L’histoire de l'agence d'information Havas, allant de 1835 à 1944, est le reflet de la croissance du marché des informations à travers le monde, sur lequel l'agence française a conservé une emprise internationale, par le biais d'une diplomatie à l'échelle de la planète.
Histoire Les débuts, comme bureau de traduction L'histoire de l'agence Havas a commencé sous la forme d'un modeste bureau de traduction de journaux étrangers fondé en 1832 par Charles-Louis Havas, ex-négociant devenu journaliste à la suite de sa faillite personnelle en 1825. En 1835, Havas transforme ce bureau de traduction en Agence Havas, première utilisation de ce mot dans son sens moderne. Rival de la maison Rothschild, Charles-Louis Havas occupe une position stratégique d'informateur relais, depuis la capitale française, au centre de l'Europe. Ses informations et traductions alimentent la spéculation entre Londres et Paris. Sa petite entreprise devient la plaque tournante de l'information, idéalement située à Paris, au cœur du continent, en face de la poste centrale. Avec une grande rapidité, ce bureau Havas établit sa suprématie face à d'autres « offices de correspondance » français, appelés aussi « agencicules » par les historiens. En seulement 25 ans, de 1832 à 1857, tous les concurrents sont éliminés et Havas acquiert une position de monopole.
Selon l’historien Antoine Lefébure, qui a travaillé sur les fonds d'archives de la branche information d'Havas, déposés aux Archives nationales, ainsi que sur des archives entreposées dans d'autres établissements publics, la « branche » information, sur laquelle est venue ensuite se greffer la branche publicité, a bénéficié d'un « traitement de faveur des autorités françaises, dès les années 1830 », grâce aux bonnes relations entretenues par Charles-Louis Havas avec l'administration.. Sa marge de manœuvre « dépend de la politique télégraphique de l'État », précise Michaël Palmer, un autre historien. Jusqu'en 1940, elle tirera sa force, selon Antoine Lefébure, d'un statut d'agence « officiellement officieuse », pour ne la perdre que lorsque la mainmise de l'État apparaîtra par trop voyante : subventions en 1931, afin d'assurer le maintien de la présence en Amérique du Sud, puis par la nationalisation de la branche information en 1940. Antoine Lefébure, qui a comparé le développement des sous-branches « publicité financière » et « publicité commerciale », a souligné que, dès les années 1840, la presse quotidienne régionale est traitée en régie : elle réserve des espaces publicitaires à Havas, qui lui fournit également des romans, en paiement partiel des abonnements aux dépêches d'information.
L'année 1838, décisive pour la formation du monopole En 1838, « l’agence Delaire-Havas » persuade le ministre de l'Intérieur Camille de Montalivet de relancer la Correspondance ministérielle, destinée à la presse de province. Le , elle supplante la Correspondance des journaux ministériels des départements, appelée aussi Correspondance Lejollivet« Actes du Congrès national des sociétés savantes : Section d'histoire moderne et contemporaine », , . Comité des travaux historiques et scientifiques. Section d'histoire moderne et contemporaine, 1968. Celle-ci s'appelait auparavant la Correspondance spéciale pour les feuilles ministérielles des départements. Dirigée par M.Labot, avocat auprès de la Cour d'appel, fondateur de la Sentinelle du Peuple, ses « tartines » d'information bureaucratique apparaissent soudain indigestes et moralisatrices.
Ce nouveau marché apporte un avantage financier considérable à l'entreprise. Delaire reçoit en effet deux subventions, dont une qui varie de 1100 à , versée tous les trimestres. Au total, sur la période 1840-1841, l'agence Delaire-Havas aurait reçu de l'État.
Le tandem constitué d'Havas et Delaire devance aussi l'Office correspondance, édité par le duo Lepelletier et Bourgoin., à qui s'était associé entre 1830 et 1834 Jacques Bresson, avant de créer son journal boursier..
Les pigeons puis le télégraphe Vers 1840, Havas et Delaire diffusent quatre services : une Correspondance politique destinée aux préfets et aux sous-préfets, une autre pour la presse départementale, et un petit bulletin aux membres du gouvernement, résumant les nouvelles de la veille et de la nuit. Le quatrième, pour les banquiers et hommes d'affaires, est une petite feuille synthétique résumant des extraits de journaux, quelques faits boursiers et la cote des obligations.
La décennie sera marquée par un bouleversement technologique : le télégraphe électrique. Jusque-là, le coût d'entretien des centaines de pigeons voyageurs de Charles-Louis Havas est réparti entre ses clients, qui reçoivent ainsi en quelques heures des nouvelles des grandes capitales européennes. Pigeons et télégraphe électrique se complètent tout d'abord : un des employés de l'entreprise, Paul Julius Reuters, utilise cette nouvelle combinaison pour créer sa propre entreprise, à Aix-la-Chapelle en 1849, puis à Londres en 1851.
En 1859, Havas, Reuters et l'Agence Continentale allemande concluent les premiers accords dits du « partage du monde » : ils créent un cartel des agences de presse afin de remédier au prix prohibitifs du télégraphe, qui limitent le volume des informations pouvant être diffusée par chacune des agences. Même si les nouvelles viennent de Reuters ou de l'Agence Continentale, elles sont estampillées « Havas » dans les quotidiens français, où une rubrique « télégraphie privée » a fait son apparition en 1853 : l'important est qu'elles arrivent par le télégraphe, c'est-à-dire rapidement.
