La notion de préjugé en psychologie se dégage de la signification habituelle attribuée à ce terme. Il correspond au terme anglais « prejudice », lequel est donc un faux-ami du français « préjudice ».

On relève trois définitions du préjugé : le préjugé en tant qu'affect négatif, le préjugé en tant qu'attitude, le préjugé en tant qu'émotion sociale.

Le préjugé est un phénomène courant dans la vie quotidienne et peut avoir des conséquences pour les personnes qui les expriment ainsi que pour celles qui subissent leur expression.

Définition Sens commun Le dictionnaire Larousse définit le préjugé comme un jugement sur quelqu'un, quelque chose, qui est formé à l'avance selon certains critères personnels et qui oriente en bien ou en mal les dispositions d'esprit à l'égard de cette personne, de cette chose : avoir un préjugé contre quelqu'un. ou encore comme une opinion adoptée sans examen, souvent imposée par le milieu, l'éducation : Avoir les préjugés de sa caste.

Définitions en psychologie

Il existe des divergences dans la manière de définir le préjugé.

D'abord, certains considèrent les préjugés comme des affects négatifs. Allport (1954)Allport, G.W. (1954). The nature of prejudice. Reading. MA: Addison-Wesley a défini le préjugé comme suit : une antipathie basée sur une généralisation rigide et erronée. Cela peut être ressenti ou exprimé. Cela peut être dirigé envers un groupe entier ou envers un individu parce qu'il est membre de ce groupe. Cette conception du préjugé correspond donc à un sentiment négatif à l'égard d'une personne basée sur une généralisation à propos du groupe d'appartenance de cette même personne.

Cette première définition du préjugé a été généralement délaissée au profit d'une définition plus complexe. En effet, elle négligeait de prendre en considération les préjugés qui ne visent ni un groupe ni un membre d'un groupe mais un individu en lui-même (« François ne fera jamais rien de bon »), un objet matériel, un lieu, une notion abstraite (« je n'aime pas les dimanches »), une idée (« l'héliocentrisme est une hérésie ») ou un projet (« les congés payés sont une utopie », etc.).

Le second courant définit les préjugés comme des attitudes généralement négatives à l’égard des membres d’un exogroupe, ou outgroup en anglais (Azzi & Klein, 1998)Azzi, A. E. & Klein, O. (1998). Psychologie sociale et relations intergroupes. Paris: Dunod.. La proposition : « Je n’aime pas les juifs » correspond à un préjugé, c’est-à-dire à une attitude (au sens psychologique du terme), ici négative, envers un groupe. Cependant, il existe aussi des préjugés positifs en faveur de l'endogroupe. Stangor, Sullivan & FordStangor, C., Sullivan, L.A., & Ford, T.E. (1991). Affective and cognitive determinants of prejudice. Social cognition. 9 (4), 359-380. ont ainsi montré que le meilleur prédicteur des préjugés n'était pas une forte attitude négative mais bien l'absence d'attitude positive envers l'autre groupe. Cela dit, la plupart des recherches s'intéressent davantage aux préjugés à connotation négative. Beaucoup de chercheurs de ce courant, dont Dovidio et Gaertner (1986)Dovidio, J.F. & Gaertner, S.L. (1986). Prejudice, discrimination and racism: Historical trends and contemporary approaches. In J. Dovidio & S. Gaertner (Eds), Prejudice, discrimmination, and racism (pp 1-34). New York: Academic Press., attribuent trois composantes au préjugé comme à l'attitude: affective, cognitive et comportementale. Toutefois, la distinction entre ces trois composantes introduit généralement une confusion au niveau de l'analyse scientifique des phénomènes suivants: préjugés, stéréotypes et discrimination.

