thumb|En 1748, le médecin et philosophe La Mettrie expose dans un ouvrage intitulé L'Homme Machine la première conception strictement matérialiste de « l'âme humaine ».

Le matérialisme est un système philosophique qui soutient non seulement que toute chose est composée de matière mais que, fondamentalement, tout phénomène résulte d'interactions matérielles, y compris l'esprit et la conscience.

En tant que système philosophique, le matérialisme appartient à la classe des ontologies monistes, et trouve ses premiers développements dans la pensée présocratique . Il admet de multiples interprétations, tant naturalistes qu'historiques. Tantôt associé au réductionnisme, tantôt au réalisme ou au mécanisme, il est utilisé comme une arme argumentative par les philosophes qui se sont opposés à l'idéalisme, encore dominant en philosophie jusqu'à la fin du .

Dans sa version contemporaine, le matérialisme peut être étroitement lié au physicalisme, qui postule que tout ce qui existe est un phénomène physique. Le physicalisme est une évolution du matérialisme qui se base sur les découvertes en sciences physiques, afin d'inclure des notions plus sophistiquées que celle de « matière », notamment : l'espace-temps, l'énergie, les champs de forces Aussi, en philosophie analytique, le terme « physicalisme » est-il souvent préféré à celui de « matérialisme », tandis que certains auteurs les utilisent comme synonymes.

Les conceptions philosophiques qui s'opposent au matérialisme incluent l'idéalisme, , le dualisme, ou encore le spiritualisme.

Définition et origine de la notion Le matérialisme philosophique En philosophie, le matérialisme est la doctrine selon laquelle il n'existe d'autre substance que la matièreDictionnaire Larousse, « Matérialisme », consulté le 9 juin 2020.. Il s'oppose donc au dualisme qui admet l'existence de deux substances distinctes : l'esprit et la matière. Le terme est apparu dans la seconde moitié du pour désigner les philosophies qui nient l'existence de substances spirituelles (les « âmes ») et ne reconnaissent que celle des substances corporelles... Le matérialisme s'oppose tant au dualisme qu'au spiritualisme, pour lequel l'esprit constitue la substance de toute réalité.

Le sens philosophique du mot « matérialisme » est historiquement premier. Si l'on excepte un sens ancien tombé en désuétude, bien que conservé dans son usage anglophone (« matérialiste », au , désignait l'apothicaire ou le chimiste : celui qui s'occupait des « matières »), l'adjectif « matérialiste » n’apparaît en français qu'à la fin du , et désigne les philosophes qui affirment l'existence exclusive des entités matérielles. Ce n'est donc que rétrospectivement que nous qualifions de matérialistes certaines doctrines antérieures à l'usage du mot, doctrines dont les plus anciennes semblent remonter à l'Antiquité grecque, avec des philosophes comme Démocrite ou Épicure..

Le matérialisme et son monisme La première définition explicite du matérialisme philosophique semble avoir été formulée tardivement par Christian Wolff dans un ouvrage datant de 1734 :

Le matérialisme est donc d'abord défini comme un monisme de la matière, ou monisme physique, qui affirme l'unité du monde aussi bien que son caractère matériel. Le monisme matérialiste s'oppose ainsi ouvertement au dualisme de l'esprit et du corps, mais non au pluralisme, puisque la matière est constituée d'une multiplicité de corps.

Une conséquence problématique de cette définition concerne le statut de la pensée. Le matérialisme est en effet une position qui se prononce sur la nature de l'esprit, compris dans sa relation avec le corps. Il considère notamment que l'existence et la nature des corps ne dépendent pas de la pensée. Mais la question se pose de savoir si la pensée existe comme une caractéristique matérielle du corps, notamment du cerveau, ce qui revient à la considérer comme un des processus vitaux parmi d'autres, ou si elle existe comme une propriété spécifique attribuée à l'organisation de la matièreVoir notamment ..

Position ontologique Le matérialisme est une doctrine ontologique, sur la nature de l'être ; il ne doit pas être confondu avec le réalisme scientifique ou l'empirisme, qui sont des doctrines gnoséologiques, sur le fondement de la connaissance. D'une façon générale, le matérialisme rejette l'existence de l'âme, de l'Au-delà et de Dieu. Quant à la psyché, elle en fait une propriété de la matière, ou considère qu'il n'a pas de réalité propre, qu'il renvoie à une conception erronée de l'être humain et du vivant (voir le matérialisme éliminativiste).

Au cours des siècles, le matérialisme est apparu sous diverses formes. Il existe notamment une forme naïve et spontanée de matérialisme et une forme mécaniste plus conforme au réalisme scientifique. Il existe également des formes réductionnistes de matérialisme, qui ne reconnaissent pas de spécificité aux sciences humaines (ex. : le physicalisme, le biologisme), et des formes non réductionnistes, qui reconnaissent cette spécificité (ex. : le matérialisme historique, le fonctionnalisme).

La position ontologique commune aux diverses formes de matérialisme peut avoir des conséquences sur le plan éthique : si tout est matière, c'est le corps et non pas quelque substance spirituelle telle que l'âme, l'esprit ou Dieu qui doit être privilégié« Songer au corps avant que de songer à l'âme, c'est imiter la nature qui a fait l'un avant l'autre », La Mettrie, Discours sur le bonheur (1748), Paris, Fayard, 271.. De là cette constance du matérialisme philosophique à déboucher sur une éthique associée au corps

La définition matérialiste de la matière En tant qu'option philosophique, le matérialisme repose sur une définition philosophique minimale de la matière qui ne dépend pas directement de celle qu'en donnent les sciences physiques, définition qui, elle, s'est modifiée en profondeur au cours de l'histoire.

