La chartreuse de Molsheim est un ancien monastère de l'ordre des Chartreux situé au cœur de la ville de Molsheim, dans le Bas-Rhin, en Alsace (région Grand Est, en France).

La chartreuse de Koenigshoffen ayant été détruite en 1591, la communauté cartusienne se réfugie chez les Jésuites de Molsheim. C'est dans cette dernière ville, alors capitale alsacienne de la Contre-Réforme, qu'elle décide de se refonder et de construire un nouveau monastère en 1626. Cette fondation constitue un cas rarissime, voire unique, de monastère cartusien conçu comme intégré au territoire urbain, ce qui implique certains aménagements particuliers de l'espace.

Ce nouveau monastère devient rapidement le principal édifice religieux de la ville aux . Il est en particulier réputé pour la qualité des vitraux qui décorent le grand cloître des pères, ainsi que pour sa riche bibliothèque et surtout le célèbre codex qui y est conservé durant quelques décennies. Les moines sont également connus pour les « boules » à but médicinal qu'ils fabriquent et vendent.

La chartreuse est active jusqu'à la Révolution française, durant laquelle elle est fermée, vendue comme bien national, divisée en plusieurs lots, partiellement détruite et percée d'une voirie urbaine. Durant près de deux siècles, les parties subsistantes de la chartreuse, morcelée entre plusieurs propriétaires, sont réaménagées ou démolies en fonction des besoins. Le mobilier et les vitraux sont dispersés ; une partie est détruite postérieurement, soit en 1870 durant le siège de Strasbourg, soit durant la Seconde Guerre mondiale. L'hôpital local acquiert la quasi-totalité des bâtiments temporels.

Ce n'est qu'en 1981 qu'une prise de conscience de la valeur patrimoniale des bâtiments restants émerge. À partir de cette date, la commune rachète certaines parties de l'édifice ; des bénévoles commencent la restauration des bâtiments et du terrain. Dès 1985, le musée historique de la ville de Molsheim, précédemment situé à la Metzig, s'installe dans l'ancien logis du prieur. En 1986, la fondation Bugatti met également en place une salle d'exposition dans les anciennes cuisines du monastère.

L'édifice fait l'objet d'un classement au titre des monuments historiques depuis le .

Localisation Le monastère occupe la partie nord-ouest du centre-ville historique de Molsheim, entre la rue des Étudiants au sud, la rue de la Chartreuse au nord, la place du Marché à l'est et l'hôpital local à l'ouest. La ville de Molsheim est elle-même située en Alsace, sur le piémont des Vosges, au sortir de la Vallée de la Bruche et sur la rive gauche de cette dernière..

Histoire Fondation La chartreuse de Koenigshoffen vignette|gauche|redresse|alt=Extrait de carte ancienne sur laquelle Strasbourg est visible à l'est.|Extrait de la carte de Cassini, sur laquelle l'« ancienne chartreuse » de Koenigshoffen est visible au centre de la carte, entre la Bruche et le canal de la Bruche.

La chartreuse située à Koenigshoffen et dite « Mont-Sainte-Marie » () est fondée en 1335 au bord de la Bruche par trois moines, sur des terres données par Berthold II de Bucheck, évêque de Strasbourg. Fécond sur le plan spirituel, le monastère comporte dix-huit cellules, et envoie des religieux conforter notamment les chartreuses de Hildesheim et de Bâle. En 1418 le monastère compte seize pères et douze frères ; un siècle plus tard, en 1521, restent encore quinze pères, neuf convers et quatre donnés. En revanche, l'introduction de la Réforme à Strasbourg trois ans plus tard entraîne le départ de la moitié des vingt-huit religieux..

Quand la guerre des Paysans éclate en 1525, le monastère pense éviter les pillages en se mettant sous la protection de la Ville, alors passée au protestantisme. En retour, le Conseil des XV exige tout d'abord la gestion du patrimoine cartusien par des laïcs, puis interdit la tenue d'offices liturgiques, enfin l'entrée de novices, ce qui condamnait la communauté à moyen terme. La maison-mère de la Grande Chartreuse envisage en conséquence le transfert de la communauté, mais rien n'est effectué dans un premier temps.

