Îles à la dérive () est le premier des ouvrages posthumes d'Ernest Hemingway, paru, en 1970.
Genèse de l'œuvre vignette| Ernest Hemingway dans le salon de Finca Vigia en 1953, devant son portrait en "Kid Balzac" peint par Waldo Peirce en 1929.
À l'origine, Hemingway avait l'intention d'écrire un triptyque qui trancherait avec le relatif insuccès de son dernier livre Au-delà du fleuve et sous les arbres. Il commence à l'écrire en 1950 et avait prévu d'intituler les trois parties décrivant la vie de son héros Tom Hudson : The Sea When Young (« la Mer, pendant sa jeunesse », situé aux îles Bimini), The Sea When Absent (« La Mer, pendant son absence », situé à La Havane) et The Sea in Being (« La Mer, transformation »). Cette dernière partie sera publiée en 1952 sous le titre Le Vieil Homme et la Mer.
Après la mort d'Hemingway (en 1961), l'ouvrage, non terminé, est découvert par sa veuve Mary Welsh Hemingway, avec 332 autres écrits divers, dans les archives de l'auteur. Mary et l'éditeur Charles Scribner's Sons ajoutent aux deux premiers récits une nouvelle inédite (Sea Chase, « Poursuite en mer »)Les trois chapitres forment d'ailleurs une suite logique, qui suit la vie et la mort du héros Tom Hudson au long des trois récits qui sont censés se dérouler entre (environ) 1935 et 1942. et découpent le livre en trois chapitres intitulés : Bimini, Cuba, et At Sea (« En mer »). L'ensemble est publié en 1970 en anglais sous le titre Islands in the Stream (« Îles dans le Gulf Stream »)Le titre Islands in the Stream (Îles dans le Gulf Stream) est particulièrement bien choisi : il fait apparaître d'emblée un des personnages incontournables de l'œuvre (et de la vie) d'Hemingway : le Gulf Stream. et traduit en français en 1971.
Intrigue : Bimini vignette|gauche| Les Bimini vues du ciel. Dans ses livres, Hemingway décrit plusieurs fois la fascination que créait chez lui la profondeur bleue du Gulf Stream (ici entre le plateau corallien des Bahamas à droite, et la Floride, invisible à gauche)
Originellement appelé « The Sea When Young » par Hemingway, repose sur les souvenirs de ses séjours à Bimini, petit atoll des Bahamas, au milieu des années 1930voir l'article Pilar (yacht), chapitre « Expéditions à Bimini ».
Deux personnages masculins, deux amis, occupent la scène : Tom Hudson, un peintre connu qui vit loin de la grande ville et trouve son inspiration sur les îles – et son ami Roger Davis, un écrivain.Aux Bahamas, c'est la fête anniversaire de la Reine Mère. Le soir, à quai, des amis de Tom Hudson boivent le rhum d'une marie-jeanne à pleines tasses, tirent de tous côtés des fusées de détresse, et finissent par se quereller avec le propriétaire du bateau voisin. L'écrivain Roger Davis, ami de Tom et bon boxeur amateur, rejoint le voisin sur le ponton et lui administre une très sévère correction à poings nus. Sonné et sanguinolent, l'homme parvient à rentrer dans son bateau ; mais il revient avec un fusil. Roger lui tourne le dos, et l’homme n’ose pas tirer.
Les trois enfants de Tom Hudson, nés de deux mères différentes, les rejoignent sur l'île pour cinq semaines de vacances. Hemingway décrit les enfants avec leurs particularitésles 3 enfants de Tom correspondent aux trois fils d'Hemingway : Jack, Patrick et Gregory, nés respectivement en 1923, 1928 et 1931. : Tom : « libre d’allures, mais poli » (« free and easy but polite ») - David, malin (« smart »), très bon nageur, il adore la pêche sous-marine (son père pense à une loutre quand il le voit) - et Andrew, le plus jeune, beau et « bâti comme un petit bateau de guerre » (built like a pocket battle-ship), excellent cavalier, mais difficile (mean)Quand il écrit « Islands in the Stream » dans les années 1950, son dernier fils, Gregory, est âgé d'une vingtaine d'années, et Hemingway a vu se vérifier ses craintes sur l'équilibre psychologique du garçon. Après avoir abusé de l'alcool et des drogues, Gregory changera de sexe à la cinquantaine, et sera arrêté plusieurs fois pour « conduite immorale » (selon l'article de Wikipédia en anglais « Gregory Hemingway »).
