vignette|Reconstruction 3D du Phare d'Alexandrie, d'après une étude réalisée en 2009.Dans un sens classique et restreint, l'école médicale d'Alexandrie regroupe les médecins alexandrins de la période hellénistique. Elle est très renommée pour ses découvertes anatomiques, dont les plus importantes sont celles d'Hérophile et de son contemporain et rival Érasistrate, au
Ces travaux ne progressent plus guère après l'abandon de la dissection humaine, remplacée par des discussions doctrinales. Après la conquête romaine, les Érasistratéens, disciples d'Érasistrate, poursuivent son œuvre jusqu'à la synthèse de Galien au ap. J.C.
Dans un sens plus large, l'école d'Alexandrie garde son prestige en tant que centre d'enseignement médical et comme haut-lieu du galénisme. Jusqu'au , elle exerce une influence décisive sur la pensée médicale des régions de la méditerranée orientale, celle de la médecine byzantine et de l'Islam médiéval.
Contexte
Alexandre le Grand conquiert l'Égypte en 332 av. J.C et fonde la ville d'Alexandrie, établissant un pôle politique et militaire mais aussi culturel et scientifique de l'influence grecque. Vers 300 av. J.C. Ptolémée Ier fonde deux institutions intellectuelles : le Musée ou Mouseîon d'Alexandrie et la Bibliothèque d'Alexandrie. vignette|La statue de Ptolémée II devant la nouvelle Bibliotheca Alexandrina inaugurée en 2002 sur l'emplacement de l'antique Bibliothèque d'Alexandrie. Les Ptolémées ont besoin de prestige et de légitimité intellectuelle. Dans le cadre d'une « Grèce nouvelle » installée en Égypte, plus riche et plus cosmopolite, ils créent un nouveau climat de recherches et d'innovations en accordant protection et facilités aux communautés savantes.
La réputation d'Alexandrie grandit en accueillant des poètes, mathématiciens, astronomes, naturalistes ou géographes... Du point de vue médical, Alexandrie devient le haut-lieu de la médecine hellénistique aux dépens des centres médicaux de Kos et de Cnide. Dans le cadre de ce processus, c'est probablement à Alexandrie qu'ont été rassemblés les écrits du Corpus Hippocratique pour la première fois.
Le savoir transmis aux médecins d'Alexandrie est constitué de la tradition hippocratique axée sur la pratique clinique et thérapeutique, et une « science de la vie » fondée par Aristote.
Chez Hippocrate, l'intérieur du corps humain reste une « boîte noire », alors qu'Aristote entame un processus « d'ouverture » des corps par l'observation et la dissection animale. Ces connaissances concrètes sont liées à des présupposés théoriques telles que l'existence d'un rapport entre la structure et la fonction : il n'existe pas d'organe inutile et un organe n'exerce qu'une seule fonction, celle à laquelle il est destiné (approche téléologique).
Pour Aristote, le fonctionnement vital repose sur un « paradigme thermo-cardiocentrique ». Il suppose l'existence d'une chaleur innée située dans le cœur, et qui est à l'origine des grands processus physiologiques. Dans le corps circule un pneuma ou « vapeur cardiaque », un air inné différent de l'air respiré, et qui permet d'animer tous les organes (théorie des âmes).
Caractéristiques de l'école médicale Il ne s'agit pas d'une école au sens moderne (institution formelle règlementée), mais de la présence de maîtres, chacun vivant en communauté informelle (maisonnée) avec ses élèves. De la même façon la Bibliothèque d'Alexandrie représentait l'ensemble des bibliothèques ouvertes dans la ville et pas seulement la plus grande.
Selon (1915-1993) les travaux des médecins hellénistiques d'Alexandrie prennent trois directions :
L'exploration des anciens textes médicaux grecs : recueil et copies des manuscrits, éditions critiques avec gloses et commentaires. Recherches personnelles innovantes dans des domaines particuliers : anatomie et dissection humaines, nouvelles notions de physiologie (comme la distinction veine/artère, la notion de nerf...), examen clinique comme l'étude des pouls, isolement de nouvelles pathologies comme le diabète maigre, en thérapeutique développement d'une pharmacopée (plantes médicinales exotiques d'Afrique et d'Asie). Dans un second temps, la médecine hellénistique se divise en sectes médicales organisées autour d'une doctrine spéculative ou système médical, à l'instar des écoles philosophiques.