Au début des années 1590, Henri IV, qui avait emprunté à la ville de Strasbourg quarante-deux mille florins, décide de rembourser la ville en lui offrant le couvent. Le , alors qu'il ne reste plus dans le couvent que le prieur Jean Schustein, trois pères et un frère donné, le Sénat strasbourgeois envoie trois cents maçons et charpentiers démanteler l'intégralité du monastère, de la population, qui récupère tous les matériaux au point que rien ne subsiste de la chartreuse à la fin du mois d'août. La bibliothèque et les ornements liturgiques sont répartis entre d'autres couvents strasbourgeois, et les moines retenus de force jusqu'en dans leur maison dite (cour des Chartreux) située près de Saint-Thomas, à l'exception du prieur, autorisé à se réfugier à la chartreuse de Mayence.

Le transfert à Molsheim gauche|vignette|redresse=0.6|alt=Stèle funéraire ornée d'un bouc aux pattes avant levées.|Armes des Böcklin von Böcklinsau, propriétaires de la maison vendue aux chartreux pour l'établissement de leur monastère molshémien.

Depuis ce dernier refuge, l'ancien prieur, assisté de son supérieur provincial, tente en vain de rejoindre sa communauté. Il fait appel aux évêques de Cologne, Mayence et Trèves (respectivement Ernest de Bavière, Wolfgang de Dalberg et Jean de Schönenberg), qui déposent une supplique en ce sens auprès de Rodolphe II. Ce dernier promulgue l'édit du , enjoignant aux Strasbourgeois de rétablir le monastère et de rendre leurs biens aux moines. Dans l'attente de ce retour, Jean Schustein est hébergé à Molsheim, chez les Jésuites, à partir d'. En 1597, il est rejoint par trois pères et deux frères chartreux. En 1598, le supérieur provincial accepte la fondation d'une nouvelle chartreuse à Molsheim, tandis que l'empereur réitère son injonction de restitution aux Strasbourgeois..

La communauté achète pour cinq mille florins à Barbe de Schauenbourg, veuve d'un Böcklin von Böcklinsau, la maison dite ; en parallèle, le , un traité est signé entre Henri IV et les chartreux, ces derniers obtenant une compensation de pour leurs pertes strasbourgeoises. En parallèle, la ville de Strasbourg accepte enfin de procéder à une compensation ; le prieur et le magistrat de Molsheim sont accueillis à Strasbourg par le Magistrat ; celui-ci propose un échange aux religieux : les terres et biens confisqués par la municipalité protestante sont conservées par cette dernière, mais des titres de propriété dans quarante-sept localités catholiques sont accordées en échange. De surcroît, les clefs du local où sont conservés livres et ornements liturgiques saisis à Koenigshoffen leur sont remises.

La fondation du nouveau couvent gauche|vignette|redresse=1.3|alt=Gravure montrant un monastère de chartreux situé au pied de collines et ceinturé d'un mur.|Gravure montrant la chartreuse au .

La communauté cartusienne molshémienne s'enrichit de moines venus de Coblence, Cologne, Mayence et Rettel près de Thionville. Les moines, au nombre de six en 1600, reçoivent leur premier profès l'année suivante, Georges Schoen, venant de Sélestat. En 1602, Charles de Lorraine, archevêque de Strasbourg, accorde officiellement aux chartreux l'autorisation de refonder un monastère. Les travaux d'aménagement du Böcklerhof commencent donc, avec la mise en place des cellules et un premier oratoire, consacré le , dédié à la Trinité, à saint Sébastien, saint Henri le Confesseur et sainte Catherine..

