vignette|Le comte Clément de Ris, sénateur de l'Empire. L’affaire Clément de Ris est une affaire célèbre d’enlèvement d’un sénateur en 1800 où fut impliqué Auguste de Canchy. Elle a inspiré le roman Une ténébreuse affaire à Balzac.
Le complot et l'enlèvement En , la France commence à sortir du chaos dans lequel le Directoire l'avait plongée, mais la situation n'est pas pour autant réglée : l'Ouest est toujours en proie à des troubles, malgré la soumission des troupes royalistes, et le Sud assiste à la reconquête de l'Italie par les armées autrichiennes.
Le , à 2 heures du matin, Napoléon Bonaparte emmène son armée de réserve par la Franche-Comté et la Suisse vers l'Italie.
Le complot contre Bonaparte vignette|La Bataille de Marengo. Tableau de Louis-François Lejeune. À la veille de la bataille de Marengo, bien mal engagée pour les armées de Bonaparte, Joseph Fouché, ministre de la Police de l'époque et futur duc d'Otrante, avait cru pouvoir conspirer pour son propre compte contre Napoléon.
Dans les prévisions d'une défaite annoncéeLe 14 juin 1800, à 14 heures, une dépêche quitte l'Italie annonçant la défaite des armées françaises., il s'était entouré de législateurs et d'hommes de police qui devaient avec lui se partager l'héritage de Bonaparte vaincu. Les noms de Bernadotte et Talleyrand furent évoqués comme faisant partie des comploteurs. Le sénateur Clément de Ris, ancien maître d’hôtel de la Reine sous l'Ancien Régime, décrit par Jacques Crétineau-Joly dans son ouvrage Histoire de la Vendée militaire comme un homme « de nature inoffensive et talent sans éclat », s'était vu promettre par Fouché la troisième place dans la nouvelle République. Une longue correspondance s'était engagée entre le ministre et le sénateur, si bien que de nombreux papiers qui compromettaient gravement Fouché aux yeux du Premier Consul se trouvaient en la possession de Clément de Ris.
À la suite d'une victoire inespérée de Napoléon, à la bataille de Marengo le , Fouché dut renoncer à son projet de conspiration. Une lettre écrite le jour même par Lucien Bonaparte à son frère Joseph résume bien la situation :
Informé de cette tentative de renversement contre sa personne, Napoléon à son retour à Paris le , somma Fouché de lui fournir la liste des conjurés.
L'enlèvement du sénateur Clément de Ris gauche|vignette|Le château de Beauvais à Azay-sur-Cher. Inquiet de voir son nom figurer dans les archives de l'un de ceux-ci, Fouché fit, le , enlever le sénateur Clément de Ris dans son château de Beauvais par l'un de ses agents secrets, Jean-Gabriel Gondé de La Chapelle, dit Gondé. À 17 heures, six hommes armés pénètrent dans le château, saisissent le sénateur et s'emparent des documents compromettants qu'il lui avait confiés, entre autres des affiches d'une proclamation pour un changement de gouvernement et de nombreuses lettres, qu'ils détruiront aussitôt.
Une libération mystérieuse Loin d'apaiser le courroux de Napoléon, soucieux de l'ordre intérieur, cet épisode attisa sa colère au point que le ministre dut organiser une libération fictive de Clément de Ris par ses agents lors d'un transfert en forêt.
Selon les rapports d’enquête de l'époque, on cite le nom de monsieur de Bourmont, chef d'insurgés, qui aurait promis de réussir les recherches si on lui confiait la tâche de délivrer le sénateur Clément de Ris. Il s'entoura pour cette mission de quatre autres chefs d'insurgés, "Arthur" Guillot de la Potherie., Carlos Sourdat, Salabéry et Robert Coutaud.
