L'évangéliaire de saint Cuthbert est un évangéliaire manuscrit produit au début du en Angleterre, typique de l'art hiberno-saxon. Sa reliure en cuir ornée, particulièrement bien conservée, est le plus ancien exemple connu de reliure en Europe occidentale. Avec son format de , c'est l'un des plus petits manuscrits anglo-saxons connus. Ses 94 folios de vélin présentent le texte latin de l'évangile selon Jean dans une écriture claire et dépourvue d'enluminures.
Placé dans le cercueil de Cuthbert de Lindisfarne peu après sa mort, en 687, l'évangéliaire y est vraisemblablement resté durant les siècles qui ont suivi, malgré les tribulations du cercueil dues aux invasions vikings. Le cercueil aboutit dans la cathédrale de Durham, et le livre en est retiré en 1104, au moment de la translation des reliques du saint. Il est conservé à la cathédrale parmi d'autres reliques, et les visiteurs de marque sont autorisés à le porter autour du cou dans un sac en cuir.
Après la Dissolution des monastères ordonnée par le roi Henri VIII au , le livre semble être passé entre les mains de plusieurs collectionneurs avant d'être offert en 1769 aux Jésuites. Il est dès lors conservé à Stonyhurst College, une école jésuite du Lancashire, d'où son autre nom d'« évangéliaire de Stonyhurst ». En 1979, l'évangéliaire est prêté à la British Library, qui l'achète en avril 2012 grâce à un appel aux dons. Il y est conservé depuis sous la cote « Additional MS 89000 ».
Description
La reliure
vignette|gauche|La couverture de l'évangéliaire.
La reliure originale, en cuir de chèvre rouge, est la plus ancienne reliure occidentale intacte connue, ainsi que l'un des rares exemples connus de travail du cuir insulaire encore existants. Cas unique dans les reliures du début du Moyen Âge, le motif principal apparaît en relief. Les panneaux de motifs géométriques avec des entrelacs à deux fils sont étroitement apparentés aux manuscrits enluminés insulaires, et rappellent notamment leurs pages tapis. Certains éléments de décoration rappellent également le travail du métal anglo-saxon, origine du motif de l'entrelacs, ainsi que des motifs coptes et proche-orientaux.
Les couvertures présentent trois lignes creusées remplies de pigments : une jaune clair, une jaune pâle et une troisième bleu-gris foncé, que les plus anciennes descriptions donnent bleue. Ces trois couleurs apparaissent sur la couverture, mais la quatrième de couverture ne présente pas de jaune pâle. Le pigment bleu semble avoir le plus souffert au fil du temps, brisant l'équilibre du dessin des couvertures. Selon le relieur , le jaune clair était peut-être vert à l'origine : la couverture aurait donc eu à l'origine des motifs bleu, vert et jaune sur fond rouge.
Faute de points de comparaison, il est impossible de déterminer si les techniques utilisées pour l'évangéliaire étaient courantes ou non à l'époque, mais la qualité du travail suggère que le relieur en avait une bonne expérience. Toutefois, l'analyse réalisée par le médiéviste Robert Stevick semble indiquer que les couvertures devaient suivre un modèle sophistiqué de constructions à la règle et au compas employant : le rapport entre la constante de Pythagore et 1 d'une part, la section d'or d'autre part. Cependant, des erreurs de production ont entraîné des écarts par rapport aux proportions souhaitées.
Bien que le texte ait été vraisemblablement produit à l'abbaye de Wearmouth-Jarrow, il est possible que la reliure ait été ajoutée plus tard à Lindisfarne. Les volutes des plantes peuvent être comparées à celles de l'autel portatif également retrouvé dans le cercueil de Cuthbert, mais aussi à la hampe de la croix anglo-saxonne de Penrith ou au psautier Vespasien. Des petits trous dans les plis de chaque cahier semblent indiquer une reliure temporaire, peut-être réalisée pour le transport des pages du manuscrit de Wearmouth-Jarrow à Lindisfarne.
