Nééra (en grec ancien ) est une hétaïre du en Grèce antique ; il n'y a néanmoins pas de données précises sur ses dates de naissance et de décès. Elle a été le personnage-clef de plusieurs procès remarqués, dont la documentation donne une image vivante des conditions de vie des femmes dans la société des cités-États grecques. Grâce à une abondante tradition écrite, Nééra est aujourd'hui la prostituée de l'Antiquité dont on connaît le mieux la vie et ses circonstancesDans sa forme originale allemande, cet article suit sauf indication contraire..

Vie

Premières années

Nééra est probablement née aux environs de 400 av. J.-C. Son origine est incertaine : elle a pu être une enfant trouvée, ou provenir d'une lointaine province, peut-être la Thrace. Elle a été achetée vers 390 par Nicarète de Corinthe, une maquerelle. Nicarète gérait un établissement « supérieur » à Corinthe, une ville renommée dans l'Antiquité pour sa florissante économie de la prostitution. Il en reste le verbe korinthiazesthai (), que l'on pourrait traduire par « putasser » (au sens actif).

Nicarète présentait Nééra comme sa fille, et se souciait de la « formation » de ses prostituées. Par ce lien de parenté supposée, Nicarète essayait de pousser vers le haut le prix des passes de ses clients : il était courant que des femmes libres demandent des prix plus élevés pour leurs prestationsAu sujet de Nicarète et de son bordel : ..

Selon le témoignage du fils de Pasion, l'écrivain grec , qui traitait Nééra de façon négative dans presque tous ses textes, elle a commencé à vendre ses charmes déjà avant la puberté, ce qui signifie pratiquement que Nicarète l'avait forcée à la prostitution dès l'enfance. Sa formation ne se limitait pas à la conduite envers les hommes, aux soins corporels et aux artifices cosmétiques ; il entrait dans les devoirs professionnels de l'hétaïre d'apporter aux clients une compagnie stimulante sur le plan intellectuel dans les banquets. C'est pourquoi ces demoiselles recevaient de larges connaissances culturelles, que ce soit dans les domaines de la littérature, de l'art et de la musique, ce qui était inhabituel chez les femmes grecques d'alors..

thumb|Un homme et une hétaïre copulant (au mur, une bourse rappelant le caractère de la scène) ; figure intérieure d'une coupe en céramique attique à figures rouges du Peintre du Mariage ; propriété privée, Munich (vers 480-470 av. J.-C.)

À côté de Nééra vivaient dans le bordel de Nicarète six autres demoiselles d'âges divers, dont le nom est arrivé jusqu'à nous : Métanère, Anteia, Stratola, Aristocléia, Phila et Isthmias. Elles avaient probablement une grande réputation à leur époque. À cette époque, beaucoup de drames ont été nommés d'après Anteia, et le poète Philétère évoque dans son poème La chasseresse trois des demoiselles de chez Nicarète (Nééra, Phila et Isthmias). La clientèle appartenait en grande partie à la meilleure société de l'époque. Elle venait même de l'extérieur de Corinthe, car cette ville, grâce à sa position favorable sur l'isthme, était un centre de commerce. On connaît beaucoup de noms des clients, politiciens, sportifs, philosophes et poètes, notamment le poète Xénoclide, ou l'acteur Hipparque, ..

Un hôte important du bordel de Nicarète, client attitré de Métanère était l'orateur Lysias. Comme son argent ne profitait qu'à Nicarète, mais qu'il voulait faire plaisir à son amante, au milieu des années 380 av. J.-C., il finança un voyage à Éleusis, cité voisine d'Athènes, où elle fut initiée aux Mystères. Les amants furent accompagnés dans leur voyage par Nicarète et par Nééra également. C'était sans doute le premier séjour de Nééra dans la métropole de l’Attique..

Plus tard, elle revint dans cette ville, cette fois pour les Panathénées, où elle accompagnait sa maîtresse et son propre client attitré Simos de Thessalie. Ce dernier appartenait à l'importante famille thessalienne des Aleuades, et était une célébrité en Grèce au milieu du , même si l'on ne peut plus rien dire de sûr sur son statut au moment du voyage..

