L’enluminure gothique voit le jour en France et en Angleterre, dans les années 1160—1170, alors que les formes romanes restent dominantes en Allemagne jusqu'en 1300 environ. Pendant toute l'époque gothique, la France reste en tête des développements stylistiques de l'enluminure. Lors du passage du gothique tardif à la Renaissance, dans la seconde moitié du , l'enluminure perd son rôle d'art majeur à la suite du développement de l’imprimerie.

Au début du , la production commerciale de livres apparaît à côté de la production monacale. Simultanément, les artistes se font connaître par leur nom. À partir du , le maître devient typiquement le directeur d'un atelier qui confectionne aussi bien des tableaux que des enluminures. Au cours du , la grande noblesse supplante le clergé comme principal commanditaire, si bien que la littérature mondaine, la littérature courtoise ou la chanson de geste deviennent les objets privilégiés pour l'enluminure. Le type de livre le plus illustré à usage privé reste néanmoins le livre d'heures.

vignette|upright=0.8|Jean de Bondol : Jean de Vaudetar offre son œuvre, la Bible historiale au roi Charles V le Sage (1371—1372) Bible historiale de Jean de Vaudetar, .

En comparaison avec le style roman, l'enluminure gothique se distingue par un style de personnages souples et en action, ainsi que des plis de vêtements fluides. Cette tendance reste valable pour toute la période gothique et trouve son sommet dans le « gothique international ». D'autres caractéristiques sont l'utilisation d'éléments architecturaux contemporains pour compartimenter de façon décorative les parties d'une image. À partir de la seconde moitié du , les décors fleuronnés — c'est-à-dire reproduisant des motifs végétaux, tiges, feuilles et fleurs, surtout bleus et rouges — ornent les initiales typiques des manuscrits de basse ou moyenne qualité. Des scènes n'ayant pas de lien direct avec le texte peuvent illustrer les initiales ou les pieds de page, et la liberté de leur thème contribue à l'individualisation de la miniature et à l’abandon des formules picturales stéréotypées. Au cours du , le réalisme naturaliste, avec perspective, effets de relief et de lumière, et anatomie réaliste des personnages prend place peu à peu, dans l'esprit de l’art des Pays-Bas méridionaux, annonçant la Renaissance.

Fondements de l'enluminure gothique Cadre spatio-temporel

vignette|upright=0.8|Le Psautier d'Ingeburge du gothique ancien (Tournai, vers 1195), folio 23Chantilly, Musée Condé, Ms. 66.

L'art gothique est un style marquant une époque de l’Occident, c'est-à-dire de l'Europe hors du domaine culturel byzantin, dont l’art exerça néanmoins une grosse influence sur celui de l'Europe occidentale. Le point de départ de l'art gothique est la France, qui reste jusque dans le gothique tardif la nation la plus avancée sur le plan artistique.

Les limites temporelles entre la période gothique et la période qui la précède (la période romane) et celle qui la suit (la Renaissance) sont floues et peuvent varier de quelques décennies selon la région. En France, l'art gothique envahit la miniature vers 1200, presque quarante ans après la construction des premières cathédrales gothiques. Le changement de style est daté en Angleterre de 1220, tandis qu'en Allemagne, les formes romanes se maintiennent en partie jusqu'en 1300. Partout, le changement de style dans l'enluminure est précédé par celui de l'architecture.

Vers 1450, la xylographie, et notamment la gravure sur bois, commence à concurrencer la miniature, très onéreuse. Le développement rapide de l’imprimerie, avec une première étape de coloriage à la main des illustrations dans la seconde moitié du , élimine largement l'enluminure, surtout grâce à la gravure sur cuivre, qui permet de développer une technique d'impression irréprochable sur le plan artistique. Dès la fin du , la gravure sur cuivre dépasse l'enluminure, tant du point de vue de la rationalité économique que de la qualité artistique. De grands artistes de la Renaissance comme le Maître E. S. (ou Maître de 1466), Martin Schongauer, Albrecht Dürer ou Hans Burgkmair l'ancien, consacrent la majeure partie de leur attention à la gravure et non à l’enluminure. Tandis que l'imprimerie devient un médium de masse, l'enluminure reste entièrement cantonnée à quelques codex de prestige, qui continuent d'être produits au . Le changement de paradigme de l'enluminure coïncide à peu près avec le passage de l'ère gothique à la Renaissance.

