La conception matérialiste de l'histoire, appelée plus tard matérialisme historique, est une philosophie de l'histoire formulée au milieu du par Karl Marx et Friedrich Engels mettant en avant l'analyse de la praxis humaine comme moteur de l'histoire (c'est-à-dire les pratiques sociales économico-culturelles et historiques des êtres humains en communauté et en société).

Dans cette conception, les événements historiques sont fortement conditionnés par :

L'importance de l'influence (en dernière instance) de l'évolution historique des forces productives, des techniques, des moyens de production, des conditions de production (climat, ressources naturelles) et des rapports de productions (donc « l'infrastructure » ou « base matérielle » : la production et la reproduction de la vie réelle) sur les institutions juridiques, politiques, et la culture (donc « la superstructure »), dont découlent notamment les classes sociales au sein d'un rapport social de production historique donné. La superstructure pouvant aussi influencer l'infrastructure. La lutte des classes est ainsi également l'un des moteurs de l'histoire jusqu'à nos jours (jusqu'à ce que, selon Marx et Engels, l'avènement du communisme mette fin aux sociétés de classes, et donc des luttes qui en découlent de ces dernières). De la lutte des classes peut également ainsi découler une « conscience de classe ». La conception matérialiste de l'histoire s'intéresse notamment à l'analyse dialectique des rapports de forces, des contradictions et des conflits socio-économiques et matériels au sein des sociétés, afin de comprendre comment les sociétés humaines se transforment. Des idées (superstructure) peuvent influencer et transformer d'une certaine manière également la sphère socio-économique (infrastructure), si ces idées s'accordent et imprègnent les rapports sociaux et matériels notamment. Marx évoque l'idée que : « Il est évident que l'arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes ; la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle ; mais la théorie se change, elle aussi, en force matérielle, dès qu'elle pénètre les masses. »

Marx décrit en partie cette idée dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) : . Également, dans ses Thèses sur Feuerbach, Karl Marx mentionne le fait que : « Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui détournent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique. »

Cette approche accorde une part essentielle à l'économie dans les transformations du mondeGilles Candar, Le Socialisme, Milan, coll. « Les essentiels », 1996, p. 16-17. Mais cet aspect lié à l'économie doit être nuancé : en effet, par "économie", Friedrich Engels entend ceci : « D'après la conception matérialiste de l'histoire, le facteur déterminant dans l'histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n'avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu'un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. ». Le marxologue Maximilien Rubel définit la conception matérialiste de l'histoire comme un « instrument de connaissance et d'explication de la réalité sociale et historique »Maximilien Rubel, Karl Marx, essai de biographie intellectuelle, Rivière, 1957, .. Elle peut être considérée à la fois comme « une vue économique de l'histoire » et comme « une vue historique de l'économie ». Selon le philosophe marxiste et conseilliste Anton Pannekoek : « le matérialisme historique retourne aux causes d’où proviennent ces idées : les besoins sociaux qui sont déterminés par les formes de la société »Anton Pannekoek, Le Matérialisme historique, 1919.. Le matérialisme historique de Marx s'intéresse aussi aux conditions matérielles d'existence.

Le matérialisme historique, dans ses aspects d'analyses anthropologiques, analyse également les rapports sociaux aliénant, réifiant et aux "fétichismes" structurellement sociaux au sein des sociétés humaines (par exemple, l'analyse du fétichisme de la marchandise et de la monnaie sous le mode de production capitaliste).

La conception matérialiste de l'histoire participe intégralement à la philosophie de Marx et Engels, notamment au sein du matérialisme dialectique, en exposant non seulement les fondements du capitalisme mais aussi la façon dont la production des moyens d'existence a bouleversé la place de l'homme dans la naturePascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes, Syllepse, 2007, page 477. Faisant partie intégrante de l'école dite du socialisme scientifique, elle constitue le versant sociologique du marxisme..

Origine et définition Karl Marx et Friedrich Engels entreprennent de bâtir une conception cohérente de l'histoire alors qu'ils rédigent, en 1845-1846, L'Idéologie allemande. L'ouvrage reste longtemps inédit et n'est publié dans sa version intégrale qu'en 1932. L'effet de cette réflexion, qui aboutit à l'exposé des principes fondamentaux de la conception matérialiste de l'histoire, se ressent cependant dès lors sur les œuvres postérieures, dès l'époque de la rédaction du Manifeste du Parti communiste. Marx rompt avec les conceptions du mouvement historique que l'on trouve chez Hegel et Proudhon ; lui-même n'emploie pas le terme de « matérialisme historique », mais l'expression de « conception matérialiste de l'histoire ». En 1859, Marx fait précéder le premier fascicule de sa Contribution à la critique de l'économie politique d'un avant-propos dans lequel il détaille ce qui sert de à ces travaux : dans ce texte, il résume ce qui prend par la suite le nom de . L'expression elle-même est créée par Engels en 1892Pascal Combemale, Introduction à Marx, La Découverte, 2006, p. 56-57.

