La Femme à la balance, autrefois également La Peseuse de perles, ou encore La Peseuse d'or, est une huile sur toile () du peintre néerlandais du Siècle d'or Johannes Vermeer, exécutée entre 1662 et 1665, et actuellement conservée à la National Gallery of Art de Washington DC.
Si l'attitude pleine de recueillement et de retenue de la jeune femme évoque une sérénité absolue dans l'intimité d'un intérieur privé, l'interprétation allégorique du tableau reste sujette à débat, selon la nature exacte des rapports de sens entre les différents éléments de la composition : le miroir sur le mur de gauche, les bijoux et pièces sur la table, le tableau dans le tableau représentant un Jugement dernier, la balance à main (dont les plateaux sont vides), et la grossesse — contestée par certains critiques — de la jeune femme. Celle-ci serait, tantôt une incarnation de la vanité des plaisirs terrestres, tantôt une incarnation du renoncement à ces mêmes plaisirs, et une incitation au respect des valeurs chrétiennes.
Description et composition Le point central: la balance, et la structure d'ensemble La composition de La Femme à la balance s'organise autour du point central que constitue le haut du bras vertical de la balance à main, pincée délicatement entre le pouce et l'index de la jeune femme. Les lignes de fuite — obtenues en prolongeant les bords du cadre du miroir à gauche et le rebord de la table à droite — invitent en effet le regard du spectateur à se poser sur les doigts.
Les diagonales du tableau se coupent un peu en dessous, au milieu du fléau de la balance. Elles sont soulignées, à gauche par la lumière tombant de la fenêtre sur le mur blanc du fond, qui rejette la partie inférieure dans l'ombre, et à droite par le regard de la jeune femme, concentré sur la balance, ainsi que par la diagonale du cadre du tableau dans le tableau. L'angle inférieur gauche du liseré doré du cadre noir de ce tableau vient d'ailleurs comme effleurer le revers de la main, tandis que les doigts s'illuminent sous l'effet de la lumière du jour, venant de l'autre côté.
La balance est en équilibre, et l'analyse microscopiqueDaniel Arasse, L'Ambition de Vermeer, 1993, réédition 2001, Paris, Adam Biro, . a révélé que ses deux plateaux étaient vides. Le fléau, le rebord inférieur du cadre du tableau dans le tableau, et l'auriculaire de la peseuse dessinent trois horizontales parallèles au milieu de l'œuvre, alors que les deux plateaux de la balance se répartissent symétriquement à gauche et à droite du centre. Tout concourt donc à concentrer le regard autour du mince carré central matérialisé par la balance, qui joue à la fois comme une zone de jonction et de séparation entre les différentes parties du tableau, composé selon une structure géométrique rigoureuse qui le divise en quatre rectangles équivalents.
Cette structure géométrique est mise en évidence, dans le quart supérieur droit de la composition, par la présence sombre du tableau dans le tableau, à quoi répond symétriquement, dans le quart supérieur droit, le rectangle blanc du mur nu. Ce jeu de lignes qui se croisent perpendiculairement en une origine rappelle à Michel SerresMichel Serres, « L'Ambroisie et l'or », in Hermès III, La Traduction, Minuit, collection « Critique », 1974, . l'axe orthonormé de la géométrie cartésienne, qui partage le plan euclidien en quatre quadrants : selon cette perspective, le tableau correspondrait à un certain idéal de l'équilibre classique.
Le quart supérieur gauche : le mur, la fenêtre et le miroir vignette|La Laitière, vers 1660, , Rijksmuseum, Amsterdam. vignette|gauche|La Femme au collier de perles, vers 1662-1665, , Gemäldegalerie, Berlin. Le quart supérieur gauche du tableau est en grande partie occupé par le mur vide du fond, blanc, uni, « surface de peinture »Daniel Arasse, 2001, . pure sur laquelle se réfléchit la lumière tombant de la fenêtre, selon une diagonale qui rejette la partie inférieure dans l'ombre. Un clou cependant, près du tableau dans le tableau — approximativement au même endroit que sur le mur du fond de La Laitière —, et, à sa gauche, un minuscule trou dans le plâtre, viennent perturber cette surface lisse, pour la désigner explicitement comme mur.