Le texte
vignette|redresse|Le folio 51r reprend Jn 11:18-25a, avec une indication en marge à la ligne 10 : .
Le texte ne présente aucune enluminure ou décoration, hormis les premières lettres des sections ammoniennes (l'équivalent du découpage moderne en versets), un peu plus grandes et parfois légèrement décorées, et les premières lettres des chapitres, de couleur rouge. Néanmoins, l'historien de l'art estime que . Julian Brown note que
Le texte est une copie très soignée du seul évangile selon Jean, dans une version issue de la famille « italo-northumbrienne » à laquelle appartiennent d'autres manuscrits réalisés à Wearmouth-Jarrow, comme le Codex Amiatinus, les évangiles de Lindisfarne et le . Cette famille de textes dériverait d'un hypothétique « évangéliaire napolitain » que l'abbé napolitain Adrien aurait emporté en Angleterre en y accompagnant Théodore de Tarse. Plusieurs rubriques des évangiles de Lindisfarne sont , notamment la nativité de saint Janvier ou la consécration de la basilique d'Étienne, deux fêtes uniquement célébrées à Naples.
Les pages ont été réglées avec un style ou un objet similaire, qui a laissé une légère marque sur le vélin. Pour chaque cahier, la réglure ne s'est faite que sur les première et dernière pages, en appuyant fortement pour paraître sur les pages intérieures. Des lignes verticales délimitent également le bord du texte, et la réglure s'arrête à ces lignes ; les points où se rencontrent les lignes horizontales et verticales sont plus marqués. Les premières pages du livre comportent 19 lignes, mais à partir du folio 42, elles en comptent 20 ; quelques pages ont dû être réglées une deuxième fois en conséquence. Il est possible que le matériau en soit venu à manquer : deux sortes de vélin sont utilisées dans le manuscrit, bien que le changement de papier ne corresponde pas au changement du nombre de lignes.
Les marges de l'évangéliaire présentent des annotations en quatre endroits, qui correspondent aux passages lus lors des messes pour les morts dans le lectionnaire romain du milieu du . Ces annotations semblent avoir été rédigées hâtivement : plusieurs d'entre elles ont laissé des traces sur la page en face, indiquant que le livre a été refermé avant que l'encre soit sèche. Le livre semble donc avoir été utilisé au moins une fois comme évangéliaire lors d'une messe de Requiem, peut-être lorsque le corps de Cuthbert a été inhumé dans un nouveau cercueil en 698.
Datation
vignette|redresse|Le folio 11.
Le manuscrit ne porte pas de date, mais il est possible de le situer avec un bon degré de précision grâce à des éléments paléographiques et historiques.
L'évangéliaire est rédigé dans une onciale « capitulaire », les premières lettres de chaque section étant en onciale « texte ». Une analyse de l'évolution de la forme des lettres permet de situer le manuscrit dans une séquence chronologique de manuscrits vraisemblablement produits à l'abbaye de Wearmouth-Jarrow. Les scribes de Northumbrie , mais introduisent de petites modifications caractéristiques dans leurs propres textes. Néanmoins, les scribes sont plusieurs, et n'ont pas nécessairement développé leur style au même rythme.
Le manuscrit crucial dans cette séquence est le Codex Amiatinus, pour lequel on dispose d'un très précis : il quitte Wearmouth-Jarrow avec l'abbé Ceolfrith le , pour être présenté au pape à Rome. Cette décision n'est annoncée par Ceolfrith que peu de temps avant son départ, ce qui situe la rédaction de la dédicace du manuscrit vers . Le manuscrit en lui-même existait déjà probablement depuis quelques années, mais pas avant que Ceolfrith soit devenu abbé, en 689. L'écriture de la dédicace est légèrement différente de celle du texte, mais elle est du même auteur, et dans la même que quelques pages de l'évangéliaire de Durham (vol.II, f.103-111). Au terme de la séquence de manuscrit, les références dans les memoranda du Bède de Saint-Pétersbourg semblent impliquer qu'il date au plus tôt de 746, mais ce point reste controversé.
