Saint Sébastien est une peinture à l'huile sur panneau transposée sur toile () d'Antonello de Messine, réalisée vers 1478 et conservée à la Gemäldegalerie Alte Meister de DresdeLe tableau sur le site officiel de la Gemaldegalerie Alte Meister.

L'œuvre est le seul panneau parvenu jusqu'à nous d'un triptyque destiné à protéger la ville de Venise de la peste noire, saint Sébastien étant réputé pour être un des saints patrons protecteurs des épidémies. Les choix d'Antonello sont à plus d'un titre remarquables et novateurs pour l'Italie du début du dernier quart du : par ses coloris éclatants — Antonello étant l'un des premiers, sinon le premier à introduire l'usage de la peinture à l'huile à Venise —, par la beauté quasi apollinienne du saint, par la construction spatiale suivant une perspective régulière, par la position très basse du point de fuite, par le choix d'un cadrage rapproché qui monumentalise le corps du martyr, ou encore par la représentation des flèches en raccourci, perpendiculairement au plan, comme si elles avaient été tirées de l'espace du spectateurDaniel Arasse, « Interpréter l'art : entre voir et savoirs », conférence donnée le 21 juillet 2001 dans le cadre de l'Université de tous les savoirs, 25:00-28:05.

Historique et datation Problèmes de datation Un inventaire des biens de la Scuola San Rocco de Venise, dressé en 1533 et retrouvé en 1979, évoque la présence, dans l'église San Giuliano dont dépendait la Scuola, d'un retable représentant saint Roch, saint Sébastien et saint Christophe.

Un consensus assez général s'est d'abord dégagé pour considérer le tableau comme datant du séjour d'Antonello dans cette ville, entre et l'été 1476.

Cependant, la Scuola San Rocco, commanditaire de l'œuvre, n'a été fondée qu'à l'été 1478, à la suite des cas de peste qui réapparurent à Venise de façon sporadique à partir de 1477, et qui éclatèrent véritablement dans les premiers mois de 1478. Des fidèles réunis dans l'église San Giuliano choisirent alors de se placer sous la protection de saint Roch, un Montpelliérain qui se rendit en pèlerinage à Rome en 1367 et, alors qu'il soignait les malades de la peste de 1371, contracta lui-même la maladie. Celui-ci se retira dans une forêt proche de Plaisance et fut guéri par l'intervention miraculeuse d'un Ange — un chien lui apportant sa ration quotidienne de pain, jusqu'à sa complète guérison.

C'est pourquoi l'on suppose désormaisLe musée de Dresde où est actuellement conservé le tableau mentionne la date de 1478. que le tableau date d'entre 1478 et la mort d'Antonello, en , et qu'elle pourrait même constituer la dernière commande exécutée par le peintre..

Historique de l’œuvre Le tableau a été peint pour la Scuola San Rocco, qui dépendait de l'église San Giuliano à Venise. Francesco Sansovino, qui l'y voit en 1581, précise qu'« Antonello da Messina […] fit le saint Christophe et Pino da Messina, le saint Sébastien, qui se trouvent aux côtés du saint Roch fait en reliefFrancesco Sansovino, Venetia città noblilissima et singolare descritta, livre II, « San Giuliano », ».

vignette|upright=0.5|Bartolomeo Vivarini, Saint Roch et un ange, 1480, tempera sur bois, , Venise, église Santa Eufemia

On a donc pu avancer que le Saint Sébastien faisait à l'origine partie d'un triptyque, par la suite démembré, et dont les deux autres panneaux sont aujourd'hui perdus. Le format étroit du Saint Sébastien, et la présence sur la partie gauche de l'œuvre, et non sur la droite, de bâtiments produisant un effet de cadre, tendraient à prouver qu'il s'agissait du panneau latéral gauche du retable. Le panneau central aurait représenté saint Roch, le saint patron des commanditaires. Ce panneau aurait pu être endommagé par l'affaissement du toit de l'église San Giuliano, attesté en 1556, ce qui aurait entraîné son remplacement par une statue en bois du même saint.

