Le Maître du Haut Rhin, ou Maître du Jardin de Paradis de FrancfortSon nom est parfois aussi donné en français sous sa forme allemande, « Maître du Paradiesgärtlein », par exemple par Philippe Lorentz, « Le Maître du Paradiesgärtlein, peintre de la candeur enfantine », dans , est un peintre anonyme du gothique tardif, actif dans la région de la Rhénanie supérieure dans le premier quart du . S'inscrivant dans le courant du gothique international, il doit son nom provisoire à son œuvre la plus célèbre, le Jardin de Paradis, conservée au Städel Museum de Francfort-sur-le-Main en Allemagne.

En l'absence de documentation le concernant, aucune identification définitive n'a jusqu'à présent été possible. Sa localisation dans la région de la Rhénanie supérieure, et plus particulièrement dans la ville de Strasbourg, recueille cependant désormais un large consensus parmi les historiens d'art, même si le corpus de ses œuvres, établi selon des rapprochements techniques et stylistiques, reste discuté — notamment pour distinguer celles de sa main propre de celles de son atelier.

Localisation thumb|Stefan Lochner, Adoration de l'enfant Jésus, 1445, 36 × 23 , Alte Pinakothek, Munich

L'histoire de la localisation du Maître du Haut Rhin est étroitement liée à celle de l'œuvre servant habituellement à le désigner. C'est en 1841 que Franz Kugler réalise la première étude du Jardin de Paradis, même si ses publications, (1847) Franz Kugler, , 1847, §81 5., . Lire en ligne. Page consultée le 29 mai 2012, et (1854) Franz Kugler, , 1854. Lire en ligne. Page consultée le 2 juin 2012, sont postérieures à cette date. Il situait le peintre à Cologne, et le considérait comme un contemporain de Stefan Lochner, tout en relevant des influences du Maître de sainte Véronique. Cette localisation est reprise au par Heinrich Gustav Hotho ou Johann David Passavant, mais contestée par d'autres. Ainsi Alfred Lichtwark rapproche ce panneau de l'autel de l'Église saint Pierre de Francfort pour en situer l'origine dans la région du Rhin moyenCette même localisation est retenue par Louis Réau, Mathias Grünewald et le retable de Colmar, Gerger-Levrault, Nancy, 1920. Lire en ligne. Page consultée le 8 juin 2012, alors que Carl Aldenhoven le tient pour originaire de Westphalie.

Ce n'est qu'en 1905 que Carl Gebhardt, dans la revue Carl Gebhardt, « », , vol. 28, Berlin, G. Reimer, 1905, , place le Jardin de Paradis dans la région du haut Rhin. L'hypothèse met cependant du temps à s'imposer : Karl Simon suppose encore, en 1911, que le tableau trouve son origine à Francfort-sur-le-Main, et Curt Glaser y voit, en 1924, une œuvre du Rhin moyen, avec des influences bourguignonnes. Le haut Rhin, toutefois, sera retenu par Ernst Buchner, André GirodieAndré Girodie, Martin Schongauer et l'art du Haut-Rhin au , Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1911, p. 65-66. Lire en ligne. Page consultée le 2 juin 2012, ainsi que par Ilse Futterer, qui met en 1926 l'œuvre en relation avec les quinze panneaux du Retable de Tennenbach (ou Retable de Staufen), provenant de l'abbaye cistercienne de Tennenbach dans la Forêt-Noire, et désormais conservés au musée des Augustins de Fribourg-en-BrisgauVoir le site de la Deutsches Dokumentationszentrum für Kunstgeschichte - Bildarchiv Foto Marburg. Page consultée le 8 juin 2012, et à la Staatliche Kunsthalle de KarlsruheLe Baiser de Judas, Le Christ en croix et La Descente de croix sur la banque de données Nimbus d'Anna Moraht Fromm, répertoriant les œuvres de maîtres allemand de la Staatlichen Kunsthalle Karlsruhe de 1350 à 1550. Page consultée le 8 juin 2012, pour situer plus précisément le peintre dans la région de Strasbourg.

