Les (ou selon leur titre original, en français Répons des Ténèbres) forment un recueil de trois répons, regroupant vingt-sept motets à six voix, un psaume et un cantique composés par Carlo Gesualdo et publiés sous sa direction en 1611, par Giovanni Giacomo Carlino, dans son château de Gesualdo.

Chef-d'œuvre de la musique sacrée du compositeur dans sa dernière période créatrice mais peu diffusé, moins commenté que les cinquième et sixième livre de madrigaux parus la même année, cet ouvrage réalise une synthèse entre les techniques polyphoniques exigeantes de la Renaissance et les conceptions personnelles de Gesualdo, s'attachant à exprimer musicalement la Passion du Christ. Ainsi l'écriture en contrepoint rigoureux, propre aux cérémonies religieuses, présente des modulations harmoniques et chromatiques audacieuses.

Cependant, ces audaces caractéristiques du langage musical de Gesualdo allaient à l'encontre des principes édictés lors du Concile de Trente. Elles ne correspondaient plus au goût de son époque, marquée par l'avènement de la musique baroque où s'illustrait déjà Monteverdi. L'ensemble de la musique religieuse du compositeur reste donc largement ignoré du au .

La redécouverte de la partition complète des , à Naples dans les années 1950, et son édition moderne par Wilhelm Weismann et Glenn Watkins ont suscité un grand intérêt auprès des ensembles vocaux professionnels, des musicologues et du public. De nombreux compositeurs contemporains s'en sont inspirés pour leurs propres œuvres, ou ont rendu hommage au caractère poignant, mélancolique et « ténébreux » de ce vaste cycle vocal.

Contexte Drames familiaux Glenn Watkins insiste sur le contexte, sinon de composition, mais d'édition des : .

En 1609, le prince s'était réconcilié avec son fils Emmanuele, , dans une grande cérémonie de pardon qui fait l'objet de reconstitutions historiques dans la ville de Gesualdo. Éléonore d'Este décrit cette scène dans une lettre du , adressée à son frère Cesare :

C'est également en 1609 que Giovanni Balducci réalise le grand tableau du maitre autel, , où Éléonore d'Este et Carlo Gesualdo sont représentés sous la protection de son oncle maternel, Carlo Borromeo.

En 1610, alors que , son unique petit-fils Carlo ne vit que quelques mois. Cependant, cette même année, son parrain Carlo Borromeo est canonisé par le pape .

Cérémonie En Italie, au début du , Pâques est , et la Semaine sainte qui précède occupe une position . Le cycle des répons était chanté pendant l'Office des Ténèbres, la nuit du , c'est-à-dire les Jeudi (Feria quinta), Vendredi (Feria sexta) et Samedi (Sabbato sancto). Le plus souvent, à l'époque de Gesualdo, la cérémonie en était décalée la veille au soir, à la tombée de la nuit. Durant la cérémonie, quinze cierges disposés sur un chandelier triangulaire (la , ou ) étaient éteints l'un après l'autre, à la fin de chaque psaume, jusqu'à ce que l'église soit plongée dans une obscurité totale. À la fin des deux premières matines, seul un cierge restait allumé, représentant : après le Benedictus, . L'office des ténèbres est tout entier articulé autour du nombre 3, symbole de la Trinité.

Prières et musique

Les trois cérémonies font se succéder trois nocturnes, tous composés de trois psaumes suivis de trois leçons, chacune étant précédée de son répons, que Denis Morrier présente comme . Les textes des vingt-sept répons suivent une coupe binaire : à un répons de nature dramatique, descriptive ou anecdotique, s'oppose un verset qui en reprend le contenu sous une forme plus élevée, morale ou spirituelle. L'ensemble des motets offre une méditation extrêmement sombre sur la Passion du Christ :

Sabbato Sancto I.1 Responsorium : Sicut ovis ad occisionem ductus est, Et dum male tractaretur, non aperuit os suum : Traditus est ad mortem ut vivificaret populum suum.

Versus : Tradidit in mortem animam suam, Et inter sceleratos reputatus est.

