L'âge moderne des comics est une période de l'histoire de la bande dessinée américaine qui s'étend des années 1986-1987 à aujourd'hui. Après l'âge d'or (des premiers comic books en 1938 à la mise en place de la censure en 1954) et l'âge d'argent (de la fin des années 1950 au début des années 1970) les comics ont connu une nouvelle période nommée l'âge de bronze. Durant celle-ci, qui dure des années 1970 à 1986, le monde des comics, après avoir connu une période brillante, perd de sa superbe. Les ventes fléchissent, les super-héros sont concurrencés par le kung-fu ou l' et la crise économique et sociale que traversent les États-Unis trouve un écho sombre dans les pages colorées des comics. De nombreux éditeurs disparaissent et ce ne sont pas les éditeurs de comics underground qui peuvent sauver l'industrie. En 1986, quatre séries relancent l'intérêt des lecteurs pour les comics. , et , tous trois publiées par DC Comics, montrent que les comics de super-héros peuvent aussi traiter de sujets adultes. Quant à Maus, elle met en lumière la production alternative. À partir de cette date, les ventes de comics augmentent jusqu'à atteindre au début des années 1990 des millions d'exemplaires. Cependant cette envolée est portée en partie par une bulle spéculative. Lorsque celle-ci éclate en 1994, les ventes s'effondrent, entraînant la disparition d'éditeurs, de sociétés de distribution et de magasins spécialisés dans la vente de comics. Il faut plusieurs années pour que le secteur se stabilise mais sans que les ventes retrouvent les sommets précédents.
Cette crise touche moins les éditeurs alternatifs dont les lecteurs sont bien moins sensibles aux modes mais la fermeture de nombreux magasins limite leurs ventes. Ce genre de comics montre combien les qualités d'écriture jouent un rôle important pour fidéliser le lectorat. Les autres éditeurs vont eux aussi mettre en valeur les scénarios. Cela améliore les ventes mais d'autres éléments sont à prendre en compte : les crossovers qui s'étalent sur plusieurs séries et la recréation régulière des personnages.
Cette période est marquée par le développement de personnages bien plus sombres et à la moralité moins claire que ceux des décennies précédentes. De plus, des personnages féminins qui sont aussi sexy que dangereux participent de cette ambiguïté propre à séduire les lecteurs des années 1990 qui sont surtout de jeunes adultes blancs. Cela évolue depuis les années 2000 car les éditeurs cherchent à élargir leur lectorat en mettant en avant des personnages plus proches de la diversité de la population américaine. De plus, le nombre d'autrices augmente.
En dehors des comic books, la bande dessinée américaine se retrouve également dans des romans graphiques qui sont distribués aussi dans les librairies et permettent d'attirer des lecteurs qui ne fréquentent pas les magasins spécialisés. Cette forme de bande dessinée est récente et se développe comme les alors que les comic strips des journaux se raréfient, disposent de moins de place et se cantonnent de plus en plus au genre humoristique.
Comme la bande dessinée américaine, et surtout celle des alternatifs, a montré qu'elle n'était pas condamnée à ne raconter que des combats de super-héros, le regard qui était porté dessus a évolué. Certains comics sont vendus dans des librairies, des articles de journaux en parlent, des ouvrages leur sont consacrés et des études universitaires s'y intéressent. La diffusion d'adaptations en films, en séries et en jeux vidéo améliore aussi la visibilité des œuvres originales.
Historique Période précédente L'âge moderne des comics vient après l'âge de bronze des comics, lui-même héritier de l'âge d'or qui couvre la période de 1938 quand apparaissent les premiers comic books à la mise en place du Comics Code Authority en 1954, et de l'âge d'argent qui de la fin des années 1950 au début des années 1970 a vu la renaissance des comics de super-héros d'abord chez DC Comics puis chez Marvel Comics. Durant l'age de bronze qui va du début des années 1970 au milieu des années 1980, le monde de la bande dessinée américaine a connu de nombreux changements. La baisse du nombre de lecteurs est importante et plusieurs maisons d'édition anciennes ont cessé leurs activités.. Même si le lectorat s'est diversifié et compte désormais plus d'adultes, cela ne suffit pas à enrayer cette crise.