Cette dernière localisation recueille actuellement de très larges suffrages, notamment en raison de la présence authentifiée de deux autres panneaux, La Nativité de la Vierge, et Le Doute de Joseph, provenant vraisemblablement d'un grand retable, aujourd'hui disparu, consacré à la Vierge et peint pour l'ancien couvent de Saint-Marc à Strasbourg, avec lesquels Le Jardin de Paradis entretient des similitudes suffisamment remarquables pour qu'elles puissent servir de preuvesNotices de La Nativité de la Vierge et du Doute de Joseph sur le site officiel des Musées de Strasbourg. Lire en ligne. Page consultée le 2 juin 2012.

Caractéristiques stylistiques

Le style du Maître du Haut Rhin s'inscrit dans le courant du gothique international, et sa manière fait de lui un des meilleurs représentant du (« style velouté » en allemand).

Héritières de l'élégance et de la grâce courtoises, les formes sont claires et épurées, et le goût pour les couleurs pures se traduit par une prédilection pour le vert, le rouge, le bleu et le blanc. Mais c'est surtout la délicatesse avec laquelle sont représentées les personnages qui retient l'attention : visages poupons aux joues pleines, bouches et mentons petits, beaux yeux finement dessinés, têtes gracieusement penchées, mains aux doigts déliés, etc. Fond et forme se rejoignent pour créer une douce atmosphère de recueillement paisible et de méditation sereine.

Bien qu'aucun document ne permette de cerner avec précision les relations avec les autres peintres, le style du Jardin de Paradis est marqué par une évidente influence de l'enluminure française, et la composition de la Nativité de la Vierge est directement inspirée d'une fresque siennoise d'Ambrogio Lorenzetti réalisée en 1335 et aujourd'hui disparue, vraisemblablement par l'intermédiaire d'un recueil de dessins, ou de l'œuvre d'un suiveur, tel Andrea di BartoloThierry Amarger, « La mobilité des œuvres et des artistes », CRDP d'Alsace, Base numérique du patrimoine d'Alsace. Lire en ligne. Page consultée le 2 juin 2012.

Par ailleurs, l'attention aux détails, qui confère à chaque personnage une réelle intériorité, quand bien même toute notion d'individualité serait encore absente, et qui représente avec minutie la nature — végétaux et animaux étant clairement identifiables dans les scènes d'extérieur —, traduisent la diffusion des idées nouvelles de l'humanisme et de la Renaissance dans l'Europe rhénane du début du .

Vaines tentatives d'identification du peintre et difficile établissement du corpus

Carl Gebhardt est le premier à rapprocher en 1905 le Jardin de Paradis de la Madone aux fraisiers du Kunstmuseum de Soleure, identifiant de plus, au terme d'une démonstration minutieuse, l'auteur des deux panneaux comme Hans Tiefental, documenté à Bâle, Strasbourg et Sélestat entre 1418 et 1448. Cette identification sera à nouveau défendue par Robert Suckale en 1998, mais catégoriquement réfutée par Philippe Lorentz« On lui a attribué sans la moindre preuve les œuvres les plus significatives du gothique « international » haut-rhénan, comme le Jardin de Paradis », Philippe Lorentz, « Hans Tieffental, un artiste mythique ? », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, année 2007-2008, n140, 2009, , qui dénonce le manque total de preuves tangibles pour étayer cette théorie.

Le rapprochement qu'avait fait Carl Gebhardt entre le Jardin de Parais et la Madone aux fraisiers de Soleure sera confirmé par Ernst Buchner, mais nuancé par Ilse Futterer, qui, tout en reconnaissant les grandes similitudes unissant les deux œuvres, préfère voir dans la seconde un travail d'atelier.

En 1928, Walter Hugelshofer tient également pour une œuvre d'atelier L'Annonciation de la collection Oskar Reinhart de Winterthur, de même qu'Ilse Futterer Ilse Futterer, « Zur Malerei des frühen XV. Jahrhunderts im Elsaß », Jahrbuch der Preußischen Kunstsammlungen, n49, 1928, , la même année, pour les deux panneaux du Doute de Joseph et de la Naissance de Marie du Musée de l'Œuvre Notre-Dame à Strasbourg.

Les quatorze panneaux de l'autel de Tennenbach, un temps intégré au corpus du Maître, semblent désormais à peu près unanimement écartées, pour être considérées comme l'œuvre de suiveurs, aux alentours de 1440.