Le troisième courant définit le préjugé comme une émotion sociale. Les chercheurs de ce courant se sont basés sur les théories de l'appraisal, Emotion#Théories de l'évaluation cognitive et la théorie de l'auto-catégorisation de TurnerTurner, J.C.(1987). Rediscovering the social group: A self-categorization theory. Oxford: Blackwell. Cette dernière théorie soutient que les individus qui se sentent membres de catégories sociales et dans un contexte intergroupe, vont voir varier la saillance de ces catégorisations en fonction de la nature de l'interaction. Par exemple, si deux individus de confession différente (Catholique et Bouddhiste par exemple) discutent ensemble, leur appartenance à un groupe religieux particulier pourrait devenir plus évidente. Les théories de l'appraisal mettent en évidence que l'évaluation cognitive est un ensemble de cognitions associées à une émotion spécifiqueSmith, C.A. & Ellsworth, P.C. (1987). Patterns of appraisal and emotions related to taking an exam. Journal of Personality and Social Psychology, 52(3), p475-488.. Dans une situation particulière, une émotion sera déclenchée par une évaluation cognitive des acteurs présents, de l'évènement, de leur pertinence et de leur valeur adaptative. NelsonNelson, T. D. (2006). The psychology of prejudice ( éd.). Pearson Allyn & Bacon explique que, selon ce courant, la réaction envers un membre de l'exogroupe dépendra de trois éléments : la saillance des auto-catégories à ce moment-là, le contexte de l'interaction (compétition, coopération,...) le rôle facilitateur ou inhibiteur que le membre de l'exogroupe joue dans l'atteinte d'un objectif personnel ou de groupe dans la situation.

Les définitions des préjugés sont donc nombreuses. Il est important de souligner qu'en psychologie sociale, le préjugé existe uniquement lorsque l'affiliation à un groupe particulier est mise en cause. Les préjugés ne comprennent donc pas les attitudes (négatives) envers une personne pour une raison autre que son affiliation à un groupe.

Stéréotypes, préjugés, discrimination

Habituellement, les psychologues sociaux s’accordent pour définir le stéréotype comme une croyance à propos des caractéristiques, attributs et comportements des membres d’un groupe (Hilton & von Hippel, 1996). « Les Espagnols sont chaleureux », « Les Noirs sont paresseux » constituent des stéréotypes.

Les préjugés, comme indiqué plus haut, ne sont pas des croyances mais bien des attitudes. « Je déteste les Belges » ou « J'aime les Polonais » en sont des exemples.

La discrimination correspond à « un comportement négatif à l'égard des membres d'un groupe » (Bédard,L., Déziel, J.& Lamarche, L., 2006, p139)Bédard,L., Déziel, J.& Lamarche, L., 2006, Introduction à la psychologie sociale: Vivre, penser et agir avec les autres ( éd.). Québec: ERPI. La discrimination peut se présenter sous plusieurs formes mais il s'agit toujours d'un comportement injuste envers un individu parce qu'il appartient à un groupe spécifique. « J'ai déménagé parce qu'un musulman est venu habiter dans ma rue » correspond à un comportement discriminatoire.

Ainsi, l'expression d'un stéréotype est considérée par Azzi et Klein comme un comportement discriminatoire. D'une part, l'expression du stéréotype rend les catégories saillantes en distinguant les deux groupes. D'autre part, elle dessine une image négative de l'exogroupe tout en valorisant positivement l'endogroupe.

Histoire de l'étude des préjugés

Duckitt (1992)Duckitt, J. (1992). Psychology and Prejudice. A Historical Analysis and Integrative Framework. American Psychologist. Vol 47, 10, 1182-1193 divise l'histoire de l'étude des préjugés en sept périodes distinctes. Il précise cependant que cette classification reflète les grandes tendances tout en effectuant des simplifications.

Jusqu'en 1920, les différences intergroupes les plus problématiques étaient considérées comme découlant de la race. L'idée de l'infériorité d'une race était, à cette époque-là, très courante dans la pensée scientifique. La supériorité raciale des Blancs envers les Noirs par exemple, semblait alors tout à fait naturelle. La recherche scientifique s'intéressait donc aux caractéristiques des groupes raciaux dominés (comportement sexuel, capacités intellectuelles,...) pour expliquer cette relation de domination (Haller, 1971).