Ces premiers accords sont le prélude à une alliance élargie en 1875 aux États-Unis, avec le premier Traité quadripartite des agences de presse, qui associe la New York Associated Press, déjà concurrencée par la Western Associated Press depuis les années 1860. La Grande-Bretagne est reliée à Hong Kong depuis et depuis 1878 à l'Australie. Ce traité sera profondément réécrit par l'Alliance entre agences de presse de 1902, puis quasiment aboli lors de l'Accord du 26 août 1927 sur l'information.
L'expansion internationale des années 1870 Havas et Reuters s'investissent plus dans les innovations télégraphiques des années 1870 que l'Agence Continentale, discréditée en 1870 par l'affaire de la Dépêche d'Ems. De 1876 à 1879, malgré le Traité quadripartite des agences de presse, Havas s'attaque aux terres de l'Agence Continentale au sud-est de l'Europe, en installant des correspondants à Belgrade, Bucarest, Sofia et Constantinople, tout en étant représentée à Athènes. Dès le , lorsque éclate la guerre de la Serbie et du Monténégro contre la Turquie, Havas veut en savoir plus sur ce conflit, même si Reuters refuse d'envoyer un correspondant commun. En , après l'ultimatum russe à la Turquie, Havas se dit mécontente que l'Agence Continentale ait sous-traité la couverture des opérations à une agence officieuse russe, appelée tantôt « Agence générale russe », tantôt « Agence internationale », et qui n'assure pas un service satisfaisant.
Les reporters d'Havas débarquent à Saint-Pétersbourg en novembre, à Bucarest et Constantinople en décembre, puis à Roustchouk en . Mission: assurer un service régulier pour Havas en pleine zone de l'Agence Continentale. Un contrat est signé à Saint-Pétersbourg avec l'agence russe officielle le . Puis c'est avec la Roumanie en et avec la Bulgarie en 1879. Cette expansion à l'est suit l'effort d'investissement réalisé deux ans avant par Havas en Amérique du Sud, à partir de 1874, prélude à l'Histoire des agences de presse en Amérique du Sud. Elle s'effectue sur fond de progrès technologique, mouvement qui fait peur aux gouvernements, attachés à contrôler l'information. Graham Bell invente le téléphone dès 1875, même s'il faudra attendre encore douze ans pour la première ligne téléphonique Paris-Bruxelles. Dès , une dépêche télégraphique est transmise en trente-huit minutes de Melbourne à Londres.
Parallèlement, à partir de , Havas exploite seule l’Amérique du Sud, après avoir déployé 9 bureaux en deux ans avec son associée Reuters. En 1875, le prix d'un mot pour le Brésil s'élève à et le trafic ne dépasse pas 200 mots certains mois.. Les recettes s'avèrent insuffisantes pour couvrir ces coûts. Havas insiste cependant, même si Reuters préfère alors se développer en Asie et dans le Pacifique, à l'exception cependant du Tonkin, où s'installe également Havas.
La transformation en société anonyme de 1879 En 1879, juste après le vote des lois sur le télégraphe de 1878, Havas est transformée en société anonyme, période à partir de laquelle, l'agence se serait mise « sous la tutelle de la Banque de Paris et des Pays- Bas », selon Antoine Lefébure. Plusieurs des familles qui sont alors actionnaires le seront toujours trente ans plus tardMarc Martin, « Médias et Journalistes de la République », ., mais ce n'est pas le cas de celle du banquier Jacques Laffitte.
La société est valorisée 8,5 millions de francs, avec 7,5 % du capital cédé au baron Émile d'Erlanger. La publicité est regroupée alors dans la Société générale des annonces. Les deux entreprises demeurent étroitement liées : mêmes dirigeants et mêmes familles actionnaires (Lebey, Cerf, Lagrange, Fauchey et Laffite). Mais les statuts sont différents : la SGA est une société en commandite, Havas une société anonyme.
Cette claire séparation entre l'information et la publicité ne durera que 41 ans. En 1920, la Société générale des annonces sera entièrement absorbée par l'Agence Havas, les deux entreprises ne font plus qu'une. Une décision obtenue. par Léon-Prosper Rénier, qui deviendra, en 1924, directeur et président du conseil d'administration de l'agence, poste conservé jusqu'à la Libération.. Jusque-là, il s'agissait essentiellement d'un poste honorifique, occupé par un autre célèbre publicitaire français, Charles Laffite, neveu et héritier de Mathieu Laffite. Charles Laffite avait directement sous ses ordres deux vice-présidents opérationnels, Léon-Prosper Rénier pour la publicité et Charles Houssaye pour l'information.
La branche information profite aussi du développement de la Bourse de Paris. Dix ans plus tard, la Bourse bénéficiera en tout premier lieu à la branche publicité, générant des conflits d'intérêts : le désir de capter la publicité financière lors d'opérations géantes, comme le placement dans le public des emprunts russes se fait au détriment de la neutralité de l'information. Selon l’historien Antoine Lefébure, , même si ce problème était déjà très ancien. Le journaliste Ernest Merson, rédacteur en chef de l'Union bretonne de Nantes, est ainsi bénéficiaire d'une subvention gouvernementale dès 1862.
Années 1880 et 1890 : Havas en difficulté Protégée par le gouvernement français depuis le Second Empire, Havas est moins exposée à la concurrence intérieure que Reuters, qui doit partager son marché international avec la Central Press depuis 1863 et le marché anglais avec la Press Association depuis 1868. Un troisième concurrent britannique à Reuters apparaîtra même en 1890 à Londres : l'agence Dalziel. En France, seul Georges Fournier. a créé en 1874 l'agence de presse Fournier, au capital de 1,5 million de francs, mais il se cantonne au strict terrain de l'information financière.