De la fenêtre située dans l'angle de la toile, qui perce le mur de gauche et que masque un long rideau jaune tombant au sol, on n'aperçoit qu'un mince filet vertical blanc (au-dessus de la surface du miroir); le reste est suggéré par l'étoffe jaune du rideau qui s'illumine sous l'effet de la lumière directe en des teintes orangées, et le halo d'un blanc plus cru sur le mur du fond — selon des couleurs similaires à celles utilisées pour les habits de la peseuse, au niveau de son ventre.
Sur le mur de gauche, tout comme dans La Laitière et La Femme au collier de perlesDaniel Arasse, 2001, ., est accroché, représenté en raccourci, un miroir dans un cadre sombre, à la hauteur du visage de la jeune femme qui lui fait face. Sa surface réfléchissante est à peine matérialisée par un trait vertical plus clair. Mais, situé perpendiculairement à l'axe de vision du spectateur, il ne reflète pour lui rien de visible, non plus que pour la jeune femme, toute absorbée à sa pesée, et qui ne s'y contemple pas.
Le choix d'une encoignure, courant chez Vermeer, renforce l'atmosphère d'intimité de la scène, d'autant plus que l'ouverture vers l'extérieur est masquée par la présence du rideau, et que le miroir, tourné vers l'espace intérieur de la représentation, ne réfléchit que celui-ci .
Le quart inférieur gauche : la table, le drap et les objets de valeur vignette|Le Concert, vers 1664-1667, , anciennement musée Isabella Stewart Gardner, Boston (volé le ).
Le quart inférieur gauche est occupé par une table massive de bois aux pieds tournés, rappelant, entre autres, celle de La Femme au collier de perles, et située perpendiculairement à l'axe de vision du spectateur (puisque le pied du premier plan masque entièrement celui de derrière). Elle est coupée en plan rapproché, un peu au-dessus du point de contact entre les pieds et le sol, ce qui donne l'impression qu'elle se prolonge devant l'espace de la toile, en s'avançant vers le spectateur. Le pied, situé dans le prolongement de la verticale matérialisée par le bord extérieur gauche du cadre du tableau dans le tableau, renforce la géométrie de la composition, et reprend, en le décalant légèrement vers la gauche, l'écartement des deux verticales tombant du fléau de la balance.
La table est occupée, à gauche, par une lourde draperie bleue qui s'appuie le mur et tombe au sol, en dessinant une ligne correspondant à la diagonale montante, comme en écho à la diagonale descendante de la ligne de partage entre l'ombre et la lumière sur le mur blanc.
Devant la draperie sont disposés des objets de valeur. Sur le rebord d'un coffret ouvert tapissé de rouge reposent une chaîne d'or à grosses mailles, ainsi qu'un collier de perles, qui accrochent la lumière figurée par des taches claires, jaunes et blanches. Un second coffret, plus petit, et lui aussi ouvert, fait face à la jeune femme. Devant la main gauche de celle-ci repose, à même la table, un autre collier, composé d'un ruban blanc auquel est accrochée une rangée de perles. Devant ce collier se trouve une petite boîte grise, vraisemblablement de métal ouvragé, dont le couvercle est posé sur la table. Au plus près du bord de la table le plus proche du spectateur sont disposées quatre pièces de monnaie, de celles que les changeurs pèsent habituellement avec la balance à main que tient la jeune femme : une grosse pièce d'argent, deux pièces d'or plus petites, et, dans l'angle de la table, une quatrième, peut-être également d'or, mais plus orangée, et au reflet plus mat.