La phase 2 est considérée comme « l'âge d'or » de l'École d'Alexandrie, celui des innovations et de l'expérimentation, mais qui dure moins d'un siècle. Les grands maîtres de cette période sont Hérophile, Érasistrate et Eudème : .
Âge d'or anatomique et expérimental Précurseurs Des membres influents du Lycée d'Aristote exportent leurs idées en milieu alexandrin. Les médecins les plus notables (deuxième moitié du ) sont : Dioclès de Caryste, auteur d'un traité d'anatomie, première tentative de transposer le savoir zoologique d'Aristote dans un savoir médical ; Praxagoras de Cos, le premier à distinguer l'existence des pouls et qui fut le maître d'Hérophile ; Chrysippe de Cnide qui fut le maître d'Érasistrate ;
En philosophie naturelle, les plus influents sont Théophraste d'Érèse pour ses recherches sur les plantes médicinales et Straton de Lampsaque qui introduit la notion de horror vacui (« la nature a horreur du vide ») comme force motrice à l'intérieur du vivant.
Anatomie et expérimentation Le milieu intellectuel alexandrin du était favorable à la mathématisation et aux explications mécanistes, avec des savants tels que le mathématicien Euclide et l'ingénieur mécanicien Ctésibios.
Rupture de tabous L'École d'Alexandrie est réputée pour représenter le passage de la dissection animale à la dissection du corps humain. Chez les Grecs, il existait un tabou très ancien selon lequel on ne pouvait toucher ou mutiler un cadavre humain, même si Aristote avait averti que . vignette|upright=1.5| Médecine scientifique (1906) par Veloso Salgado (1864-1945). Au centre Hippocrate, à gauche des philosophes de la nature comme Aristote, Platon, Démocrite, Empédocle... À droite des médecins dont Érasistrate et Hérophile de part et d'autre d'un cadavre. Les Grecs connaissaient depuis longtemps la pratique égyptienne de momification, dont celle de retirer des organes pour les placer dans des jarres. Hérodote relate cette procédure en exprimant son dégoût. En Égypte hellénistique, du moins à son début, les Grecs exercent leur domination en interdisant aux Égyptiens indigènes d'être citoyens d'Alexandrie. Selon Nutton, . Puisque les égyptiens eux-mêmes ouvraient et mutilaient leurs propres morts, le tabou grec pouvait être brisé dans le cas des cadavres égyptiens.
Les historiens restent divisés sur la question de savoir si les anatomistes grecs d'Alexandrie se sont inspirés du savoir des embaumeurs égyptiens. C'est très improbable selon des historiens modernes, car les Grecs étaient réticents à l'idée d'apprendre la langue des autres, ou d'être en contact intellectuel ou social avec une tradition différente. Chez les égyptiens eux-mêmes, les embaumeurs étaient mis à l'écart de la société, la médecine égyptienne n'étant guère influencée par la momification.
Outre la dissection de cadavres, Hérophile et Érasistrate ont aussi pratiqué la vivisection de condamnés à mort mis à leur disposition par Ptolémée Ier et Ptolémée II qui régnèrent de 282 à 246 av. J.C. Cela repose principalement sur le témoignage de Celse deux siècles plus tard et qui la justifie moralement : Les historiens émettent des avis nuancés : pour Nutton, il n'est pas facile de prouver cette vivisection humaine, car Galien qui cite et critique les médecins alexandrins n'en parle pas, pas plus que les galénistes ultérieurs de Byzance ou en terre d'Islam, mais il n'y a pas de raison non plus pour rejeter cette possibilité. Pour d'autres, certaines observations de l'École d'Alexandrie n'ont pu être obtenues qu'à partir de vivisection animale ou humaine ou bien .
