Le dimanche , le secteur nord-est de l’arrondissement de Montréal-Nord, au Québec (Canada) a été le théâtre d’une importante émeute.

L’émeute a éclaté au lendemain du décès de Fredy Villanueva, un jeune homme de 18 ans tombé sous les balles d’un agent du service de police de la ville de Montréal (SPVM) dans le même quartier de Montréal-Nord.

Le plan de réponse de la police

Le SPVM se doutait que l’intervention qui a couté la vie à Fredy Villanueva risquait de susciter des réactions dans le secteur nord-est de Montréal-Nord, un quartier surnommé le Bronx par les policiers..

Dans un rapport rédigé dans la nuit du 9 au , la commandante Roxane Pitre du SPVM a écrit ceci : .

La stratégie du SPVM ne semble pas avoir été couronnée de succès, comme en témoignent les propos tenus par Nargess Mustapha et Will Prosper du collectif Montréal-Nord Républik dans un article publié dans le journal Le Couac :

« Lorsque Jean-Loup Lapointe a enfilé ses gants noirs et est descendu de la voiture de patrouille pour régler le compte de Fredy, les témoins directs de l'intervention, ses amis proches et des membres de sa famille, ont immédiatement rapporté leur version des faits à la communauté. Le bouche à oreille a fait son œuvre et a vaincu localement la version policière colportée par les grands médias se commentant même à des affirmations du type «… entouré par une vingtaine de personnes hostiles, un policier n'a eu d'autre choix que de dégainer son arme et faire feu. » Imperméable à la science-fiction officielle, les résidents du district nord-est ont explosé de colère et cette rage était telle que la bavure ne saurait dès lors demeurer impunie. » .

Le déroulement de l’émeute

La manifestation spontanée Le fil des événements de la journée du dimanche a été reconstitué par la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) dans un rapport produit à la demande de la Fraternité des policiers et des policières de la Ville de MontréalUn lien vers le rapport de la CSST est disponible sur la page suivante : ..

Le rapport de la CSST indique que tout a commencé par une manifestation spontanée de quelques dizaines de résidents, notamment des mères de famille accompagnées de jeunes enfants, qui ont protesté contre la mort de Fredy Villanueva en prenant la rue le dimanche , vers . Les rangs des manifestants ont grossi au fur et à mesure que la foule traversait les rues du quartier. Vers , leur nombre s'élevait à environ 150 personnes.

La manifestation en tant que telle s’est terminée sans incident. Mais des jeunes en colère ont pris le relais et se sont rassemblés à l'intersection de la rue Pascal et du boulevard Rolland. Vers , des policiers se sont réunis de toute urgence au Poste de quartier 39. Il a alors été convenu que le quadrilatère constitué par la rue Pascal et les boulevards Rolland, Maurice-Duplessis et Langelier sera traité comme un périmètre chaud dans les heures à venir. Notons que ce quadrilatère correspond quasi précisément au secteur surnommé le Bronx par les policiers de Montréal-Nord.

Vers , la tension a monté d'un cran. La foule a atteint environ 150-200 personnes et a commencé à présenter « des signes d'agressivité et d'hostilité », pour reprendre les termes employés dans le rapport de la CSST. Des feux ont été allumés dans les rues et dans les poubelles. Des projectiles ont été lancés et des véhicules de citoyens ont été vandalisés. Vers , les pompiers ont reçu des projectiles lorsqu'ils ont tenté d'éteindre les feux dans les rues avoisinantes. Les pompiers se sont alors repliés à l’intérieur de la caserne no 18, située au coin de Pascal et Rolland, soit leur lieu de travail.

, a raconté Daniel Gauthier, un résident de longue date du quartier. Habitant sur la rue Pascal, il se trouvait aux premières loges et a pu voir comment la situation a dégénéré, minute après minute. , dit-il. a aussi rapporté à une journaliste du journal Le Devoir les propos de protestataires qui cherchaient à se faire rassurants auprès des commerçants de ce tronçon de rue. « Ne vous fiez pas à la police, c'est nous qui allons vous protéger », ont-ils crié..