Le sol, à peine visible sous l'ombre de la table, présente une alternance de carreaux noirs et blancs, selon un motif récurrent chez Vermeer (par exemple dans Le Concert, La Lettre d'amour ou encore la Femme écrivant une lettre et servante).
Le tableau dans le tableau vignette|gauche|Jean Bellagambe, Le Jugement dernier, vers 1525, , Staatliche Museen, Berlin. vignette|Jacob de Backer, Le Jugement dernier, vers 1580, , cathédrale Notre-Dame, Anvers. Le quart supérieur droit est occupé par un tableau dans le tableau dans un cadre noir à double rainure dorée , et qui représente un Jugement dernier. On s'est interrogé pour savoir si ce tableau était une copie d'une œuvre existante : on a ainsi pu le rapprocher du panneau central d'un triptyque de Jean BellegambeRené Huyghe et Piero Bianconi, Vermeer de Delft, Flammarion, collection « Les Classiques de l'Art », 1968, . (vers 1525, Gemäldegalerie (Berlin), Berlin), ou encore, notamment en raison de la position des bras du Christ — que Michel Serres voit comme une inversion du fléau de la balance de la jeune femmeMichel Serres, 1974, . —, d'une composition de Jacob de BackerSelon le conservateur du Rijksmuseum d'Amsterdam, Pieter J. J. van Thiel, cité sur le site http://www.essentialvermeer.com, page consultée le . (vers 1580, cathédrale Notre-Dame, Anvers), que Vermeer aurait pu posséder en tant que marchand d'art. L'aspect schématique de cette représentation fait cependant plus généralement avancer l'idée qu'il s'agit d'une invention de Vermeer, sans référent identifiable.
Ce Jugement dernier est lui-même composé géométriquement, selon un schéma traditionnel. En haut est représenté le monde céleste : au milieu se tient, en majesté, nimbé d'un halo de lumière, le Christ, les mains levées, distinguant les élus des damnés, respectivement à sa droite et à sa gauche. En bas est figuré le monde terrestre, au jour du Jugement dernier : des hommes nus se dressent vers le Ciel, ou implorent à la gauche de l'œuvre (à la droite du Christ, donc), alors qu'à droite, ceux-ci semblent accablés, précipités vers le sol.
La jeune femme vignette|Jeune Femme à l'aiguière, vers 1662-1665, , Metropolitan Museum of Art, New York. vignette|gauche|La Femme en bleu lisant une lettre, vers 1662-1665, , Rijksmuseum, Amsterdam.
La jeune femme située devant le tableau dans le tableau semble s'inscrire dans celui-ci, coupée à la poitrine par son cadre. Sa tête, légèrement penchée vers sa gauche, est au centre de ses diagonales, à l'aplomb du Christ, dans l'espace intermédiaire entre la Terre et le Ciel. De son visage, encadré dans un capuchon blancDans l'inventaire des biens de Catharina Bolnes, la veuve de Vermeer, apparaissent trois capuchons de cette sorte (communément appelés hooftdoek à Delft). Ils étaient réservés à un usage domestique, et traditionnellement tissés en lin blanc, voire en coton. Voir le site www.essentialvermeer.com. qui lui couvre les cheveux (à la manière de celui de la Jeune Femme à l'aiguière), émanent un calme et une sérénité absolus. Tout entière à son activité de pesage, elle baisse pudiquement les yeux vers la balance qu'elle tient avec délicatesse entre les doigts. Son front est frappé par la lumière, ce qui révèle la blancheur de sa carnation, à peine rosie sur la pommette.
La jeune femme est représentée, coupée au niveau des tibias, dans un cadrage rapproché qui instaure une relation de proximité avec le spectateur. L'espace relativement restreint, par le choix d'un angle de pièce, par la profondeur très réduite qui vient rapidement buter sur le mur du fond, accentuent l'effet d'intimité, de même que le clair-obscur créé par la présence du rideau qui atténue la lumière du jour.