Sur la plage, le jeune Tom évoque avec son père, Roger, et ses frères (qui écoutent et posent des questions) sa vie à Paris dans les années 1920. Il se souvient des écrivains : James Joyce (un original au parler très coloré) et Ezra Pound (qu'on trouvait "complètement fou"), des peintres (Picasso, Braque, Miro, André Masson...) et en particulier de Jules Pascin (qui était "bad"Le mot "bad" a vraisemblablement été choisi par Hemingway comme le plus adapté à une conversation d'un père avec ses enfants. La phrase est : "He was really bad and that was a part of his secret. He liked being bad and he didn't have remorse" ("Il était vraiment "bad", et c'était une partie de son secret. Il aimait être "bad", et il n'en avait pas de remords")). Et aussi qu'il pêchait à la ligne avec son père dans la Seine, et comment son père tuait les pigeons du jardin du Luxembourg avec une fronde, puis les cachait dans la poussette pour les rapporter à l’appartement, où ils étaient plumés et mangés. Tom raconte aussi qu'il a emporté Ulysse (roman) de James Joyce au college et qu'il a failli être renvoyé car il lisait à ses amis le soliloque de Molly Bloom; le directeur voulait confisquer le livre, mais Tom lui a expliqué que c’était impossible, car il s’agissait d’une édition originale, avec une dédicace de Joyce à son père.
Les enfants et Roger Davis font une partie de pêche sous-marine près du bateau de Tom, qui est ancré contre le récif corallien. Tom est resté sur le pont; au cas où des requins apparaîtraient, il a sorti sa carabine de son étui, et il savoure un cocktail glacé. Soudain il voit approcher une grande nageoire dorsale qui fend la surface en zigzagant par à-coups : un énorme requin-marteau, attiré par les poissons fraîchement harponnés, tourne autour des plongeurs, et il se dirige vers David. Tom tire 3 fois sur la bête avec sa carabine, et la manque, mais le matelot-cuisinier du bord, Eddie, sort sa Thompson d'un coffre et crible le monstre de balles. Le requin s’enfuit en montrant « His belly was shining an obscene white, his yard-wide mouth like a turned-up grin, the great horns of his head with the eyes on the end…. »(Bimini, milieu du paragraphe 7). La haine de Hemingway envers les requins semble avoir des racines inconscientes très profondes. Dans le chapitre Bimini, Tom Hudson mentionne au patron du bar Ponce de León (pour qui il a peint une marine avec trois trombes), les tableaux de Jérôme Bosch ; la description du requin-marteau rejoint les représentations de monstres de l'enfer boschien... Sur le plan pratique : Hemingway avait pris l'habitude de tuer les requins qu'il prenait à la ligne à coups de revolver, voire d'une rafale de pistolet-mitrailleur (il s'est ainsi blessé en 1935). C'est aussi à la Thompson qu'il écartait les requins qui s'approchaient de ses prises avant qu'elles soient embarquées à bord. Sa méthode connaissait des échecs : voir l'épisode du marlin record de Henry Strater dans l'article Pilar (yacht) (chapitre « Expéditions à Bimini »)., puis coule dans les profondeurs.
Alors que Roger est transi de peur et de culpabilité, Eddy, le héros du jour, sert à Tom et à ses enfants un excellent repas : conch salad (escargots de mer en salade) et les poissons de roche pris par les enfants, tronçonnés et grillésla description des plats et des repas en commun, tant sur le bateau qu'à la maison, accentue le côté positif, épicurien, familial et euphorique du Bimini : au milieu du paragraphe 10 Eddy évoque le menu du prochain repas (avec un fameux real sirloin steack venu du continent), et au début du paragraphe 11 le rôti est décrit avec lyrisme. Au contraire, dans le 2cd chapitre Cuba, les repas seront absents : seuls sont mentionnés, avec quelques tapas de poisson et de porc frits offerts par le barman du Floridita, les cocktails que Tom Hudson absorbe à la file. Même le breakfast sera raté, à la fin du chapitre, et les œufs au plat laissés au chat….