En 1988, quatre nouveaux panneaux, représentant la Vie de saint Jean-Baptiste, apparaissent sur le marché de l'art parisien. Acquis par la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe, ils obligent les historiens d'art à réévaluer le corpus.

Désormais sont tenues de la main du Maître, outre Le Jardin de Paradis lui-même, les deux panneaux de Strasbourg, la Nativité de la Vierge et le Doute de Joseph, pour lesquels un consensus est largement acquis. On y ajoute, de façon moins certaine, la Madone aux fraises — que Philippe Lorentz considère de la main du maître, arguant de restaurations agressives pour justifier les différences de facture, notamment dans la carnation et le drapé de la Vierge —, et les quatre panneaux de la Vie de Joseph. L’Annonciation en revanche est désormais plutôt considérée comme une œuvre d'atelier, alors que le retable de Tennenbach ne serait, au mieux, qu'une œuvre postérieure, réalisée par un élève sorti de ce même atelier.

La bibliothèque de Colmar possède en outre une gravure sur bois qui entretient des similitudes troublantes avec La Vierge aux fraisiers, et qui tendrait à prouver l'influence et la popularité des œuvres du Maître dans sa région dans la première moitié du .

Tableau des œuvres connues et attribuées Du au , le Musée de l'Œuvre Notre-Dame de Strasbourg a réuni, pour l'exposition « Strasbourg 1400 », l'ensemble des œuvres attribuées au Maître ou à son entourage, excepté un volet du Retable de Tennenbach, demeuré à Fribourg-en-Brisgau, et l'Annonciation de la collection Reinhart de Winterthur. Le Jardin de Parais, pièce maîtresse de l'exposition prêtée par le musée Städel de Francfort-sur-le-Main, sortait à cette occasion pour la première fois d'Allemagne. L'événement a également permis de définitivement attribuer les deux panneaux du Musée de l’Œuvre Notre-Dame au MaîtreEntretien de Catherine Jordy avec Cécile Dupeux, cocommissaire de l’exposition « Strasbourg 1400 », La Tribune de l'Art, lundi 23 juin 2008. Lire en ligne. Page consultée le 10 juin 2012.

Tableau Titre Date Dimensions Lieu d’exposition Le Jardin de ParadisLe tableau sur le site officiel du Musée Städel. Page consultée le 6 juin 2012. vers 1410-1420 Technique mixte sur bois 26,3 × 33,4 Städelsches Kunstinstitut, Francfort-sur-le-Main, Le Doute de Joseph vers 1410-1420 Huile sur panneau de sapin 114 × 114 Musée de l'Œuvre Notre-Dame, Strasbourg Nativité de la Vierge vers 1410-1420 Huile sur panneau de sapin 115 × 114 Musée de l'Œuvre Notre-Dame, Strasbourg La Madone aux fraisiers vers 1420 Tempera sur panneau de bois 145,5 × 87 Kunstmuseum Solothurn, Soleure Quatre panneaux de la Vie de saint Jean-Baptiste Volet gauche d'un retableReconstitution du volet du retable sur la banque de données Nimbus. Page consultée le 8 juin 2012Rencontre de l'enfant Jésus et de saint Jean-Baptiste dans le désert sur le site officiel de la Staatliche Kunsthalle Karlsruhe. Page consultée le 8 juin 2012 vers 1410-1420 Tempera et feuille d'or sur panneaux de hêtre41,3 × 19 ; 39,9 × 19 ; 40,7 × 19 ; 40 × 19 Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe AnnonciationCartel de l'œuvre sur le site officiel du musée Oskar Reinhart « Am Römerholz ». Page consultée le 8 juin 2012 vers 1430 Tempera sur panneau de chêne 23,5 × 19 Musée Oskar Reinhart « Am Römerholz », Winterthour

Le Jardin de Paradis de Francfort

Le Jardin de Paradis (en allemand ) est une peinture sur bois réalisée vers 1410 (technique mixte, 26,3 × 33,4 ), et conservée depuis 1922 Cartel de l'œuvre sur le site officiel du musée Städel. Lire en ligne. Page consultée le 9 juin 2012 au Städel de Francfort. Elle a auparavant appartenu à la collection du maître confiseur et amateur d'art Johann Valentin Prehn (1749–1821) « Codart, Dutch and Flemisch art in museums worldwide » sur CODART. Page consultée le 11 juin 2012..