Métamorphoses de l'écriture Renouveau chez DC Comics Trois comics, tous publiés par DC Comics, sont généralement nommés comme point de départ de l'âge moderne des comics. En 1985, DC Comics décide de recréer entièrement son univers de super-héros et pour cela lance une mini-série de 12 numéros intitulée scénarisée par Marv Wolfman et dessinée par George Perez. À la fin de cette épopée, les différentes Terres du Multivers DC sont fondues en une seule, Superman de Terre 2 (celui qui avait lancé l'âge d'or des comics) a disparu et Flash de Terre 1 (le premier héros de l'âge d'argent) est mort. Les auteurs peuvent faire table rase du passé et réécrire les origines des super-héros.
En 1986, deux autres mini-séries donnent le ton de cet âge moderne : de Frank Miller et d'Alan Moore et Dave Gibbons. Ces titres s'adressent à un lectorat plus âgé que celui habituellement visé par les comics. Ils abordent des thèmes (sexualité, drogue, violence) prohibés par l'organisme de surveillance des comics, la (CCA) alors qu'ils sont publiés par un éditeur grand public et non par un indépendant. DC avait commencé à suivre cette voie avec , déjà scénarisé par Alan Moore, qui n'est plus soumis à l'approbation de la CCA à partir du numéro 29 d'..
"British Invasion" vignette|redresse|alt=photo en gros plan d'un visage d'un homme|Neil Gaiman, auteur phare de la British Invasion. L'arrivée d'Alan Moore chez DC Comics est l'annonce de ce qui a été décrit comme une . Jamie Delano (), Grant Morrison (, Doom Patrol et The Invisibles), Neil Gaiman (), Garth Ennis (Hellblazer et Preacher), Warren Ellis (Transmetropolitan et JLA) et Peter Milligan () arrivent à la fin des années 1980, début des années 1990 ; pour DC, ils créent ou reprennent des comics destinés à des lecteurs plus adultes. Ces publications portent d'ailleurs à partir de 1987 sur leur couverture l'avertissement Le terme « » signifie « Pour lecteurs adultes, mûrs ».. Finalement en 1993, une collection nommée Vertigo, dont la directrice de publication est Karen Berger, accueille tous ces titres qui ont de fait quitté l'univers des super-héros classiques. L'ajout de l'avertissement fait suite à une décision des responsables de DC inquiets d'un possible retour de la censure.
Menace de censure En effet, en 1986, deux évènements montrent que la liberté artistique est toujours menacée. Steve Geppi, président de la société de distribution Diamond Comic Distributors appelle ses clients à se plaindre auprès des éditeurs du contenu malsain de certains comics (un de ceux-ci montré du doigt est le numéro 9 de , scénarisé par Alan Moore et dessiné par Rick Veitch présentant sur plusieurs cases un accouchement). DC réagit à cette campagne en indiquant un âge de lecture, tandis que Marvel réaffirme son observance des règles édictées par la CCA. Par ailleurs, en un propriétaire de magasin de comics est mis en accusation pour la vente de produits pornographiques. L'année suivante, le soutien financier de l'État fédéral à l'art est accusé de soutenir des œuvres pornographiques ; les comics subissent le contrecoup de ce débat et dans plusieurs journaux ou reportages télévisés, sont montrés du doigt. Cela n'empêche pas le propriétaire du magasin d'être reconnu innocent en 1989. Cependant, cette action en justice démontre aux éditeurs la nécessité de s'unir pour lutter contre les menaces à la liberté d'expression. Dans ce but est créé, en 1987, le ayant pour mission d'aider financièrement et juridiquement les personnes travaillant dans ce domaine et menacées de poursuites judiciaires.