Le rapport de police poursuit : « Dans cette même nuit du 18 au 19, un particulier monté à cheval arrive à la ferme du Portail et cause environ une demi-heure avec le brigand gardien. Celui-ci fait sortir le sénateur Clément de Ris de son cachot et le fait monter à cheval. Le fermier sert encore de guide : il conduit le sénateur, le brigand gardien et l'inconnu dans la forêt de Loches. On s'arrête environ un quart d'heure à la Pyramide des Chartreux. Trois ou quatre personnes à cheval arrivent parlent à voix basse à l'inconnu et au brigand gardien et se retirent ensuite derrière eux. Le guide, le sénateur, le brigand gardien et l'inconnu continuent leur route. Après un quart d'heure de marche, quatre particuliers viennent à course de cheval derrière les voyageurs tirent un coup de pistolet par-dessus la tête du sénateur Clément de Ris. Aussitôt, l'escorte disparaît ; on enlève au sénateur le bandeau qui lui couvrait les yeux et les libérateurs qui l'environnent sont Carlos Sourdat, Robert Coutaud et Salabéry. Avec eux était Guillot de la Potherie. »
Des coupables tout trouvés
Il fallait impérativement un coupable et Fouché, se souvenant de l'existence d'Auguste de Canchy et Jean de Mauduison qu'un différend personnel avait dressés contre lui et dont le passé de chouans était un excellent prétexte, les fit arrêter. C'est Gondé, l'organisateur de l'enlèvement, qui dénonce ses « complices » avant de fuir en Angleterre.
Fouché enjoint donc, le , au préfet d’Eure-et-Loir, de mettre en arrestation, comme voleurs de diligences, les sieurs de Canchy et de Mauduison, de Nogent-le-Rotrou.
Le préfet d’Eure-et-Loir s'étonne du chef d'accusation de voleurs de diligences :
Mais la réponse du ministre est de
Le différend entre Fouché et les deux amis : Canchy et Mauduison vignette|L'emplacement actuel de l’auberge de l’Épée d'Or. Au 3 de la rue du Paty à Nogent-le-Rotrou, à l'auberge de l’Épée royale, deux amis discutent : le comte de Mauduison, décrit comme « un bel et insouciant adolescent au teint mat » et le marquis de Canchy, « plus grand, plus âgé et plus fougueux que son camarade ».
Le second reproche au premier d'avoir jeté son dévolu sur Rolande, la fille de maître Benoit, l'aubergiste. La conversation se poursuit entre les deux jeunes gens et Canchy s'écrie « Vive le Roi », ce à quoi Mauduison lui répond « Vive l'amour ». C'est à ce moment qu'entre un voyageur qui commande un verre de vin. Il conseille à l'aubergiste de changer le nom de son enseigne (l’Épée royale) mais celui-ci ne lui répond pas et salue imprudemment Canchy de son titre de marquis.
Le client obtient de Rolande le nom des deux jeunes gens et propose à cette dernière une cocarde qui doit « la rendre plus mignonne aux yeux de son amoureux ». Il tente d'accrocher lui-même la cocarde sur la poitrine de Rolande et, la saisissant par la taille, l'embrasse à pleine bouche. Celle-ci se défend et traite l'homme d'insolent alors que Canchy et Mauduison bondissent sur le client et le jettent dehors après l'avoir rossé.
Cet homme qui quitte la ville de Nogent-le-Rotrou pour se rendre à Nantes, peu après cet incident, s’appelle Joseph Fouché. vignette|L'hôtel Mauduison au 89 rue Dorée L’arrestation de Canchy et Mauduison vignette|L'église Notre Dame vers 1860. Le 30 nivôse 1801 (mardi ), Madame de Mauduison donne une fête dans son hôtel particulier du 89 rue DoréeAujourd'hui rue Gouverneur, qui prolonge la rue du Paty. à Nogent-le-Rotrou pour le baptême de son petit-fils, Jean Charles Adolphe âgé d'un an, fils d'Auguste du Moustier de Canchy, et de Victoire, sa fille. En effet, le jeune marquis de Canchy avait épousé en la fille du comte de Mauduison, Victoire, sœur de son ami, âgée seulement de 17 ans.