Comme le montrent les relations entre Métaneira et Lysias ou entre Nééra et Simos, les liaisons avec les hétaïres de Nicarète ne devaient pas être des satisfactions rapides et passagères, mais elles pouvaient devenir des relations à plus long terme. Néanmoins, on ne peut pas les compter dans la classe supérieure des prostituées, car leur statut d'esclaves ne leur donnait aucune liberté en ce qui concerne le choix de leur clientèle.

Entre bordel et liberté

thumb|Tétradrachme athénien du temps de Nééra (vers 393-355 av. J.-C.)

La période la plus rentable financièrement pour Nicarète était les années entre la puberté et l'âge de 30 ans de ses esclaves ; ensuite, leur attractivité pour les clients commençait à décliner. Ainsi, Nicarète ne fut certainement pas opposée à ce que Timanoridas, de Corinthe, et Eucrates, de Leucade, achetassent Nééra en 376, sans doute peu après le voyage à Athènes. Ils faisaient partie des clients attitrés de Nééra, et pensaient qu'il leur serait plus économique pour l'avenir de l'acheter tout de suite entièrement, même si la transaction devait encore leur coûter une coquette somme..

Nicarète ne demanda pas moins que drachmes (dix fois plus qu'un esclave artisan formé, et cinq à six fois le revenu annuel d'un travailleur). Bien que cela atteignît leurs limites financières à tous les deux, ils conclurent l'affaire. Maintenant, Nééra avait deux maîtres, qui pouvaient en faire ce qu'ils voulaient. Cette pratique n'avait rien d'inhabituel, et bien des sources antiques en citent des exemples. Et contrairement à ce qui se passait dans d'autres copropriétés, dans ce cas, il n’y eut aucune dispute entre les deux propriétaires.

Mais au bout d'à peu près un an, l'un des deux (ou peut-être même les deux) voulut se marier. L'entretien d'une hétaïre était onéreux, et il fallait trouver une issue. Les trois arrivèrent à la solution que Nééra pouvait se racheter sa liberté pour 2000 drachmes, à condition de quitter Corinthe pour toujours. Avec l'aide de clients passés, et notamment d'un homme nommé Phrynion, elle réussit à réunir la somme et racheta sa liberté. Elle alla avec Phrynion dans sa ville, Athènes, et ils vécurent en couple pour un certain temps..

Phrynion était un bon vivant, et, comme le rapporte Apollodore, il emmenait Nééra régulièrement dans ses débauches. Il aurait même eu des rapports sexuels en public avec Nééra, ce qui était inhabituel dans la Grèce antique, et choquant même dans les milieux informels. Il est rapporté en détail une beuverie à la fin de l’été 374 chez le stratège athénien Chabrias, à l'occasion de sa victoire aux jeux pythiques. Pendant la fête, Nééra se serait enivrée à mort, si bien que de nombreux hôtes, et même des esclaves auraient abusé d'elle..

À un moment, entre les étés 373 et 372, Nééra rassembla ses affaires et quitta Phrynion. On ne sait pas pourquoi elle a franchi ce pas ; probablement, il l'avait maltraitée. Avec ses propres affaires, elle emporta bien quelques objets appartenant à Phrynion. Son but était Mégare, un centre de prostitution comme Corinthe. Nééra y aurait fait de bonnes affaires, si la guerre contre Sparte n'avait éclaté, en paralysant le commerce – et la prostitution – parce que les clients se tenaient loin de la ville. Nééra resta deux ans dans la ville et gagna difficilement sa vie de prostituée pendant cette période, en notant qu'elle n'avait pas qu'elle à nourrir, mais aussi ses deux esclaves Thratta et Coccaliné, qu'elle s'était déjà achetées pendant sa vie avec Phrynion..