Le scribe de l'évangéliaire de saint Cuthbert a également laissé un autre évangéliaire, dont les fragments sont aujourd'hui reliés avec le psautier d'Utrecht. L'onciale des deux évangéliaires est suffisamment proche pour supposer qu'ils datent de la même période. L'utilisation de la rustica dans le psautier d'Utrecht (absente de l'évangéliaire de saint Cuthbert) offre un autre point de repère pour dater le manuscrit relativement aux autres textes de la séquence.
Le paléographe Julian Brown s'appuie sur ces éléments pour conclure que l'évangéliaire de saint Cuthbert a été rédigé après le texte du Codex Amiatinus. Celui-ci a été terminé après 688 et peut-être avant 695. Cela situerait sa rédaction après l'inhumation de Cuthbert, en 687, mais peut-être avant le transfert de ses reliques dans le grand autel en 698. Dans ce cas, l'évangéliaire ne lui aurait jamais appartenu ; il aurait pu être conçu dans l'intention expresse de le placer dans son cercueil, que ce soit pour son élévation ou à une autre occasion. Les indices offerts par le style de la reliure, moins précis, ne contredisent pas ces conclusions.
Histoire
Saint Cuthbert
vignette|redresse|Cuthbert enseignant, un livre à la mainLes illustrations de cette section proviennent du manuscrit MS Yates Thompson 26, conservé à la British Library. Il s'agit d'une copie de la vie en prose de Cuthbert rédigée par Bède le Vénérable vers 721, réalisée au prieuré de la cathédrale de Durham dans le dernier quart du ..
Cuthbert est peut-être d'ascendance noble. Il naît en Northumbrie vers le milieu des années 630, quelques années à peine après la conversion du roi Edwin, en 627. La progression du Christianisme en Northumbrie est lente, et marquée par l'opposition entre les traditions romaines et celtiques : Edwin est converti par Paulin d'York, un missionnaire venu de Rome avec la mission grégorienne, tandis que son successeur Oswald invite des moines irlandais d'Iona dans son royaume. Ils y fondent l'abbaye de Lindisfarne vers 635.
Cuthbert grandit près de l'abbaye de Melrose. Il a une vision le soir le mort d'Aidan, le fondateur de Lindisfarne, en 651, et décide de devenir moine. Il devient moine hôtelier au nouveau monastère de Ripon peu après 655, puis retourne à Melrose avec son mentor Eata de Hexham lorsque Wilfrid devient abbé de Ripon, en 660. Vers 662, Cuthbert devient prieur à Melrose, puis à Lindisfarne vers 665. Bien qu'ayant été éduqué dans le rite celtique, il accepte les décisions du concile de Whitby (664), qui établit la tradition romaine comme celle devant être suivie en Northumbrie. À l'inverse de Wilfrid, il vit en ermite, dans des conditions austères, et voyage inlassablement pour prêcher la nouvelle foi dans les villages les plus reculés.
Cuthbert est nommé évêque de Lindisfarne en 684, mais il abdique deux ans plus tard et retourne à son ermitage, sentant la mort proche. Il succombe à la maladie le . Son corps est ramené à Lindisfarne et y est inhumé le même jour.
L'évangéliaire à Lindisfarne
vignette|redresse|698 : le corps de Cuthbert, exhumé, ne présente aucun signe de décomposition.
Le livre n'est pas mentionné avant 1104, mais il a probablement été inhumé avec Cuthbert à Lindisfarne en 687, ou plus vraisemblablement en 698, et n'a pas bougé de son cercueil malgré les pérégrinations de ses reliques dues aux attaques des Vikings. La Vie de saint Cuthbert, rédigée par Bède le Vénérable vers 720, rapporte (chapitres 37 et 40) que Cuthbert a été tout d'abord inhumé dans un sarcophage de pierre, placé à droite de l'autel dans l'église de Lindisfarne. Il avait souhaité être enterré dans son ermitage sur Inner Farne Island, mais s'était laissé convaincre d'être inhumé à Lindisfarne avant de mourir.