Même si Carlo Ridolfi mentionne un Saint Christophe qu'il attribue à Antonello dans la « maison Zanne di PiazzaCarlo Ridolfi, « Vie de Giovanni Bellini », in Le Maraviglie dell'arte, 1648, », on suppose généralement une inversion des attributions, entre le Saint Sébastien et le Saint Christophe, de la part de Sansovino, car personne actuellement ne conteste le fait que le Saint Sébastien soit bien de la main d'Antonello. Quant à « Pino da Messina », Mauro Lucco considère qu'il s'agit de Jacobello, le fils d'Antonello, qui reprit l'atelier de Messine à la mort de son père, et qui aurait achevé le retable avant sa livraison.

Le retable est retiré de l'église San Giuliano peu après 1581, et le Saint Sébastien ne réapparaît qu'en 1654, dans l'inventaire de la collection de Lord Arundel, le « comte collectionneur », bel et bien attribué à Antonello. Il passe entre les mains de son fils, le vicomte Stafford, qui en hérite et le vend en 1662 à Franz et Bernhardt von Imstenrärdt, pour leur collection de Cologne. Ces derniers le considèrent alors de la main de Giovanni Bellini. Ils s'en séparent en 1670 au profit de l'évêque Carl von Liechtenstein, qui le place dans son palais de Kroměříž, en Moravie. Il est vendu aux enchères en 1830 et passe dans la collection Hussian à Vienne en 1869, puis dans celle de J. Christ Endris , à qui il est acheté en 1873 par la Galerie RoyaleJules Hübner, Catalogue de la Galerie Royale de Dresde, Dresde, Guillaume Hoffmann, 1880, {p.|126}. Lire en ligne. Page consultée le 5 décembre 2012 (devenue par la suite Staatliche Gemäldegalerie) de Dresde, où il est encore actuellement conservé. Il est définitivement attribué à Antonello par Joseph Archer Crowe et Giovanni Battista Cavalcaselle Crowe et Cavalcaselle, Geschichte der italienischen Malerei, IV, Leipzig, 1876, ..

La restauration de l'œuvre, achevée en 2004, a fait apparaître un cartellino, un petit billet peint en trompe-l'œil, dans l'angle inférieur gauche, sur lequel on peut déchiffrer, à moitié effacée, l'inscription suivante : « […]ll[…] messaneus », soit, vraisemblablement, « [Antone]ll[o] de Messine ».

Description Saint Sébastien au premier plan Au premier plan, très proche de l'espace du spectateur, et occupant la quasi-totalité de la hauteur du panneau, se dresse le corps monumental de saint Sébastien en contrapposto, vêtu d'un simple sous-vêtement de toile, attaché à un invraisemblable tronc d'arbre mort ébranché qui sort du pavement et sépare en deux l'espace du bas jusqu'en haut. Le saint a les mains liées derrière le dos par une corde qui tombe à terre, derrière le tronc. Sa tête est légèrement penchée vers la gauche. Ses lèvres sont entrouvertes et il lève les yeux au ciel, vers l'angle supérieur gauche du panneau.

Son corps, éclairé de la gauche, présente deux types de blessure. Il a tout d'abord, sur l'avant-bras droit et sur le bras gauche, des plaies purulentes qui évoquent les bubons cautérisés de la peste dont il est le protecteur — et que l'on peut rapprocher de l'ombre du nombril, représentée avec les mêmes pigments colorésKarim Ressouni-Demigneux, « Le clin d’œil de saint Sébastien », conférence prononcée le 8 juin 2006 à l'occasion du « colloque Daniel Arasse », 22:05-23:45. De plus, il est transpercé de cinq flèches, profondément enfoncées, presque jusqu'aux pennes, et peintes en raccourci, comme si elles avaient été tirées de l'espace du spectateur. Ces flèches le criblent alternativement à gauche et à droite de la ligne médiane de son corps : la première est au-dessus de son pectoral droit, la seconde en bas des côtes gauches, la troisième dans le ventre, légèrement en dessous et à droite de son nombril — légèrement décentré à gauche, d'ailleurs —, la quatrième tout en haut de la cuisse gauche, la dernière au-dessus du genou droit, qui transperce la cuisse pour venir se ficher dans le tronc de l'arbre. De ces cinq blessures coulent de discrètes traînées de sang, qui viennent à peine souiller le corps nu de Sébastien, dont la beauté reste étrangère à la douleur.