Pendant la nuit, la pleine lune empêche Tom Hudson de dormir ; il évoque alors les femmes que Roger Davis et lui ont connu : He and Roger had both behaved stupidly and badly with women. He did not want to think of his own stupidities so he would think of Rodger’s. (Bimini, début du paragraphe 8).
Le lendemain matin la mer est belle, et ils partent tous à la pêche au gros dans la vedette de Tom. Ils quittent les eaux des Bimini et entrent dans le Gulf Stream. Un énorme espadon mord à la ligne de David. Tom est à la barre sur le pont supérieur, et c’est Roger qui aidera le jeune David de ses conseils. Après 6 heures d’une lutte épuisantele récit de la lutte entre l’espadon et le garçon est un morceau d’anthologie pour les pêcheurs au gros, Andrew amène la prise record près du bord. On voit alors que l’hameçon a coupé les chairs de la bouche du poisson, et qu’il est près de se libérer. Et tout d’un coup la ligne mollit, alors qu'Eddy va gaffer la prise : l’hameçon a lâché. « Eddy lunged down into the water with the gaff and then went overboard to try to get the gaff into the fish if he could reach him. It was no good. The great fish hung there in the depth of water where he was like a huge dark purple bird and then settled slowly. They all watched him go down, getting smaller and smaller until he was out of sight. » (Bimini, fin du paragraphe 9). Pour consoler son fils, Tom lui promet de peindre le poisson alors qu'il saute hors de l’eau, et aussi alors qu’il se tient immobile près de bateau, avant de s’éloigner.
Le lendemain (Eddy s’est battu plusieurs fois dans la nuit contre ceux qui ne voulaient pas croire que David a failli pêcher un espadon géant), les Hudson (sauf David qui a les mains et les pieds abîmés par sa lutte contre l’espadon) et Roger Davis vont au Ponce de León, le bar du village, pour monter une farce aux touristes américains qui viennent d’arriver au port. Les deux hommes jouent au rummy (alcoolique déchu) en manque, et le patron leur refuse à boire : ils sont, dit-il, trop dangereux et cassent tout quand ils ont bu. Le petit Andrew, au contraire, qui est un favori du barman car il sait se tenir, a droit à de généreuses rasades de gin (en fait du thé léger contenu dans une bouteille de gin). Quant au jeune Tom, il pleure en suppliant Roger de ne pas boire, car il sait bien que l’alcool l’empêche de travailler à son œuvre littéraire, et si c’est lui, Tom, qui écrit, le roman ne sera pas aussi boncette mise en scène élaborée, digne du Les Copains de Romain Rolland pourrait avoir été inventée à Paris par des membres de la "lost generation", à moins qu’elle ne fasse partie du répertoire des étudiants du Quartier Latin, ou des peintres de Montparnasse, que Hemingway, tout comme Henry Strater et Waldo Peirce ont largement fréquenté…Waldo Peirce, un vieil ami d'Hemingway, était aussi un spécialiste reconnu des farces pince-sans-rire.
La farce est un succès : les touristes sont totalement écœurés. Mais une jeune femme se révolte plus vigoureusement que les autres, et les hommes reconnaissent Audrey : c’était une très jeune fille qui faisait partie de leur monde alors qu’ils vivaient sur la Riviera française, plus de 15 ans auparavant. Roger et elle réveillent un amour qui couvait sous la cendre depuis cette époque.
Mais les vacances tirent à leur fin. « They had a fine time the last few days. It was as good as any of the time before and there was no pré-going sadness » (début du paragraphe 13). Tom, qui s'accuse d'être trop critique vis-à-vis d'Andrew, son plus jeune filsvoir note , a peint le garçon avec le gros wahoo qu'il a pêché : « He painted a canvas of a wahoo with his strange flattened head and his stripes around his long speed-built body for Andy, who had caught the biggest one. He painted him against a background of the big spider-legged lighthouse with the summer clouds and the green of the banks. » (Bimini, milieu du paragraphe 13).