Les matérialistes définissent la matière le plus souvent négativement, par rapport aux notions d'esprit ou de pensée. La matière est ainsi définie comme : Une réalité universelle qui ne dépend pas de la pensée, et notamment de la représentation que l'on en a. Un principe fondamental qui est la cause ou la raison de l'émergence de l'esprit. Quant aux caractéristiques positives de la matière, c'est aux sciences physiques qu'il revient la tâche de les définir.

Historiographie des philosophies matérialistes Inde ancienne

Antiquité grecque et époque moderne : apparition et résurgence du mécanisme Le matérialisme s'est développé sous une forme mécaniste dès l'Antiquité.

Les philosophes ioniens de l'école de Milet – Thalès, Anaximène, Anaximandre – semblent être les premiers philosophes matérialistes de l'Antiquité grecque. Ils cherchaient à rendre compte de l'ensemble des phénomènes par un principe unique, de nature matérielle : l'eau avec Thalès, l'air avec Anaximène, la matière, c'est-à-dire ce qui est indéfini, avec Anaximandre. À la suite de ces conceptions matérialistes, un matérialisme mécaniste, ou du moins atomiste, s'est constitué avec Leucippe, Démocrite, Épicure, Lucrèce. Pour ces philosophes, tous les phénomènes naturels et les différents corps eux-mêmes sont dus aux mouvements et aux combinaisons d'atomes matériels se déplaçant dans le vide. L'âme est alors également une chose matérielle périssable qui ne se distingue du corps que par les propriétés particulières de ses atomes (plus légers).

vignette|left|Mécanisme de la vision d'après un dessin de René Descartes.

Bien plus tard, au , ce matérialisme mécaniste sera épuré en langage mathématique, plus spécialement géométrique, par Galilée, Gassendi, Hobbes. Mais le premier, tout occupé de physique, ne s'occupera pas de métaphysique, sinon pour ridiculiser le dogmatisme ; tandis que Gassendi, phénoméniste, cherchera plutôt à comprendre comment les atomes et le vide pourraient rendre compte de l'imagination. ; le dernier, Hobbes, contribuera à l'avancement des idées matérialistes tant par sa philosophie morale que par son opposition à René Descartes. La conception de l'animal machine qu'il proposera relève indéniablement du matérialisme.

René Descartes adoptera une position originale, utilisant une forme d'atomisme méthodologique dès ses premiers écritsCf. en particulier ses nombreux croquis de balles dans l'étude du mouvement., atomisme qu'il se gardera de confondre avec des conceptions matérialistes. Il éliminera la notion de matière de façon à concevoir une physique compatible avec le mécanisme, sans risquer d'être soupçonné de faire référence aux théories matérialistes. Le mécanisme de Descartes ne vaut toutefois que pour sa physique, c'est-à-dire pour ce qui concerne le monde matériel, et non pour ce qui concerne le monde spirituel, dont les constituants — les « pensées » — sont immatériels. L'ontologie de Descartes étant dualiste (il considère l'être comme fait de deux substances, la matière ou, plus exactement l'étendue, et l'esprit), elle ne saurait être qualifiée de « matérialiste ». Gassendi, pour qui la matière, définie par l'impénétrabilité, est active, proposera une conception qu'on a pu appeler un matérialisme dynamique ou dynamiste, respectivement 211, 350..

Le voit ainsi se mettre en place les concepts qui conduiront au matérialisme, bien que plusieurs de ses protagonistes ne puissent qu'à grand-peine être qualifiés de matérialistes. Le matérialisme, en germe, se dessine d'une part comme un prolongement possible de la mathématisation de la physique, ramenée plus spécialement à l'atomisme et au mécanisme, d'autre part, et conjointement, comme la conception portant en son sein le vitalisme.

Siècle des Lumières : développement des doctrines matérialistes Au , qualifié de siècle des Lumières, le matérialisme mécaniste, nourri des résultats des sciences, s'est répandu parmi les savants et les philosophes du temps et il est utilisé comme une arme dans la lutte idéologique contre le dogmatisme religieux et l'emprise de l'Église sur tous les aspects de la vie en société. Les auteurs philosophiques qui se sont engagés dans ce sens sont notamment : La Mettrie (le premier philosophe à avoir généralisé à l'homme la thèse cartésienne de l'animal-machine, dans son ouvrage L'Homme Machine, 1747), Diderot, d'Holbach, Helvétius, Cabanis.

Du point de vue métaphysique et cosmologique, ces auteurs insistent sur l'unité du monde, qui est une unité matérielle, et sur la constance de la quantité de mouvement à l'échelle de l'universCf. Maupertuis ou Lavoisier., constance qui est au principe de l'explication mécaniste du monde.

Du point de vue psychologique, la thèse majeure du matérialisme du est que la matière elle-même est susceptible de penser, lorsque du moins elle est organisée et structurée à cet effet. Cette thèse se réfère notamment à Locke, tel que l'avait popularisé Voltaire, à partir de passages où Locke mettait en cause le dualisme cartésien au nom de la toute-puissance de Dieu, qui aurait très bien pu doter la matière de la propriété de penser. De cette hypothèse théologique, ouvrant une simple possibilité théorique, on est passé au cours du à une conception empiriste de la pensée, destinée à justifier le fait que nos prétendus « états d'âme » ne sont rien d'autre que des états de notre cerveau. En effet, les observations médicales tendent à établir la corrélation rigoureuse des phénomènes mentaux et des processus organiques, ceux du cerveau en particulier.

: matérialisme naturaliste et matérialisme historique thumb|Charles Darwin en 1868.Sa théorie de l'évolution par sélection naturelle a marqué un pas décisif dans l'histoire du matérialisme.