Le décor vénitien Derrière le saint s'élève un décor urbain évoquant la ville de Venise. La scène se déroule en effet au milieu d'un campo, une place italienne, dont le sol est dallé d'un pavement présentant une alternance de motifs géométriques carrés et circulaires, rougeâtres et blancs, qui conduisent le regard vers un point de fuite situé très bas dans l'œuvre, au milieu environ du tibia droit de Sébastien.

Au premier plan à droite, coupé en partie par le cadre, gît le cylindre supérieur d'une colonne à chapiteau, représenté en raccourci.

thumb|upright=0.6|left|Détail des immeubles de gauche thumb|upright=0.5|Terrasse vénitienne thumb|upright=0.5|Cheminée vénitienne

Un immeuble à deux étages, qui rappelle les élégants palais vénitiens, s'élève sur la gauche du panneau. On peut remarquer une petite statue logée dans une alcôve située au-dessus de la porte, des fenêtres grillées, des pots de fleurs qui ornent les balcons (notamment un pot de lys au premier étage, et, au dernier étage, un arbuste taillé en boule devant un pot bleu planté d'œillets). Le sommet découpé en créneaux comporte également deux cheminées typiques de la ville, en tronc de cône renversé.

Une galerie à gauche mène de ce bâtiment au portique qui vient barrer le panneau sur toute sa largeur, et sur lequel se dressent, à gauche et à droite du panneau, coupées par celui-ci, deux tours d'habitations crénelées reliées par le passage surélevé. Au sommet de la tour de gauche se trouve une structure de bois, peut-être une de ces terrasses typiquement vénitiennes. Une fissure part de ces créneaux et lézarde le mur — seule injure du temps qui passe dans ce décor immobile —, alors qu'un oiseau repose sur une gouttière en forme de demi-cylindre creux.

Derrière les arcades se situe une autre place, ou le prolongement de la première, qui comporte en son milieu une colonne à moitié cachée par la jambe gauche de Sébastien, mais que dénonce l'ombre projetée qui s'étend vers la droite.

Cette place s'arrête, à l'arrière-plan, sur une étendue d'eau que l'écrasement de la perspective rend à peine visible. Au milieu de celle-ci s'élève, en partie caché par le tronc et les jambes du saint, un palais, que jouxte un jardin d'arbustes taillés sur la droite.

En dépit de l'apparente régularité de la composition, les différents éléments — décor architectural, étagement des personnages dans la profondeur, répartition des flèches sur le corps du saint, etc. —, présentent des effets systématiques d'asymétrie qui produisent un effet d'oscillation du regard du spectateur, et qu'accentue la ligne incurvée du côté gauche du corps de Sébastien.

Les personnages derrière saint Sébastien L'atmosphère urbaine baigne dans le calme et la sérénité. Les personnages semblent ignorer la scène de supplice qui se joue au premier plan, comme si Sébastien garantissait, par son martyre, la paix et la tranquillité de la ville sous un ciel d'un bleu pur éclatant — dont la couleur s'estompe à mesure que l’œil descend vers la ligne d'horizon — et dans lequel flottent d'inoffensifs nuages floconneux.

Les seize personnages situés derrière saint Sébastien promènent l'œil de plan en plan, alternativement à droite et à gauche de la surface peinte, pour l'entraîner dans la profondeur de l'espace représenté, en créant un réseau d'échos de couleurs, notamment de bleu et de rouge. L'ensemble recrée, de façon idéalisée, un condensé de la société vénitienne de la seconde moitié du , représentatif des différentes classes sociales — soldats, savants, patriciens, etc. — comme des différents âges — de la petite enfance à la vieillesse.

Une tête de femme sort par une fenêtre à gauche, derrière un voile, et regarde dans notre direction.

Entre Sébastien et le portique thumb|upright=0.7|Détail des personnages à gauche