Dans son autobiographie, Beauvoir Jean, travailleur de rue de Montréal-Nord, explique que les commerces du périmètre chaud ont effectivement été épargnés durant l’émeute. , lit-onTREMBLAY Pierre, « Beauvoir Jean, le récit du vétéran », Liber (2011), ..

La police perd le contrôle Entre et , les agents postés dans le périmètre chaud ont fait état de « la perte de contrôle de la situation. » On comptait alors vingt policiers et trois superviseurs sur les lieux. Une demande de renfort a donc été formulée, spécifiant que les policiers devaient être munis de casques et de bâtons antiémeutes. Vers , la foule agitée a encerclé la caserne de pompiers. Les véhicules qui étaient stationnés sur place ont été incendiés et des marchandises pillées dans des magasins, alors que des bombonnes de propane ont servi à alimenter les flammes des brasiers.

Vers , les effectifs déployés s'élevaient à environ 80 policiers antiémeutes. C'est à ce moment-là que les forces de l'ordre ont effectué une première charge pour repousser les émeutiers se trouvant autour de la caserne. Mais les manœuvres de contrôle de foule n'ont eu qu'un effet très limité. Plus la soirée avançait et plus les émeutiers progressaient vers l'est, jusqu'à l'intersection des boulevards Langelier et Maurice-Duplessis.

Pour certains policiers, cet événement se distinguait des autres émeutes auxquelles le SPVM a été confronté par le passé. Ainsi, les policiers ont rapporté au personnel de la CSST que « le comportement des manifestants le était très différent des autres événements qui impliquaient un contrôle de foule. Il a été noté, entre autres, le fait que les manifestants entrent et sortent des immeubles, s'éloignent et reviennent par derrière des formations de peloton. Également la présence de manifestants sur les toits et les balcons fait en sorte que les projectiles peuvent provenir d'en haut. »

Les coups de feu Mais il n'y avait pas que la configuration des lieux qui compliquait les efforts du SPVM. Le rapport de la CSST fait état du fait qu'à différents moments durant la soirée les policiers ont reçu des informations sur les ondes radios ou sur leur écran véhiculaire relativement à des coups de feu et à la présence d'armes à feu à l'intérieur, ou en périphérie immédiate, du périmètre chaud.

Vers , un coup de feu aurait été entendu à l'intersection de Rolland et de Pascal. Vers , un coup de feu aurait été entendu sur l'avenue Jubinville. Entre et , un individu aurait sorti des armes à feu de son véhicule, sur Jubinville. Vers , on signale quatre coups de feu en l'espace de 5 minutes. Vers , un coup de feu aurait été entendu au coin de l'avenue Matte et de la rue Pascal. Vers , un coup de feu aurait été entendu près de Jubinville et de Pascal. Vers , des informations circulent sur un véhicule qui aurait remis des armes à feu à des émeutiers. Vers , un homme aurait tiré des coups de feu sur Jubinville. Vers , d’autres informations indiquent la présence de suspects armés sur l'avenue Lapierre. Vers , on signale encore trois coups de feu sur l'avenue Allard. Vers , un coup de feu aurait été entendu sur Lapierre.

Vers , une policière a été atteinte par balle à la jambe droite sur la rue Pascal. , raconte l’inspecteur Richard Dupuis durant son témoignage devant le coroner ad hoc Robert Sansfaçon. Témoignage de Richard Dupuis lors d’une requête demandant une ordonnance de non-publication, . Notons que le tireur n'a jamais été appréhendé, ni même identifié.

, ajoute l’inspecteur Dupuis.

Les lacunes du SPVM Au total, plus de 500 policiers ont été dépêchés sur les lieux pour venir à bout de l'émeute.. Vers , les émeutiers avaient été complètement dispersés. Dans son rapport, la CSST conclut .