Samedi Saint I.1 Répons : Il a été conduit vers son meurtre comme un agneau, Et tandis qu'il était maltraité, il n'a point ouvert la bouche : Il a été livré à la mort pour rendre la vie à son peuple.

Verset : Il a abandonné son âme à la mort, Et a été compté au nombre des scélérats.

À l'issue du troisième et dernier nocturne, les laudes étaient enchaînées. Gesualdo a composé ainsi un et un , selon Denis Morrier, tous deux intégrés au recueil publié. Si l'on s'en tient strictement au cadre liturgique pour lequel ils furent composés, il n'apparaît pas que l'ensemble des répons était destiné à présenter un enchaînement continu de musique vocale, mais des séquences s'intégrant au sein de la lecture ou de la récitation des textes sacrés, ce qui tempère un peu leur intensité dramatique.

Rhétorique et poétique Le texte complet des répons retrace les derniers moments de la vie de Jésus, depuis la trahison de Judas lors de la nuit au mont des Oliviers, jusqu'à la crucifixion. Les leçons des nocturnes sont extraites des lamentations de Jérémie, mais le motet Tristis est anima mea est inspiré de l'Évangile selon Matthieu, par exempleÉvangile selon Matthieu, chapitre 26, verset 38, lire en ligne :

Feria Quinta I.2Responsorium : Versus :

Jeudi Saint I.2Répons : Verset :

Cependant, les répons dépassent toujours la simple narration des faits, des supplices et de la mise à mort du Christ. Chacun est appelé à prendre le temps pour s'interroger en conscience sur le sacrifice divin, au-delà des circonstances de toute cérémonie officielle. Le répons , très bref, insiste sur ce point :

Sabbato Sancto II.2Responsorium : Versus :

Samedi Saint II.2Répons : Verset :

Le texte des motets abonde en images pastorales visant à opposer à la figure du Christ, « innocent comme l'agneau » et soumis à la flagellation, au couronnement d'épines et au portement de la croix, la trahison et l'abandon par ses disciples, le reniement de Pierre, la brutalité des bourreaux et l'indifférence de la foule. Le motet invite à la compassion, et à la mortification :

Sabbato Sancto I.3Responsorium : Versus :

Samedi Saint I.3Répons : Verset :

Textes Répons et versets

Répons du Jeudi Saint (. )

.

Répons du Vendredi Saint vignette|redresse=1.2|alt=texte latin imprimé|Répons dans L'Office de la Semaine sainte.

(. )

.

Répons du Samedi Saint ()

.

(cantique de Zacharie).

(psaume 50).

Une forme à l'apogée de sa popularité Les Répons des Ténèbres ont été mis en musique assez fréquemment et par de nombreux musiciens, sous l'influence de la Contre-Réforme, entre 1550 et 1650. L'un des plus remarquables est celui de Tomás Luis de Victoria, lOfficium Hebdomadæ Sanctæ de 1585 en dix-huit répons, considéré comme un chef-d'œuvre du genre : .

En Italie, les de Marc'Antonio Ingegneri (1588), Scipione Dentice (1593) et Pomponio Nenna (1603) s'étaient imposés comme des modèles, appréciés des musiciens comme des communautés religieuses pour la célébration liturgique.

L'influence de la Contre-Réforme vignette|redresse=1.2|alt=Homme vêtu de l'habit de cardinal|Le cardinal Charles Borromée, figure centrale de la Réforme catholique au , et parrain de Gesualdo. Tableau d'Ambrogio Figino.Pinacothèque Ambrosienne, Milan.

Le Concile de Trente (1545-1563), point de départ de la Contre-Réforme sur les plans historique et religieux, avait été suivi de nombreuses autres assemblées du Clergé, visant à en assurer l'application des dogmes récemment établis.

