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L’Affiche rouge est le nom donné à une affiche de propagande anticommuniste et antisémite allemande tirée à à partir de mi- et placardée dans des villes et villages de France, lors d'une vaste campagne de propagande baptisée « L'armée du crime », présentant les Juifs comme globalement responsables d'une série d'attentats « terroristes » réalisés par des résistants communistes.
Cette campagne de propagande, lancée du 18 au , sous l'occupation allemande, visait à soutenir la théorie du complot d'un , en montrant une prétendue responsabilité des Juifs dans la délinquance et le terrorisme, et de supposés liens avec le communisme, afin de valoriser la condamnation à mort le de 23 résistants communistes, en majorité juifs, fusillés par les Allemands quatre jours après et appelés Groupe Manouchian-Boczov-Rayman puis dix ans plus tard « Groupe Manouchian », du nom de son commissaire militaire Missak Manouchian. vignette|
Un film est diffusé la même semaine aux actualités cinématographiques, alors qu'on recense 330 cinémas pour la seule ville de Paris, la campagne de propagande comportant aussi des tracts, brochures et interventions à la radio et dans la presse écrite, notamment un reportage du journal d'actualités Signal. Cependant, selon Adam Rayski, l'allégation selon laquelle les accusés auraient comparu dans une salle d'audience dans un grand hôtel parisien est un « énorme mensonge de la propagande allemande et vichyssoise »Adam Rayski, L'Affiche Rouge, , .. Les historiens doutent que les journalistes « français » et « étrangers » prétendant y avoir assisté aient été là.
Les vingt-trois victimes appartenaient toutes aux FTP-MOI de la Résistance. Le tiers étaient des résistants polonais. Une dizaine, dont sept juifs, ont leur photo sur cette affiche qui a donné son nom à la première chanson de l'album de 1961 de Léo Ferré, mais ne sera appelée « affiche rouge » qu'à partir de cette chanson. Entre-temps, selon les historiens Annette Wieviorka et Stéphane Courtois, « le Parti communiste a effacé ses résistants juifs » au début des années 1950. La presse communiste et avaient cependant, salué les « 23 héros du procès Manouchian-Boczov » le , premier anniversaire de leur exécution sommaire. Le voit en 2024 Missak Manouchian, accusé à tort de 56 attentats par l'affiche, entrer au Panthéon, avec son épouse Mélinée, où une plaque doit honorer les 22 autres du Groupe Manouchian-Boczov-Rayman, rebaptisé dans les années 1950 « groupe Manouchian », dénomination utilisée par les Allemands lors du procès en 1944.
Affiche, film, articles, tract et brochure : une même campagne antisémite L'affiche, placardée jusque dans des villes moyennes comme Chalon-sur-Saône, accompagne la large diffusion d'une brochure d'une quinzaine de pages et d'un tract aux dimensions Archives Nationales, Affiches et cartes du Comité d'histoire de la deuxième guerre mondiale, électronique, 2006, cote 72AJ/1008, consulté le 16 décembre 2008. reproduisant : au recto, une réduction de l'affiche ; au verso, un paragraphe de commentaire fustigeant « l’Armée du crime contre la France »Le site de l’Académie de Versailles propose l’étude de cette image de propagande.. On lit au début de ce tract une dénonciation du « rêve mondial du complot juif », et que « si des Français sabotent, pillent et tuent […] ce sont toujours des juifs qui les inspirent ». Selon les historiens, la motivation clairement antisémite de cette campagne de propagande sera volontairement gommée six ans après la guerre par le PCF auxquels étaient pourtant adhérents les dix victimes figurant sur l'affiche. Ainsi, « le mot « juif » n’apparaît pas une seule fois dans le poème d’Aragon » publié le . La mort de Staline vient de mettre « fin au prétendu complot des blouses blanches, une accusation montée de toutes pièces contre des juifs », mais « la question de l’antisémitisme soviétique est loin d’être close ».