Dans les années 1920-1930, à la suite de la remise en question de la légitimité de la domination des Blancs, la position des chercheurs à l'égard des préjugés va se modifier. Les préjugés sont pensés comme injustifiés, irrationnels et découlant d'une attitude intergroupe négative erronée. Les chercheurs tentent alors d'expliquer la stigmatisation des minorités.

Entre 1930 et 1950, les préjugés sont vus comme des mécanismes défensifs inconscients. Les chercheurs vont, à ce moment-là, tenter d'identifier les processus psychologiques universaux qui sous-tendent les préjugés. Les thématiques traitées sont, par exemple, les frustrations, les projections, les boucs émissaires, le déplacement de l'hostilité...

Dans les années 1950, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, certains chercheurs vont tenter d'expliquer les évènements à l'aide de concepts tels que les idéologies anti-démocratiques et la personnalité pathologique. Dans leur ouvrage, Dovidio, Hewstone, Glick & Esses (2010)Dovidio, J. F., Hewstone, M., Glick, P. & Esses, V. M. (2010). The SAGE Handbook of Prejudice, Stereotyping and Discrimination. Sage Publications Ltd. mettent en évidence un premier grand courant. Celui-ci soutient que les préjugés sont liés à la personnalité de chaque individu. Ce courant a fort été influencé par la théorie psycho-dynamique de Freud. Selon lui, les biais et l'hostilité intergroupes viennent d'une accumulation d'énergie psychique causée par des frustrations et de la culpabilité. Celles-ci sont, elles-mêmes, issues des interdits posés par la société en matière de comportements sexuels et d'agression. Selon la théorie de Freud, l'expression de préjugés aurait ainsi une fonction cathartique (cfr catharsis) dans le contrôle de la libération d'énergie. Elle permettrait à l'individu de revenir à un état d'équilibre.

Le travail psychanalytique le plus influent de ce courant est celui d'Adorno, Frenkel-Brunswick, Levinson & StanfordAdorno, T.W., Frenkel-Brunswick,E., Levinson, D.J. & Stanford, R.N. (1950). The authoritarian personality. New York: Harper & Row avec la personnalité autoritaire. Dans leurs recherches, ils ont mis en évidence différents types de personnalité qui différencierait les personnes ayant des préjugés de celles qui sont plus tolérantes. Selon cette équipe de chercheurs, l'individu à la personnalité autoritaire, exprimerait davantage de préjugés car il présente une certaine rigidité, une faible capacité de raisonnement abstrait et utilise facilement des surgénéralisations.

Plus tard, AltemeyerAltemeyer, B. (1996). The Authoritarian Spectre. Cambridge: Harvard University Press., parlera de Right-Wing Authoritarianism (RWA). Il articulera la personnalité et l'idéologie. La vision du monde permettrait ainsi de prédire les attitudes négatives envers des groupes et plus particulièrement, ceux qui sont exclus par la société.

En 1960, on constate qu'au sud des États-Unis, le racisme envers les afro-américains n'est pas un problème de personnalité. Il est tellement courant qu'il ne peut être qu'institutionnalisé (Pettigrew). Les chercheurs vont alors commencer à parler de préjugés normatifs. C'est parce que l'individu est socialisé aux préjugés qu'il en exprime.

Dans les années 1970, les préjugés seront considérés comme une expression des intérêts du groupe. Un peu plus tôt, des chercheurs comme Campbell (1965), Sherif & ses collaborateurs (1961)Sherif, M., Harvey, O.J., White, B.J., Hood, W.R., & Sherif, C.W. (1961). Intergroup conflict and cooperation: Robber's Cave experiment. Norman: Oklahoma Book Exchange ont développé la théorie du conflit réaliste. Elle montre que, dans une situation de compétition intergroupe pour des ressources, le niveau de préjugés augmente. La question scientifique traitera, au cours de cette décennie, des origines des préjugés dans la structure sociale et les relations intergroupes. (Duckitt, 1992). L'expression des préjugés sera ainsi associée aux structures sociales inégalitaires.