Henri Topffer, prieur de 1602 à 1612, célèbre la première messe dans l'église conventuelle le ; toutefois l'édifice n'est officiellement dédicacé que le , ce qui le place sous le vocable de la Trinité, de Marie, de Jean-Baptiste et de tous les saints

De nombreux dons permettent au monastère de croître rapidement. Le chantier du cloître est lancé en 1614. En 1619, trois religieux supplémentaires arrivent des chartreuses de Mayence et de Trèves. En 1620, c'est le premier donné de la chartreuse qui fait ses vœux. La même année, le prieur Jean Leuken, originaire de Trèves, est assassiné devant sa cellule le , et retrouvé par les moines le crâne fendu à coups de hache. Le meurtrier a ensuite fui la ville en escaladant les remparts, mais y a perdu des objets. Les soldats envoyés à sa recherche retrouvent six jours plus tard à Harthouse, près de Haguenau, un certain Thomas Roettel, (probablement neveu) du défunt. Celui-ci était venu deux années auparavant suivre des études au collège des Jésuites, et fréquentait régulièrement la chartreuse sous prétexte de rendre visite à son oncle, mais en réalité pour puiser dans la caisse de la communauté. Il avait été surpris par le prieur lors de son dernier larcin et l'avait frappé avant de s'enfuir. Le procès est instruit par la municipalité, plus précisément par la cour des maléfices () qui condamne Thomas à mort avec de nombreux supplices préalables..

La chartreuse est reconnue canoniquement en 1662..

Vie de la chartreuse L'accroissement de la communauté + Nombre de moines à la chartreuseDateNombre 1617 17 pères 1633 14 pères 1666 17 pères et 6 donnés 1721 Total de 20, dont 14 Français 1792 17 pères et 6 frères..

Entre 1623 et 1626, plusieurs moines supplémentaires viennent grossir la communauté, qui s'accroît également de cinq novices, dont un premier habitant de Molsheim, Jean-Jacques Fourmann. La guerre de Trente Ans montre la pertinence de l'établissement dans une ville catholique. Les chartreux n'y sont effectivement pas inquiétés par les ravages dus aux combats et aux pillages. Par mesure de sécurité, les archives et divers biens précieux sont tout de même mis à l'abri à Benfeld puis dans les Vosges jusqu'en 1641. Le , la première pierre de la salle capitulaire est posée par les maîtres maçons Lucas Vieph et Christophe Wambser ; deux années plus tard, le , l'édifice est terminé et consacré..

Louis Pergener est prieur de 1651 à 1660 et développe fortement le monastère, acquérant la et plusieurs terrains contigus pour les intégrer au monastère. Son successeur Martin Malburg dirige le monastère jusqu'en 1665 ; c'est le premier prieur élu canoniquement par les moines et non nommé par la province. La chartreuse de Molsheim reste malgré tout une communauté relativement réduite, ce qu'imposait la taille exiguë du monastère, enserré dans un espace urbain contraint. Le nombre de vingt-cinq moines semble ne jamais avoir été dépassé.

Le recrutement des moines montre une très large influence du monastère. Seuls 31 des 152 pères ayant vécu à la chartreuse durant ses deux siècles d’existence sont alsaciens, la plus grande majorité des autres moines sont originaires de la vallée du Rhin. En ce qui concerne les frères, moins nombreux, ils sont un petit peu plus issus du terroir, avec 13 Alsaciens, principalement de Molsheim et des environs, sur 47 frères. Les cellules sont généralement attribuées à vie aux pères chartreux, et cette habitude est en tout cas vue d'un bon œil par la communauté. Toutefois, pour raisons de santé ou doléances diverses, il est possible que des transferts de cellule aient lieu ; à Molsheim, le père Nicolas Scheckler déménagea plusieurs fois avant de mourir dans la cellule L en 1695. À l'inverse, Nicolas Baustert ne quitta la cellule H dans laquelle il était entré en 1661 que très malade, peu avant sa mort en 1692..

Durant le printemps 1683, la ville de Molsheim, dont la chartreuse, reçoit la visite de Louis XIV et de son épouse Marie-Thérèse. Celle-ci, accompagnée de quelques princesses de sa suite, reçoit l'autorisation exceptionnelle d'entrer dans l'église, le cloître et même quelques cellules monastiques ; les coutumes cartusiennes interdisant l'entrée d'un monastère masculin aux femmes, ces quelques privilégiées restent uniques dans l'histoire du couvent molshémien..

Prieurs de la chartreuse