Un film est la même semaine diffusé aux actualités cinématographiques, dans les salles de cinéma. Il contient les mêmes photos des mêmes hommes, prises dans la cour de la prison de Fresnes: Les Faits d'armes de la semaine, réalisé par la société Busdac, de Jean-Pierre Bertin-Maghit. Réalisé par un français, il est cependant classé dans la catégorie des « films documentaires allemands », et non à celle des « films commandités par le gouvernement de Vichy »Jean-Pierre Bertin-Maghit, L'Esthétique de la propagande – Le Cas de l'affiche et du documentaire sous l'occupation (1940-1944), dans Pierre Taminiaux, Claude Murcia, (dir.) Cinéma, Art(s) plastique(s), actes de la conférence tenue à Cerisy-la-Salle en 2001, L'Harmattan, 2004, .. L'affiche comprend : en accroche, l'élément de langage de toute la campagne, tous supports: « La Libération par l'armée du crime ! » ; les photos, noms et crimes attribués, de manière fantaisiste selon les historiens, à dix Résistants, dont sept Juifs : « Grzywacz – Juif polonais, 2 attentats » ; « Elek – Juif hongrois, 8 déraillements » ; « Wasjbrot (Wajsbrot) – Juif polonais, 1 attentat, 3 déraillements » ; « Witchitz – Juif hongrois, 15 attentats » ; « Fingerweig – Juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements » ; « Boczov – Juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats » ; « Fontanot (Fontano) – Communiste italien, 12 attentats » ; « Alfonso – Espagnol rouge, 7 attentats » ; « Rajman – Juif polonais, 13 attentats » ; « Manouchian – Arménien, chef de bande, 56 attentats, , 600 blessés » ; six photos d'attentats ou de destructions, représentant des actions qui leur sont reprochées.
Conçue par les services de propagande français et allemands, conservée en trois exemplaires, au format . à la Bibliothèque nationale de France, cette affiche vise par sa mise en page à prouver la responsabilité des Juifs et à assimiler ces dix résistants à des terroristes : la couleur rouge et le triangle formé par les portraits apportent de l'agressivité ; les six photos en bas, pointées par le triangle, soulignent leurs aspects criminels.
Plus bas à gauche, sous le V de l'affiche, les photos de deux corps: un torse nu criblé de balles et un homme abattu, en gabardine, gisant près de son chapeau. Le premier est le commissaire Franck Martineau, assassiné le , et le second le commissaire Georges Gautier, assassiné le Michel Martineau, Les inconnus de l'Affiche rouge, préface de Jean-Marc Berlière, Libre label, , 2014.
Contexte historique : la MOI (Main d'œuvre immigrée) et son action
C'est dans le but de mettre en scène cette exécution collective de 23 Résistants, après une parodie de procès, que des moyens considérables sont dévolus en 1943 aux policiers de la BS2 (Brigade Spéciale, anticommuniste) pour opérer des filatures de grande envergureDenis Peschanski, article Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée dans Dictionnaire historique de la Résistance, dir.François Marcot, Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, Le sang de l'étranger, Fayard, 1989 des résistants communistes les plus actifs, ceux des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans de la Main d’Œuvre Immigrée).
Organisée en « groupes de langue », la Main-d'œuvre immigrée (MOI), fut créée lors du deuxième congrès de la CGT unitaire, en , pour que les ouvriers contraints à s'expatrier puissent partager, d'un pays à l'autre, de l'entraide et surtout des journaux dans leur langue maternelle. Le fondateur est Thomas Olszanski, embauché aux mines du Nord de la France, qui écrit dans l'un des deux journaux syndicaux en polonais de la région, Robotnik Polski (« L'Ouvrier Polonais »). Deux mois après, le PCF créé à son tour des « groupes de langue » permettant de briser l'isolement linguistique des ouvriers immigrés. Le plus nombreux est celui de langue polonaise, qui a dix fois plus de membres que le plus modeste, celui de langue arménienne. Le plus actif est celui des ouvriers juifs, qui crée les deux seuls journaux communistes en langue yiddish d'Europe, le Parizer Haynt en 1926, puis en 1934 le Naïe Press (Presse nouvelle), aux 20 000 lecteurs quotidiens.