Nul autre que l'oncle du compositeurCarlo Gesualdo, prince de Venosa, est le fils de Geronima Borromeo, nièce du pape Pie IV et sœur de Charles Borromée. Le compositeur portait une grande admiration et dévotion envers son parrain, cardinal et archevêque de Milan à partir de 1564, et qui fut canonisé en 1610., l'archevêque de Milan et futur saint Charles Borromée, s'était intéressé de près aux questions musicales liées aux débats théologiques du concile de Trente. En 1565, il convoqua le premier concile provincial de Milan, pour en réaffirmer les décrets, qui furent appliqués avec plus ou moins de rigueur par les compositeurs de musique sacrée. L'ensemble le plus important de messes composées strictement selon ces nouveaux principes est le recueil des de Vincenzo Ruffo (1592), intitulées ainsi en hommage au puissant cardinal.

Parmi les exigences visant à « bannir toute influence profane, directe ou indirecte », il faut citer les suivantes : Simplicité de la réalisation musicale, Intelligibilité des textes sacrés, Absence d'artifices, de virtuosité, de chromatismes.

Ce dernier point, essentiel pour la compréhension du langage musical de Gesualdo, s'exprimait ainsi : « Dans les offices divins, pas de chants profanes ; dans les chants sacrés, pas de molles inflexions » (« »). L'adjectif mou était souvent employé dans la théorie musicale pour désigner les chromatismes, notamment par Gioseffo ZarlinoGioseffo Zarlino, Le institutioni harmoniche, Venise, Fransceschi, 1558 - livre III, chapitre 78, . qui qualifiait le genre chromatique de « mou, lascif, efféminé ».

Denis Arnold considère que l' des est .

Composition Profane et religieux : des madrigaux aux vignette|gauche|redresse=1.2|alt=Homme vêtu de l'habit de cardinal agenouillé auprès d'un saint mitré|Le cardinal Alfonso Gesualdo, oncle du prince compositeur. Tableau de Giovanni Balducci.Cathédrale Notre-Dame-de-l'Assomption, Naples.

Après la publication, en 1603, des deux recueils de (chants sacrés) à cinq, six et sept voix, les sont le témoignage éloquent de la nature profondément religieuse, voire mystique, du compositeur. Dans une lettre d'Andrea Pierbenedetti envoyée au cardinal Federico Borromeo, de Venosa, le , Gesualdo est décrit comme « un prince très pieux et dévot »..

La réputation de Gesualdo était alors fondée uniquement sur ses quatre premiers livres de madrigaux qui, avec les deux derniers (également publiés en 1611), le désignent encore à l'attention des auditeurs contemporains. Le style complexe des madrigaux, formellement abstrait mais d'une grande force expressive, est assurément « profane ». On pouvait donc s'étonner ou s'interroger sur la présence même d'ouvrages religieux dans le catalogue de ses œuvres.

Il faut ajouter que, contrairement à la grande majorité des compositeurs de son époque, Gesualdo n'avait pas à répondre à une commande extérieure pour des raisons financières. Comme il n'existe aucun témoignage d'une demande émanant des plus hauts membres du clergé à Rome, où Gesualdo comptait pourtant de nombreux parents et relations, les apparaissent comme le résultat d'un acte créateur presque « gratuit ».

Opus ultimum : une entreprise éditoriale originale

L'intégralité des répons est mise en musique, ce qui représente l'équivalent de deux grands livres de madrigaux, la durée d'exécution dépassant les deux heures. Gesualdo, si difficile dans le choix des poèmes profanes sur lesquels il composait, s'est emparé du texte des répons et s'attache, dans leur représentation musicale, à l'expression des éléments affectifs (lamentation, violence, résignation) avec une attention minutieuse.

D'autre part, cet engagement personnel lui donne une certaine liberté d'action : Gesualdo ne semble pas plus se soucier du jugement d'un quelconque critique musical envers ses que pour les madrigaux les plus « extrêmes » de son sixième livre de madrigaux. Il ne compose pas pour plaire au Vatican, ou pour l'ordonnance d'une cérémonie, mais pour lui-même. Ce dernier aspect de la composition mérite d'être signalé. À de nombreux égards, il semble que le compositeur, dans un acte de contrition ou de mortification, en était venu à s'identifier avec la figure du Christ.

Effectif vocal