La cérémonie s'est déroulée à Notre-Dame, à quelques mètres de l’hôtel Mauduison, et au retour du cortège, le commissaire de police Pierre-François Boulardière sollicite un entretien avec le marquis du Moustier de Canchy et son beau-frère. Le commissaire Boulardière était un ancien garde française et avait eu, à l'époque, pour officier le père du comte. Il estime beaucoup le fils et lui conseille de fuir. Comme les deux jeunes gens s'étonnent, il leur répond en ces termes : « Fuyez ! Vous êtes inculpés d'attaque de diligence. » Canchy et Mauduison s'esclaffent et refusent de fuir : Canchy : « Si ce n'est que cela, je suis pleinement rassuré. » Mauduison : « Nous sommes innocents, nous ne bougerons pas d'ici ! »
Le commissaire Boulardière se représente au dessert pour procéder, malgré lui, à la double arrestation.vignette|La prison de Nogent-le-Rotrou : le château de Saint-JeanLes deux jeunes sont conduits et incarcérés à la prison de la ville, le château de Saint-Jean, avant d’être emmenés le lendemain à ChartresD'après un article de Raymond Gohon publié dans L'Éclaireur régional de l'Ouest du 27 juillet 1949..
L’arrestation de Gaudin Le préfet du Calvados prévint son ministre de la Police, Fouché, qu'il venait de procéder à l'arrestation d'un ex-insurgé, pour vol de diligences : Étienne Gaudin. Fouché lui demanda en ces termes :
Il fallait un borgne dans la liste des prévenus car le gardien qui avait veillé sur le sénateur Clément de Ris pendant dix-huit jours était borgne. Le vrai coupable était un borgne nommé Dubois que ses amis appelaient Coclès.
Gaudin était vainement cherché depuis le mandat d’amener lancé contre lui le 26 nivôse, et le signalant comme voleur de grand chemin, sous le coup d’une condamnation à la peine capitale : il s'était associé, en 1798, à Jean-Gabriel Gondé de La Chapelle et quelques chouans pour piller les diligences. La bande fut arrêtée près de Caen. Gondé et Gaudin échappèrent et furent condamnés à mort par contumace.
La liste des prévenus Les procès-verbaux de l'époqueLe Moniteur 4 thermidor an IX. relatent l’enquête et l’arrestation de la manière suivante :
« Les recherches des autorités constituées, chargées de surveiller la tranquillité publique ont entraîné l'arrestation des détenus qui sont actuellement en jugement, à savoir : Étienne Gaudin, dit Montauciel, ex major d'insurgés né commune de Barenton dans la Manche, âgé de 28 ans, Jean David Charles de Mauduison, ex capitaine d'insurgés, né à Préval dans la Sarthe et demeurant à Nogent-le-Rotrou, âgé de 20 ans, Auguste Émilie Nicolas du Moustier de Canchy, propriétaire, né et demeurant à Chartres, âgé de 28 ans, Pierre Lemesnager, ex capitaine d'insurgés officier de santé, conscrit à Blois, Jean Pierre Aubereau ex capitaine d'insurgés prévenu d'émigration, né à Orléans sans domicile fixe, Armand Emmanuel Desmaretz Baurain, dit Charles Marie Leclerc, prévenu d'émigration né à Bazas Gironde, René Louis Lacroix, propriétaire né à Luzilé (I et L) et demeurant à Loches, âgé de 33 ans, Sa femme, née Marie Françoise Adélaïde Deroullin, âgée de 28 ans, Jourgeon et sa femme, fermiers du lieu du Portail. »
Les six premiers prévenus étaient accusés de l'enlèvement proprement dit et des crimes de vol et de violence qui s'y rattachaient.
Les quatre autres prévenus étaient accusés d'avoir « aidé à l'accomplissement de l'attentat en fournissant une retraite pour la séquestration de Clément de Ris et en favorisant par certaines démarches la prolongation de cette détention. ».
Un procès truqué Après l'ouverture des débats à Tours et plusieurs audiences, le tribunal décida, avant de statuer sur le sort des accusés, d'ordonner le 4 thermidor 1801 () que les accusés soient transférés à Paris pour y être, en présence du président du tribunal criminel de la Seine, confrontés avec Clément de Ris, sa femme et son fils. Mais, se protégeant par son statut d'ambassadeur, Clément de Ris refusa la confrontation. Devant un vice de forme, le tribunal de Cassation, par jugement du 7 fructidor suivant (), annula cette décision ainsi que les débats au cours desquels elle avait été rendue et renvoya l'affaire devant un Tribunal spécial.
Le tribunal spécial de Maine-et-Loire vignette|upright=0.8|Maître Chauveau-Lagarde fut, entre autres, l'avocat de Marie Antoinette