L'idée fondamentale de Marx est que « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé »Le 18 brumaire de L. Bonaparte, texte disponible sur marxists.org.

Vision des sociétés « La société n'est pas constituée d'individus, mais exprime la somme des relations, des rapports où ces individus se situent les uns par rapport aux autres. »Monferrand, F. (2014). La figure de Robinson dans Le Capital et la critique du fétichisme. In R. Chappé & P. Crétois (éds.), L’homme présupposé. Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence. https://doi.org/10.4000/books.pup.12422Marx et Engels s'efforcent d'analyser les causes des changements qui s'opèrent dans les sociétés. Ils considèrent que les conditions d’existence des êtres humains et les rapports entre les classes sociales ont une influence décisive sur le cours des événements.

Selon eux, l'évolution des modes de production résulte toujours de rapports d'intérêt, donc de domination. La lutte des classes, qu'ils considèrent comme la clé de l'économie politique et le principal moteur de l'histoire, est structurante, générale et universelle (elle existe dans toutes les sociétés, à l'exception de la communauté primitive sans classes sociales). Dans la société capitaliste, elle oppose le prolétariat (qui fournit la force de travail) à la bourgeoisie (qui détient le capital et fait travailler les prolétaires à son profit). Selon André Piettre, dans cette visée marxiste, les rapports économiques évoluent selon une dialectique de rapports de force, suivant la lutte perpétuelle des puissants et des faibles, les premiers exploitant les seconds : l'histoire n'est pas menée par le mouvement des idées, mais en premier lieu par les données matérielles et leurs luttes intestines. Selon Anton Pannekoek, « le matérialisme historique retourne aux causes d’où proviennent ces idées : les besoins sociaux qui sont déterminés par les formes de la société ».

Dans cette perspective, l'histoire résulte en définitive du lien que les hommes entretiennent avec la nature : dès lors que le premier outil est créé, la transformation du milieu naturel débute. L'histoire commence vraiment lorsque des changements culturels résultent de la création de l'outil, qui était initialement destiné à répondre à des besoins élémentaires. L'approche de Marx et Engels est donc technocritique : l'évolution culturelle des sociétés humaines est indissociable du rapport que celles-ci entretiennent avec la technique, et par conséquent du développement de ses structures économiques et sociales. Les individus entrent dans des rapports déterminés, qui sont des rapports sociaux, dont dépend finalement leur existence : ces rapports ne sont pas créés par leur conscience, mais constituent l'être social de chaque individu. Selon Marx, L'idéologie allemande, texte disponible sur marxists.org. Par « la vie », il faut entendre « l'existence » : l'homme est le produit de son milieu. Les hommes produisent leur existence, dépassant par là le stade de la vie animale (naturelle) sans pour autant pouvoir s'affranchir totalement de leur rapport à la nature : les rapports fondamentaux de toute société sont donc les rapports de production, lesquels sont de trois ordres : les conditions naturelles, les techniques, l'organisation et la division du travail social (salariat, esclavage, servage…).

Les forces productives regroupent les prolétaires (les travailleurs, le travail direct) et le capital (la machine, l'outil, le travail indirect, le capital constitue les forces productives matérielles). Les rapports de production ont tendance à la conservation tandis que les forces productives matérielles sont en constante évolution du fait du progrès technique. Les rapports de production deviennent ainsi un frein à l'Histoire et doivent être modifiés afin de permettre sa bonne marche. Un bouleversement de ces rapports de production peut signifier la domination officieuse d'abord d'une nouvelle classe (la classe bourgeoise contrôle de facto la vie économique des différents pays européens dès le ), pour ensuite se traduire par une domination officielle et politique de cette nouvelle classe. La révolution française est considérée comme une révolution bourgeoise par Marx, parce qu'elle renverse la féodalité et la domination de l'aristocratie et préfigure la domination de la classe bourgeoise et l'avènement de l'âge du salariat.

La société est donc comparable à un édifice dont l'infrastructure, ou le soubassement, est représenté par les forces économiques, l'activité de production et tout ce qui gravite autour ; tandis que la superstructure (soit l'édifice lui-même) correspond aux idées, aux mœurs, aux institutions politiques, religieuses, etc. Aux superstructures politiques et juridiques correspondent des états déterminés de la conscience individuelle. En somme, la superstructure est l'ensemble des idées et des institutions qui viennent justifier l'infrastructure. C'est une culture de classe qui est transmise au peuple et qui permet de pérenniser les formes de l'activité de production, d'asseoir la domination de la classe en question et de justifier l'ordre des choses. Antonio Gramsci consacrera plus tard une grande partie de son travail à l'analyse de cette superstructure.

La société comprend donc trois éléments : les forces productives, les modes de production, et la superstructure. Ceux-ci sont distincts mais se trouvent en interaction et en conflits incessants : chaque mode de production est poussé, à travers les contradictions, les conflits et les interactions de facteurs complexes, vers sa croissance, son apogée puis son déclin. Les forces productives, à chaque moment de leur croissance, fournissent la base sur laquelle s'établissent les rapports de production ; c'est sur cette même base que s'élabore la superstructure sociale.