Le Naïe Press, où écrit Adam Rayski, est codirigé par Léo Weiss et le polonais Louis Gronowski, qui a repris la tête de la MOI fin 1938, pour gérer la Retirada, afflux des réfugiés de la Guerre d'Espagne, en lien direct avec un de ses dirigeants Auguste LecœurEmmanuel de Chambost, La direction du PCF dans la clandestinité, les cyclistes du Hurepoix, L'Harmattan, 1997, p. 54, 143-144, 213, premier chef résistant du Nord-Pas-de-Calais minier, et ses résistants polonais de la mine, auteurs de l'attaque résistante de septembre 1940. Dissoute en 1939 comme les autres groupes communistes, la MOI est la première à se reconstituer clandestinement, dès l'été 1940, sans consigne du PCF qui restera contre toute action clandestine jusqu'au printemps 1941. Rapidement, la direction parisienne de la MOI est composée et contraints par sécurité à quitter leur région après leur grande grève patriotique de mai-juin 1941. Mais en , Boris Holban commissaire militaire des FTP-MOI de région parisienne, juge trop risquées militairement les directives de Moscou, qui le remplace par l'Arménien Missak Manouchian. Le mois suivant a lieu l'assassinat le du général SS Julius Ritter, patron du STO en France, perpétré par quatre des dix de « l'affiche rouge », menés par Marcel Rayman, première cible de la campagne de propagande antisémite de . L'assassinat de soldats allemands, de préférence officiers supérieurs, visait à les décourager de trop s'investir en France mais aussi à alerter l'opinion publique.
Motifs de la campagne de propagande antisémite La vaste campagne de propagande antisémite dont fait partie l'affiche vise à contrer les écrits du polonais Louis Gronowski, qui a formé avec deux autres Juifs, le polonais Jacques Kaminski et le tchèque Arthur London, le 1er triangle de direction nationale des FTP-MOI. Gronowski a rédigé en une brochure diffusée clandestinement : « L’antisémitisme, le racisme, le problème juif », riposte à l’idéologie raciste et antisémite de l'occupant naziAdam Rayski, L’Affiche rouge, 2009, sur le site du Comité d’Histoire de la Ville de Paris ..
Visant à contredire ce travail de Louis Gronowski, la brochure de est la plus connue et diffusée d'une multitude de brochures de propagande nazie. Elle est titrée, « L’armée du crime », comme l'affiche qui l'accompagne et la résume.
Son texte mentionne en intertitre : « le crime est juif, et le crime est étranger. Et le crime est au service du judaïsme, de la haine juive »Anatomie de l'affiche rouge, par Annette Wieviorka, en février 2024 aux Éditions du Seuil, page 16.« Missak Manouchian : tous les secrets de l'Affiche rouge » par François-Guillaume Lorrain, dans Le Point le 17/02/2024.
Selon l'historien Denis Peschanski, « les nazis voulaient faire passer les résistants pour des terroristes à la solde des étrangers, des juifs, des bolcheviques » et selon l'historienne Annette Wieviorka « l'antisémitisme est au coeur du choix de ceux présentés à la vindicte publique » sur l'affiche rouge qui accompagne la brochure où on lit un peu plus loin : « voyez le juif polonais Rayman, l'arme du crime au poing », le jeune ouvrier juif Marcel Rayman étant particulièrement visé par un texte stigmatisant « son regard pervers où passe en lueur tout le sadisme de sa race » et déclamant une longue "énumération de turpitudes sexuelles attribuées aux Juifs"Anatomie de l'affiche rouge, par Annette Wieviorka, en février 2024 aux Éditions du Seuil, page 17.
Conception, production et diffusion de l'affiche