vignette|upright=1.2|alt=Une ligne de quatre cuirassés s'avance en direction du photographe.|Le mène une ligne de bataille composée de son sister-ship, le , et de deux autres cuirassés lors de manœuvres dans les années 1920.

La stratégie de Singapour est un principe militaire élaboré et mis en œuvre par l'Empire britannique entre 1919 et 1941. Il s'agissait d'une série de plans stratégiques qui, bien qu'ayant évolué durant cette période, avaient tous pour but d'empêcher une attaque de ses territoires par l'empire du Japon en mobilisant un ensemble de la Royal Navy pour intercepter et détruire une flotte qui se dirigerait vers l'Inde ou l'Australie. Singapour fut choisi en 1919 pour abriter cet ensemble et les travaux de construction de la base navale et de ses défenses se poursuivirent durant les deux décennies suivantes.

Les stratèges britanniques prévoyaient qu'une guerre avec le Japon se déroulerait en trois phases : tandis que la garnison de Singapour défendrait la forteresse, la flotte britannique la rallierait depuis la Grande-Bretagne puis sortirait de la base pour lever le siège ou reprendre le contrôle de Hong Kong avant de mettre en place un blocus de l'archipel japonais pour obliger le Japon à négocier. Les stratèges britanniques connaissaient les conséquences d'un blocus sur une nation insulaire au cœur d'un empire maritime et considéraient que la pression économique suffirait à la faire plier. Quant à l'idée d'envahir le Japon, elle fut jugée impossible.

La stratégie de Singapour a constitué la pierre angulaire de la politique défensive de l'Empire britannique en Extrême-Orient durant les années 1920 et 1930. En 1937, selon le capitaine Stephen Roskill, . Cependant, durant les années 1930, cette stratégie fut critiquée en Grande-Bretagne et en Australie, et une combinaison de difficultés financières, politiques et techniques en empêcha la pleine mise en application.

Après l'attaque de Pearl Harbor le , la Force Z stationnée à Singapour fut envoyée pour intercepter la flotte japonaise attaquant la Malaisie. Le , les cuirassés et furent coulés par des appareils japonais. Les Japonais attaquent également les possessions britanniques en Birmanie, en Malaisie, à Hong Kong et à Singapour. Les forces britanniques subissent de sérieux revers, ne parvenant qu'à se maintenir difficilement en Birmanie. La chute de Singapour, le , fut décrite par Winston Churchill comme . Ce n'est que grâce à l'aide de la puissante armée des États-Unis pendant le conflit que les Britanniques récupèreront progressivement leur souveraineté sur les territoires coloniaux un moment perdus.

Origines Après la Première Guerre mondiale, la Hochseeflotte de la marine impériale allemande, qui avait défié la Royal Navy pour la suprématie navale, se saborda à Scapa Flow en 1919. Néanmoins, la position de marine la plus puissante au monde occupée par la Royal Navy était menacée par la montée en puissance des États-Unis et du Japon.. La détermination américaine de créer ce que l'amiral George Dewey appelait une laissait présager une nouvelle course aux armements..

vignette|gauche|upright=1.2|L'Empire britannique en 1921. L’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud étaient des dominions autonomes.|alt=Carte du monde indiquant les territoires contrôlés par l'Empire britannique

La marine américaine était plus faible que la Royal Navy en 1919 mais les navires dont la construction avait commencé durant la guerre continuaient d'entrer en service et leur conception plus récente leur donnait un avantage technique. Le « » de 1889 imposait à la Royal Navy d'être assez puissante pour pouvoir défaire les deux puissances navales les plus puissantes après elle. En 1909, la politique fut modifiée et la flotte britannique devait disposer de 60 % de supplémentaires par rapport à la seconde puissance maritime, l'Allemagne.. Le programme de construction américain entraîna des échanges houleux entre le First Sea Lord britannique, l'amiral Rosslyn Wemyss et le Chief of Naval Operations américain, l'amiral William S. Benson en mars et .. Néanmoins, dès 1909, le gouvernement britannique avait annoncé que les États-Unis n'étaient pas considérés comme un ennemi potentiel. Cette décision fut réaffirmée par le Cabinet en pour empêcher le programme de construction américain de servir de justification à l'Amirauté pour lancer son propre programme.. En 1920, le premier lord de l'Amirauté, Walter Long, énonça le « standard d'une puissance » selon lequel la Royal Navy ne devait pas . Cette politique devint officielle lors de son annonce publique durant la Conférence impériale de 1921..

Les premiers ministres du Royaume-Uni et des dominions britanniques se réunirent lors de la Conférence impériale de 1921 pour mettre en place une politique internationale unifiée, en particulier en ce qui concernait les États-Unis et le Japon.. La question la plus pressante était de savoir s'il fallait reconduire ou non l'alliance anglo-japonaise devant expirer le .. Le premier ministre d'Australie, Billy Hughes, et le premier ministre de Nouvelle-Zélande, Bill Massey, étaient fermement en faveur de sa reconduction.. Aucun des deux ne voulaient que leur pays soit entraîné dans une guerre contre les États-Unis et le Japon et ils mirent en parallèle le soutien du Japon durant la Première Guerre mondiale et le désengagement américain des affaires internationales à la suite du conflit.. Hughes déclara que . De l'autre côté, le premier ministre du Canada Arthur Meighen avança que l'alliance irriterait les États-Unis et donc menacerait la sécurité du Canada.. Aucun accord ne fut trouvé et l'alliance expira à la date prévue..

