en elle-même n’est plus identifiable. Un tel jeu sur la littérature puissance se marque alors dans l’écriture des auteurs français actuels. Cette écriture se réduit en effet à un exercice de désignation de la forêt primordiale. Par là, les écrivains ignorent les enjeux et questionnements essentiels qu’implique la société contemporaine : ils ne rendent pas la littérature apte à répondre de l’actualité et de la société sans référent. Au contraire, il s’agit toujours de poser la même question simple – qu’est ce que la littérature produite et qui se produit ? – et d’y apporter toujours le même type de réponse – la littérature constitue un tout indéfini. Ainsi, ce jeu en revient sans cesse à rappeler le mystère des lettres. En ce sens, le jeu de la littérature se réduit à jeu de nomination toujours à recommencer, puisque la littérature se voit sans cesse identifiée à quelque chose de non-identifié, qui appelle une nouvelle identification. Le jeu se fait tautologique, dans la mesure où il appelle toujours la même question et toujours la même réponse.

Manques du roman français contemporain

Cette vision dominante de la littérature, qui convoque l’image de la littérature joujou et de la littérature puissance, éclaire les principaux manques que Jean Bessière pointe dans le roman français contemporain. Tout d’abord, il faut noter le souci que les écrivains français manifestent de penser une continuité, et même une auto-continuation de la littérature. Ce souci les conduit à vouloir répéter à tout prix le modernisme. Or, cette obsession de la modernité les pousse à oublier l’actualité. Il pourrait même être ajouté qu’une telle obsession les conduit à perdre le sens premier de la modernité. En effet, le modernisme européen implique une reconnaissance de son actualité et dès lors de son historicité. La figuration de la temporalité peut elle aussi se lire à la lumière du paradoxe fondamental, qui caractérise la littérature contemporaine française. En effet, les écrivains reconnaissent l’absence de dessin d’un futur – qui ne coïncide pas avec une absence de futur. Toutefois, dans le même temps, ils continuent à vouloir penser une concordance des temps, un pont entre l’évidence du passé, celle du présent et le futur, quand bien même ce futur apparaît incertain. La représentation du réel, telle que la pense le roman contemporain français, se révèle également problématique. En effet, une telle représentation est conduite selon l’alliance de la constance du connu et de la variation du vécu. Par là, il est affirmé, dans ce roman, une évidence du réel. En effet, l’évidence du réel se confond avec une image de celui-ci en tant que puissance, forêt primordiale ou encore tout indistinct. Le réel se voit donc prêté une forme d’holisme, qui le constitue dans une absence de référent. Néanmoins, de manière contradictoire, il est imposé un référent : la singularité d’un sujet, singularité qui devrait précisément être exclue dans la perception du réel comme un tout indistinct. Il faudrait redire la lucidité et l’inintelligence des écrivains contemporains : ils reconnaissent que le réel n’a pas de référent, mais ils imposent un référent au réel, alors même que ce réel exclut tout référent explicite.

Roman policier, science-fiction et littérature de la Shoah