Kotso Shel Yod (translittération de l'hébreu : קוצו של יוד) est un poème épique en hébreu de l'écrivain lituanien de langue hébraïque Judah Leib Gordon. Ce poème dédié à la femme de lettres Miriam Markel-Mosessohn est un vibrant plaidoyer pour l'amélioration des conditions de vie des femmes dans les communautés juives de Russie et plus généralement de l'Europe de l'Est dans le courant du .

Signification du titre thumb|100px|right|Lettre Yod en style traditionnel et moderne simplifié Le yod est la dixième lettre de l'alphabet hébreu et ressemble au signe de ponctuation apostrophe en typographie. C'est la plus petite lettre de l'alphabet hébreu et a la forme d'un petit crochet. Il est souvent omis dans les textes hébreux. Kotso Shel Yod signifie littéralement le crochet du Yod, que l'on pourrait exprimer en français par le point sur le i et son oubli dans un texte légal va provoquer un drame.

Kotso Shel Yod est devenu une expression populaire en Israël signifiant qu'une toute petite chose peut avoir des conséquences importantes.

Contexte thumb|180px|left|Judah Leib Gordon Judah Leib Gordon (1830-1892) est un des écrivains acteurs de la renaissance de l'hébreu. Partisan de la Haskala, le mouvement de pensée juif inspiré du mouvement des Lumières qui s'est développé en Europe au , il essaye par ses satires mettant en exergue les conditions déplorables de vie des Juifs dans les shtetls d'Europe de l'Est ainsi que la toute-puissance des rabbins, d'éveiller les Juifs russes aux nouvelles réalités de la vie. En 1875, Gordon publie la satire en vers Kotso Shel Yod, qu'il dédie à Miriam Markel-Mosessohn, écrivaine et traductrice, une des rares femmes juives intellectuelles ayant reçu dans sa jeunesse et grâce à son père, une éducation identique à celle des garçons. D'après sa correspondance avec Miriam Markel-Mosessohn et son mari Anshel Markel, Gordon commence à travailler à ce poème dès 1870.

En 1871, il écrit dans la revue Ha-Melits : Est-ce vraiment une bonne chose…que les filles juives grandissent sans formation ni éducation? Elles qui vont être des mères d'enfants et des femmes au foyer, comment vont-elles pouvoir élever leurs enfants si elles-mêmes ne reçoivent aucune éducation dans leur jeunesse ? Dans une de ses lettres à Markel-Mosessohn, il affirme que le judaïsme peut être fier de ses grandes héroïnes qui ont joué des rôles positifs, telles que Myriam (sœur de Moïse et de Aaron), la prophétesse Debora, Hanna (mère du prophète Samuel) et Abigaïl (seconde épouse du roi David)...Judith (qui sauve les Juifs en tuant Holopherne), la reine Esther qui sauve les Juifs de l'extermination programmée par Haman et la sage Brouria, et il affirme : Dans notre nation, ces vues erronées (sur l'infériorisé des femmes) n'ont jamais pris racine et les femmes juives n'ont jamais été abaissées en dessous du niveau de leur mari<ref>: Yosef Kausner : Histtoriyyah shel ha-Sifrut ha-'Ivrit ha-Hadasha pages : 344-345 3</ref>. Gordon mentionnera qu'il a écrit ce poème « avec du sang et des larmes : Abraham Benedict Rhine: Leon Gordon; an appreciation; page : 7; chapitre : 141 ».

Le combat de Gordon se situe dans le milieu juif, principalement celui des shtetls, ces petites villes ou villages de la zone de Résidence, où les Juifs sont contraints de vivre repliés sur eux-mêmes. Des écrivains russes tels que le poète Nikolaï Nekrassov ou le romancier Nikolaï Tchernychevski ont, à la même époque, combattu aussi par leur plume pour l'amélioration de la condition de la femme dans la société russe.

Analyse du poème Ce long poème se compose en tout de 76 strophes de 10 vers chacune. Il est divisé en deux parties. La première de huit strophes, est une constatation générale de la condition déplorable de la femme juive. La seconde partie raconte l'histoire de la belle Bat-Sheva et de la décision pointilleuse et inique d'un rabbin, en contradiction avec celles de deux autres rabbins, qui lui refuse le divorce ce qui va à tout jamais ruiner la vie de Bat-Sheva.