Le traité de Washington de 1922 prévoyait un ratio de 5:5:3 pour les navires capitaux des marines britannique, américaine et japonaise.. Tout au long des années 1920 la Royal Navy resta donc la plus grande marine au monde avec une avance confortable sur le Japon qui était considéré comme l'adversaire le plus dangereux.. Le traité de Washington interdisait également la construction de fortifications dans le Pacifique mais Singapour fut spécifiquement exclu de l'accord. Les dispositions du traité naval de Londres de 1930 limitaient cependant le lancement de nouveaux navires et cela entraîna un net déclin de l'industrie navale britannique.. Même si le traité de Versailles l'interdisait, l'Allemagne avait commencé à développer une marine de guerre. Néanmoins, le traité naval germano-britannique de 1935 visant à limiter sa taille semblait démontrer que l'Allemagne ne souhaitait pas un conflit avec la Grande-Bretagne.. En 1934, le First Sea Lord, Sir Ernle Chatfield, commença à faire pression pour un réarmement naval suffisant pour pouvoir affronter à la fois le Japon et la plus puissante flotte européenne. Il chercha à accélérer au maximum la construction des capacités des chantiers navals.. Le Trésor britannique s'alarma du coût potentiel du programme dont les estimations allaient de 88 à .. À partir de 1938, ses objections perdirent de leur influence car les politiciens et l'opinion publique s'inquiétaient plus de l'impréparation militaire du pays dans une prochaine guerre contre l'Allemagne et le Japon que d'une crise économique dans un futur plus lointain..

En 1919, le Cabinet avait proposé la « règle des dix ans » selon laquelle aucune guerre majeure ne serait menée dans les dix ans à venir afin de réduire les dépenses militaires. En 1928, la période des dix ans approchant de son terme, le chancelier de l'Échiquier, Winston Churchill, persuada le Cabinet de renouveler la règle automatiquement chaque année..

Plans vignette|droite|Le transport de troupes RMS Queen Mary dans la cale sèche de Singapour en août 1940.|alt=Photographie aérienne du transport de troupes Queen Mary en cale sèche.

Les plans de guerre constituant la stratégie de Singapour évoluèrent durant tout l'entre-deux-guerres ; le stationnement d'une flotte à Singapour était un élément important mais non décisif de ces plans. Des concepts furent préparés pour faire face à toute éventualité, offensive ou défensive. Certains étaient destinés à battre le Japon et d'autres simplement à le dissuader d'attaquer..

En , le ministre de la marine australien, Sir Joseph Cook, demanda à l'amiral John Jellicoe de préparer une stratégie pour la défense maritime de l'Empire. En , Jellicoe entama une visite de l'Empire à bord du croiseur de bataille . Il présenta son rapport au gouvernement australien en . Dans une section classée secrète du rapport, il annonça que les intérêts japonais et britanniques allaient nécessairement entrer en conflit. Pour contrer la marine impériale japonaise, il demanda la création d'une puissante flotte du Pacifique composée de huit cuirassés, huit croiseurs de bataille, quatre porte-avions, dix croiseurs, quarante destroyers, trente-six sous-marins et de navires de soutien.

S'il ne donna pas d'emplacement précis, Jellicoe nota que la flotte nécessiterait une importante base navale quelque part en Extrême-Orient. Un document intitulé « La situation navale en Extrême-Orient » fut examiné par le Committee of Imperial Defence, un organisme gouvernemental chargé de la planification militaire, en . Dans ce document, l'état-major de la marine indiquait que le maintien de l'alliance anglo-japonaise pourrait mener à une guerre entre l'Empire britannique et les États-Unis. En 1920, l'Amirauté présenta le War Memorandum (Eastern) 1920, une série de mesures à prendre dans le cas d'une guerre avec le Japon. Parmi celles-ci, la défense de Singapour était jugée comme . La stratégie fut présentée aux représentants des dominions lors de la conférence impériale de 1923..

Les auteurs du mémorandum prévoyaient qu'une guerre avec le Japon se déroulerait en trois phases : tandis que la garnison de Singapour défendrait la forteresse, la flotte britannique rallierait Singapour depuis la Grande-Bretagne puis sortirait de la base pour lever le siège ou reprendre le contrôle de Hong Kong avant de mettre en place un blocus du Japon pour le forcer à négocier.

L'essentiel de la planification se concentra sur la première phase qui était considérée comme la plus importante et impliquait la fortification de Singapour. Pour la seconde phase, une base navale capable de soutenir une flotte était nécessaire. Alors que les États-Unis avaient construit un grand port militaire à Pearl Harbor entre 1909 et 1919, la Royal Navy n'avait aucune base de ce type à l'est de Malte. En , l'Amirauté présenta un rapport dans lequel elle étudiait les sites possibles pour une base navale dans le Pacifique dans le cas d'une guerre avec les États-Unis ou le Japon. Hong Kong fut envisagée mais fut considérée comme trop vulnérable tandis que Sydney était considérée comme sûre mais trop loin du Japon. Singapour émergea comme le meilleur compromis..

vignette|gauche|Un navire de guerre britannique dans le dock flottant Admiralty IX de la base navale de Singapour en septembre 1941|alt=Photographie d'un grand navire de guerre prise depuis le fond de la cale sèche.

Les estimations quant au temps nécessaire à la flotte pour rallier Singapour à la suite du déclenchement des hostilités variaient fortement. Il fallait en effet compter la durée de rassemblement de la flotte, sa préparation, son ravitaillement et le trajet jusqu'à Singapour. Initialement, l'estimation était de 42 jours en supposant des avertissements antérieurs. En 1938, elle passa à 70 jours avec 14 jours supplémentaires pour le réapprovisionnement. La durée augmenta à 90 jours en en ajoutant 15 jours pour le ravitaillement et finalement en , elle était de 180 jours..