Les lacunes au niveau de l’évaluation du risque figurent aussi parmi la liste de critiques que la CSST a adressé au SPVM. , lit-on dans le rapport de la CSST.

Le bilan

Dans son bilan de l’événement, le SPVM a fait état de quelque 20 introductions par effraction et 39 méfaits. Trois camions de pompiers ont aussi été endommagés et huit véhicules ont été incendiés. Six personnes ont été arrêtées la nuit même de l’émeute : trois pour introduction par effraction, une pour possession de stupéfiants, alors que deux autres font toujours l'objet d'une enquêteIdem..

On rapporte de plus que deux policiers ont été blessés pendant l’émeute, dont la policière qui a été atteinte d’une balle. Un ambulancier qui travaillait sur les lieux a également été blessé lorsqu'il a reçu un projectile sur la tête. Un photographe et un cadreur ont aussi été blessés et des pierres ont été lancées en direction de cars de reportages. Selon La Presse, des résidents ont aussi été malmenés, comme cette femme « haute comme trois pommes » qui a été matraquée et violemment projetée au sol par des policiers antiémeutes lorsque ceux-ci ont chargé un groupe de spectateurs qui ne participaient pas à la casse..

Deux autobus et six abribus ont été vandalisés, totalisant environ dollars de dommages pour la Société de transport de Montréal (STM)..

À cela s’ajoute quelque les dommages causés aux ambulances, aux camions de pompiers et au mobilier urbain. Pour sa part, l'arrondissement a assumé des coûts de , principalement pour payer des cols bleus ayant passé une partie de la nuit à nettoyer le secteur pour que les dégâts soient disparus au lever du jour. Quelque ont aussi été dépensés pour remplacer des poubelles endommagées..

Du côté des commerces, on rapporte qu’une boucherie du boulevard Langelier a subi d’importants s’élevant à entre et , sans compter les pertes de revenus essuyées par le propriétaire. Le commerce a été saccagé et de l'équipement a été volé, ainsi que des produits. Le commerçant a dû fermer boutique pendant deux semaines, le temps de tout remettre en l'ordre et d'installer de nouveaux comptoirs, les autres ayant été détruits.

Au cours des semaines suivantes, les policiers ont procédé à l'arrestation de 71 individus (37 hommes, 10 femmes et 24 mineurs) en lien avec l’émeute du , en bonne partie grâce aux images filmées par les caméras de vidéosurveillance.. (Notons cependant que ce nombre inclut la douzaine d’arrestations survenues lors d’une manifestation tenues par des adolescents dans l'arrondissement Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, le )..

Les répercussions

Sur le plan médiatique Sur le plan médiatique, la nouvelle de l'émeute de Montréal-Nord a eu des échos à différents endroits de la planète. Il a ainsi été question de l'émeute dans des journaux, blogues et médias électroniques en Turquie, en France, au Honduras et au Qatar. En tout, vingt-huit pays dans le monde ont relayé la nouvelle, ce qui représentait, en tenant compte du lectorat et des cotes d'écoute des médias qui l’ont véhiculé, un auditoire potentiel de 95 millions de personnes.. Au Québec, l'émeute du est devenue la deuxième nouvelle en importance depuis le début de l'été, après les Jeux olympiques de Pékin, selon la firme Influence communication, qui analyse le travail des médias..

Sur le plan policier Au niveau policier, le SPVM a réagi dans un premier temps en augmentant la présence policière dans le quartier. Ainsi, une semaine après l'émeute, un total de 135 policiers additionnels, incluant des membres de l'escouade Éclipse, ont été assignés au Poste de quartier 39, lieu de travail des agents Lapointe et Pilotte, et affectés aux secteurs réputés « chauds » de Montréal-Nord et de Rivière-des-Prairies..

Selon des informations obtenues par Radio-Canada en vertu de la loi sur l'accès à l'information, les policiers ont effectué supplémentaires à Montréal-Nord, au coût de , durant le mois qui a suivi l'émeute..