Afin que les lecteurs soient conscients que l'histoire racontée se passe bien à leur époque et non dans des temps bibliques ou des temps reculés, Gordon fait jouer un rôle primordial à la construction d'une ligne de chemin de fer pour désenclaver le village.

Ben-Ami Feingold, professeur émérite à l'université de Tel Aviv, écrit dans son livre d'étude sur Kotso shel Yod que dans la première partie Gordon présente : sa cible idéologique comme une caricature dans une chaîne de caractères "comiques-grotesques" accentués. Le judaïsme voit la femme juive "comme une femme avec des règles", "une adoratrice d'idole", "une esclave", "une poule", "une prostituée", "un objet". Il déprécie volontairement son registre rhétorico-linguistique en incluant des mots tels que "nudité", "monstre", "excrément", et la "pollution du serpent". Gordon emploie une "stratégie nettement satirico-rhétorique"…. Du tout début, Gordon emploie la technique d'avilissement apriori de son opposant idéologique: Ben-Ami Feingold, cité par Stanley Nash, rabbin et professeur de littérature hébraïque à l'Hebrew Union College-Jewish Institute of Religion; . La seconde partie du poème est une hyperbole qui met en valeur la nature aristocratique de l'héroïne. Gordon continue dans la caricature en définissant Bat-Sheva comme: une demi-déesse qui va être souillée par le vrai monde, dans ce cas le monde du judaïsme. Ce poème épique ressemble au style d'écriture allégorique qui caractérisait les premières œuvres de la Haskala avec un mélange de militantisme de persuasion: Stanley Nash: Kotso Shel Yud.

Sujets abordés dans le poème Bat-Sheva est délaissée par son mari qui s'est enfui. Elle est donc considérée comme une Aguna (enchaînée) et ne peut donc refaire sa vie tant qu'elle n'a pas obtenu son divorce. Seul le guett, document de divorce, rédigé et signé par son mari, lui rendant sa liberté, lui permet de valider son divorce. Ce document est remis aux autorités religieuses afin de donner leur accord. Gordon s'élève contre cette procédure où la vie d'une femme dépend du bon vouloir de son mari.

Cette procédure est toujours d'actualité, principalement en Israël où les mariages et divorces sont de la compétence des autorités religieuses. Si un mari refuse de donner le guett à sa femme, malgré les pressions rabbiniques, les autorités civiles israéliennes vont jusqu'à le mettre en prisonPrison illimitée jusqu'au divorce; IsraëlInfos; ; 30 juin 2011; consulté le 18 avril 2012: Man must OK divorce to get out of prison; UPI.com; 6 février 2012; consulté le 18 avril 2012. Si le mari a disparu ou est parti à l'étranger, la femme reste Aguna, ce qui pose un réel problème à la société israélienne en grande majorité laïque: Agunot: 462 Too Many; The Jewish Week; 25 octobre 2011; consulté le 18 avril 2012: International Coalition for Agunah Rights (ICAR); Jewish Women's Archive; Sonia Zylberberg.

Le mari de Bat-Sheva retrouvé, va rédiger le guett et l'envoyer à Bat-Sheva. Hélas, le rabbin local Vafsi Hakuzari, « pas un Gaon (rabbin important) ordinaire, mais un Gaon par excellence: Gordon : Kotso Shel Yod; strophe 61 », contre l'avis de ses deux assistants, va refuser le guett sous prétexte qu'il manque la lettre Yod au nom du mari. Gordon s'emporte contre cet homme fanatique « qui ne sait que détruire et confisquer: Gordon: Kotso Shel Yod; strophe 62 », et qu'« il a acquis une réputation comme le plus strict interprète de la Loi ». Sa sentence finale est tranchante et définitive, sans possibilité de recours: « Le guett est posul, invalide: Gordon: Kotso Shel Yod; strophe 64 ».

Durant un séjour comme enseignant à Shavli, Gordon rencontre le rabbin et talmudiste R. Joseph Zechariah Stern, (1831–1903) qu'il considère comme un symbole de fanatisme religieux et d'inflexibilité. C'est en pensant à lui que Gordon décrit le rabbin Vafsi Hakuzari, dont le nom est l'anagramme de Joseph Zechariah: Michael Stanislawski : For whom do I toil? Judah Leib Gordon and the Crisis of Russian Jewry; page: 127.