Indépendants et alternatifs Les comics indépendants appartiennent à un ensemble clairement défini (ils ne sont pas diffusés par des éditeurs mainstream qui existent depuis des décennies), mais très diversifié. En effet, en se tenant à cette seule définition, tous les comics qui ne sont pas diffusés par Marvel, DC et Archie Comics , sont indépendants. Une division plus fine selon le genre publié distingue les indépendants et les alternatifs. Les premiers reprennent les genres classiques (super-héros, science-fiction, fantastique) mais respectent les droits d'auteurs, les seconds préfèrent les genres de l'autobiographie, du reportage ou de la représentation « fictionnalisée » du quotidien.
Indépendants vignette|redresse|alt=photo en couleur de 4 personnes déguisées en tortues masquées et tenant des armes japonaises (sai, bo, ninjato et nunchakus)|Cosplay des Tortues Ninja. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les éditeurs indépendants, profitant de l'essor du direct market, c'est-à-dire de l'apparition de librairie spécialisée dans la vente de comics, ont trouvé un circuit de diffusion. L'énorme succès des Tortues Ninja de Kevin Eastman et Peter Laird a amené la prolifération de comics indépendants en noir et blanc. Mais en 1986, cette surproduction provoque une crise des ventes et de nombreuses maisons d'édition sont obligées de fermer. Cependant, cette même année est aussi celle de la création de Dark Horse Comics. Mike Richardson et Randy Stradley en lançant deux anthologies et tablent sur vendus, mais les ventes dépassent leurs espérances en atteignant . Dark Horse consolide ce succès en traduisant des mangas dont Oh My Goddess! de Kosuke Fujishima, Ghost in the Shell de Masamune Shirow et Blade of the Immortal de Hiroaki Samura, le plaçant ainsi comme l'un des premiers éditeurs dans ce secteur. Un autre succès est l'adaptation des films Alien en 1988, Predator en 1989 et Star Wars. Enfin, pour attirer des auteurs importants, Dark Horse choisit de publier des miniséries plutôt que de créer des séries sans fin prévue et de laisser la propriété de leurs créations aux auteurs en plus de partager plus équitablement les bénéfices. Ces miniséries ont ensuite pour vocation d'être publiées au format de roman graphique. Parmi les auteurs convaincus par la démarche de Mike Richardson se trouvent Frank Miller, qui crée Sin City, et Mike Mignola avec Hellboy.
L'essor des comics alternatifs vignette|redresse|alt=photo en couleur d'un homme souriant portant des lunettes|Art Spiegelman, l'auteur de Maus. L'année 1986 représente également une date importante dans l'histoire des comics avec la parution du premier tome de Maus (intitulé ) de Art Spiegelman. Le second tome sort en 1991 et vaut à l'auteur un Prix Pulitzer spécial en 1992.. Art Spiegelman fait ses débuts dans les années 1960 en dessinant des comics underground. Lorsque ce genre de comics s'effondre au milieu des années 1970, Spiegelman lance des revues de bandes dessinées, Arcade en 1975 puis RAW en 1980. Ces revues, ainsi que Weirdo de Robert Crumb, font le lien entre l'underground et l'alternatif. La différence essentielle entre ces deux types de comics reste le public visé. Alors que l'underground s'adressait à une minorité de lecteurs politisée et vivant déjà dans un monde rebelle, l'alternatif cherche à toucher le grand public. En ce sens, Art Spiegelman avec Maus y parvient puisque l'œuvre est commentée et recommandée par des journaux ayant pignon sur rue comme le New-York Times.. D'autres auteurs parviennent à se faire un nom dans les années qui suivent comme Daniel Clowes, Howard Cruse, Joe Sacco ou Chris Ware. Mais si tous les alternatifs n'ont pas l'écho de Spiegelman, ils se retrouvent sur un objectif : faire que la bande dessinée soit une expression artistique qui peut se permettre de toucher n'importe quel sujet.
De nombreux auteurs alternatifs choisissent l'autoédition afin de garder le contrôle sur leur œuvre, imitant Dave Sim qui depuis 1977 publie avec succès Cerebus the Aardvark..