Vie avec Stéphanos

Après la bataille de Leuctres, qui renversa les rapports de force en Grèce aux dépens de Sparte et au profit de Thèbes, le riche Athénien Stéphanos vint à Mégare, et resta apparemment un certain temps chez Nééra. C'est là qu'ils commencèrent une liaison, et apparemment tombèrent amoureux l'un de l'autre. Il reste possible que Nééra n'était pas vraiment amoureuse, mais préférait la sécurité chez Stéphanos à une vie incertaine et instable. Même après la bataille de Leuctres, sa situation ne s'était pas améliorée à Mégare, et c'est pourquoi elle revint à Athènes avec Stéphanos. Elle pensait peut-être trouver en Stéphanos un défenseur qui lui apporterait de la sécurité face à Phrynion..

Il est intéressant qu'Apollodore mentionne que Nééra, en quittant Mégare, avait emmené ses trois enfants à Athènes : deux fils nommés Proxenos et Ariston, et une fille nommée Strybèle, qui fut connue plus tard sous le nom de Phano. Apollodore affirme en outre, que Phano était aussi devenue hétaïre, et faisait une concurrence sérieuse à sa mère. Apparemment, il a fallu que Nééra, de retour à Athènes, reprenne son métier d'hétaïre pour contribuer à l'entretien de Stéphanos. Mais toutes ces allégations sont peu crédibles, et Apollodore n'en fournit aucune preuve..

Un autre problème a été, comme on pouvait s'y attendre, que Phrynion, dès qu'il a su la présence à Athènes de Nééra, a enlevé celle-ci de chez Stéphanos, avec l'aide de plusieurs amis. Une telle manière de faire signifiait qu'il entendait faire valoir des droits qu'un maître a sur son esclave. Mais dans ce cas, il est plus que douteux que Nééra fût revenue à Athènes. Là-dessus, Stéphanos porta plainte contre Phrynion, et celui-ci répondit par une plainte reconventionnelle. Si bien que le statut de Nééra dut être clarifié par le tribunal..

Tout d'abord, elle put rentrer chez Stéphanos, qui s'en porta caution avec deux amis ; mais on n'en arriva jamais au procès. Les deux parties se mirent d'accord pour consulter des arbitres privés. Chacun choisit un arbitre, et ils se mirent d'accord pour en choisir un troisième. Ils s'entendirent pour se soumettre au jugement des arbitres et pour ne plus engager de recours de droit..

Le résultat fut, comme c'est souvent le cas dans le cas d'arbitrages, un compromis acceptable pour Phrynion comme pour Stéphanos ; Nééra n'avait, dès le départ, pas son mot à dire. Il a été établi qu'elle n'était pas une esclave, mais une affranchie. Cependant, elle devait rendre tout ce qu'elle avait emporté de chez Phrynion, à part les vêtements, les bijoux et les deux esclaves qu'elle avait elle-même achetées. En outre, elle devait rester à la disposition des deux hommes au même titre, sur le plan sexuel. Pour son entretien, elle était à la charge de l'homme chez qui elle vivait. On ne sait pas combien de temps ce compromis a duré, car Phrynion n'est plus jamais mentionné dans les sources à partir de cette date..

Affaires au sujet de Phano

Plus de dix ans après ces événements, Phano se maria pour la première fois. Apollodore précisera plus tard qu'elle était la fille naturelle de Nééra. Son mari était un Athénien du nom de Phrastor. Mais ce mariage fut malheureux, et ils divorcèrent un an plus tard, alors que Nééra (voir si ce n'est pas plutôt Phano, ce qui est plus logique, d'autant que plus loin on parle de la reconnaissance du fils de Phano par Phrastor) était enceinte. Le motif de divorce donné par Phrastor était qu'il avait découvert que Phano n'était pas la fille de Stéphanos et de sa première femme, mais celle de Nééra. Or les mariages entre Athéniens et non-Athéniens étaient interdits. La vraie raison était sans doute que Phano, à son avis, ne lui témoignait pas assez de respect, et ainsi ne représentait pas l'idéal de la femme athénienne..