Le poème Le poème: prolégomènes Les huit premières strophes décrivent les conditions de vie déplorables des femmes juives dans les shtetls : même intelligente, la femme juive est délibérément écartée des études, les rabbins affirmant qu'« apprendre la Torah à une fille c'est comme lui apprendre la déraisonHervé Élie Bokobza: La femme et l'étude de la Torah; la position actuelle du judaïsme sur l'étude de la Torah par les femmes, avec les explications de Y. Leibowitz sur les positions anciennes d'interdiction », que leur voix et leurs cheveux incitent à la débauche, qui doit être combattue comme un ennemi. On ne lui apprend pas l'hébreu, mais c'est pour son bien, car les portes de la synagogue lui sont fermées, et chaque jour les hommes entament la prière « Béni sois-tu seigneur qui ne nous a pas fait femmeL'origine de cette prière se trouve dans la Tossefta dans les Berakhot 6:15 ».

La première strophe donne un aperçu de l'introduction : Femme juive, qui connaît ta vie ?Tu es née dans l'obscurité et tu partiras dans l'obscurité, Tes peines et tes joies, tes espoirs et tes désirsSont nés avec toi et mourront avec toi.La terre et ses plénitudes, tous les plaisirs et confortsSont octroyés aux filles des autres nations.Mais la vie de la femme juive est une perpétuelle servitude, Ne quittant jamais son magasin pour aller à un endroit ou un autre;Tu engendres, donnes naissance, tu allaites, tu sèvres, Tu cuisines et tu cuis, et prématurément tu te fanes. La femme n'est pas mieux considérée qu'un esclave, et dès qu'elle est en âge, elle est vendue au mieux offrant, enchaînée à un homme pas digne d'elle et incapable de l'entretenir, ni même de s'entretenir. « Est-ce que notre sœur doit être traitée comme une prostituée: Gordon: Kotso Shel Yod ; strophe 6Gordon utilise les mots des fils de Jacob pour justifier l’assassinat des violeurs de leur sœur Dinah- Genèse 34 ? » La main de ton père te commande dans ta jeunesse, Et dès que tu quittes sa maison, ton mari vient pour te dominer: Gordon: Kotso Shel Yod; strophe 7.

Le poème : l’épopée de Bat-Sheva Bat-Sheva est une beauté juive vertueuse, « la plus jolie des femmes: Gordon: Kotso Shel Yod; strophe 9 », fiancée à l’âge de 15 ans à Hillel, un virtuose du Talmud, envoyé par son père pendant deux ans à la ‘’yechiva’’ de Volozhin. Deux ans plus tard, ils sont mariés. Si toutes les filles de la ville jalousent Bat-Sheva, celle-ci cache son désespoir et quand le marié, lors de la cérémonie de mariage, casse le verre en mémoire de la destruction du Temple de Jérusalem, Gordon interpelle alors le lecteur : Nous nous souvenons depuis des milliers d'années de la destruction de la ville, Mais de la destruction des gens, nous durcissons notre cœur: Gordon: Kotso Shel Yod; strophe27. Le couple a immédiatement deux enfants, et quand le père de Bat-Sheva ne peut plus subvenir à leurs besoins, Hillel, totalement ignorant de tout, sauf des livres sacrés, décide de partir à l'étranger, là où les gens disent que l'argent est comme des pierres.

Délaissée, Bat-Sheva vend ses bijoux et ouvre un petit commerce d'épicerie pour nourrir ses enfants. Les gens se moquent d'elle comme une future Aguna, et Bat-Sheva travaille sans repos du matin au soir, et pleure chaque nuit. Les mois passent ainsi, l'automne s'en va et revient le printemps.

La construction du chemin de fer amène de nombreuses personnes en ville, dont Fabi, un Juif éclairé, travaillant comme superviseur pour les chemins de fer. Et Fabi était un Juif (son nom antérieur était Feibisgh)Éclairé dans tous les domaines, avec un cœur magnanime, Un veuf vivant tout seul (sa femme est morte sans enfant), Et âgé de trente-deux ans.Avec son intégrité et son discours cultivéIl obtient bienveillance et amitié de tous ceux qui le connaissent: Gordon: Kotso Shel Yod; strophe 43.