Avancées de la connaissance
Elles sont surtout représentées par les travaux d'Hérophile et d'Érasistrate. Malheureusement leurs écrits ont été perdus : ils ne sont connus que par fragments et citations, et par des témoignages de deuxième main, principalement par Galien (129-201 ap. J.-C.) qui les cite pour les critiquer. Ce qui a été conservé porte plus sur leurs découvertes ou leurs opinions, que sur les procédés de démonstration utilisés. Pour la première fois, des structures internes du corps humain sont révélées, et Hérophile les nomme par analogie avec des objets du quotidien. vignette|Le principe d'une clepsydre de Ctesibios. Par exemple, dans le crâne, Hérophile décrit un pressoir à vin ou confluent des sinus veineux cérébraux, appelé aussi torcular Herophili. Ses contributions principales portent sur le cerveau où il distingue les différents ventricules, et les systèmes vasculaires où il poursuit les recherches de son maître Praxagoras en distinguant les conduits du corps en nerfs, veines et artères.
Hérophile décrit aussi les différentes tuniques de l'œil, le foie, reconnait les ovaires et les différentes parties du canal spermatique. Son expérimentation la plus remarquable est d'avoir voulu mesurer la fréquence du pouls par une horloge à eau ou clepsydre. Il aurait utilisé un appareil portatif gradué pour étudier les variations du pouls avec la fièvre. Hérophile se détache d'Aristote en faisant provenir le pneuma cardiaque directement de l'air extérieur via la respiration.
Érasistrate découvre toutes les valves cardiaques en concluant qu'elles étaient là pour empêcher tout reflux lors des battements cardiaques. Il expérimente aussi en ligaturant une artère pour y introduire une canule et mettre en évidence les pulsations sanguines. Mais il maintient que les artères ne contiennent que de l'air, et que le sang est attiré par le vide créé à l'ouverture de l'artère.
Il démontre aussi une perspiration invisible chez les animaux, comme l'oiseau en cage qu'il pèse régulièrement avec ses excréta. Cette expérience est restée ignorée jusqu'à la découverte d'un papyrus grec d'Égypte du en 1892, acquis par le British Museum en 1889. Ce type d'expérience a été repris sans le savoir par Santorio sur lui-même au .
Érasistrate propose un modèle mécanique du corps humain qui s'éloigne de la théorie des humeurs d'Hippocrate et de la téléologie d'Aristote. La croissance et la nutrition sont des processus techniques, à la manière du tressage de corde ou de la vannerie. Pour Érasistrate, la nature agit comme un « artisan providentiel », des organes pouvant avoir un caractère non finalisé. Il se montre ici plus stoïcien qu'aristotélicien.
Eudème ou Eudemos est un anatomiste moins connu, contemporain des précédents. Galien loue ses qualités dans la pratique de la dissection, mais il estime ses conclusions peu fiables. Dans son traité d'anatomie, Eudème décrit les os, le pancréas et les nerfs, ainsi que le transit des vaisseaux dans le cordon ombilical du fœtus.
Fin inachevée Cette période d'innovations se termine avant la fin du , marquant un net hiatus jusqu'à la synthèse médicale effectuée par Galien au après J.C. Les historiens proposent plusieurs raisons pouvant expliquer cette évolution ou « involution » de l'école médicale d'Alexandrie.
Des raisons socio-politiques sont mises en avant : comme le retour de l'influence socio-politique des égyptiens autochtones et la crise de la monarchie ptolémaïque avec un moindre soutien aux intellectuels, voire leur expulsion d'Alexandrie au par Ptolémée VIIIMario Vegetti 1995 indique « Ptolémée III Évergète au milieu du ». La confrontation avec les autres sources montre qu'il s'agit plutôt de Ptolémée VIII.. La distinction sociale des médecins se marque plus par la philologie et l'exégèse des textes anciens que par la recherche anatomique. Celle-ci est jugée moins valorisante que la pratique du commentaire des grands auteurs.