Matériaux et techniques

L'introduction du papier comme support de l’écriture révolutionne profondément la production de livres. Le papier avait déjà été inventé vers l'an 100 par un fonctionnaire de la cour impériale de ChineL'invention du papier est traditionnellement attribuée à Cai Lun, cependant des échantillons, peut-être des essais, datant d'avant notre ère, ont été retrouvés.. Il s'impose au en Arabie et arrive en Europe aux . Au il supplante le parchemin presque entièrement et rend la fabrication des livres beaucoup plus économique.

Pendant toute la période gothique, la production de livres augmente rapidement. Mais, dans la mesure où le livre devient plus accessible, le niveau de perfection de l'exécution se dégrade. Le codex de prestige ostentatoire sur parchemin, orné de miniatures en couleurs opaques et occasionnellement de dorures devient progressivement l’exception, tandis que les textes illustrés par des dessins à la plume, coloriés à l'aquarelle, ou portant seulement des initiales historiées sans ambition, deviennent la règle.

À partir du les livres illustrés sont destinés de plus en plus à l’usage privé. Les manuscrits usuels de petit format prennent ainsi de plus en plus la place des codex de grand format utilisés par les communautés monacales ou la liturgie.

Artistes et commanditaires

vignette|upright=0.8|Rogier van der Weyden : Jean Wauquelin offre son œuvre à Philippe le Bon, frontispice des Chroniques de HainautBruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, Ms 9242. (Pays-Bas méridionaux, vers 1446)

Au passage du , la production commerciale de livres voit le jour à côté de la production monacale. Les abbayes et les universités, particulièrement celles de Paris et de Bologne, perdent progressivement leur monopole. Cependant, la production ne concerne que des manuels de littérature théologique et juridique, rarement enluminés. Pour l'enluminure, c'est la haute noblesse qui est bien plus décisive, par ses commandes de livres de littérature courtoise laïque. Les dames de la noblesse jouent un rôle important pour la croissance de la littérature et de l’enluminure. Au et surtout au , ce cercle s'élargit à la petite noblesse, à la noblesse de robe, aux patriciens et finalement aux riches commerçants, qui commandent surtout des livres d'heures et autres ouvrages édifiants à usage privé. Les commanditaires nobles sont souvent représentés dans les miniatures de dédicace au début de l’ouvrage. Au moyen de ces tableaux, on peut ainsi suivre les tendances de l’art du portrait, qui devient de plus en plus réaliste.

Avec l'apparition des ateliers commerciaux pendant la période gothique, surgissent de plus en plus d'artistes de renom, qui laissent leur nom à la postérité. À partir du , apparaît le maître typique, qui dirige un atelier consacré à la réalisation de tableaux et d'enluminures. Mais les scriptoriums monacaux restent néanmoins actifs.

C'est surtout dans les couvents réformés d'Allemagne méridionale, au , que l'on peut trouver des moniales comme (1450-1524), enlumineuse réputée. Les ouvrages de ces moniales sont typiquement de couleurs gaies, avec des expressions pleines de sentiment, mais peu ambitieux sur le plan artistique. On ne sait pas si ces moniales ont participé à la confection des ouvrages exceptionnels faits pour les couvents de femmes, ou dans quelle mesure des femmes ont pu participer aux ateliers professionnels. Pour les couvents de femmes, de splendides livres enluminés sont réalisés, tels le Graduel de KatharinentalMusée national de Zurich, LM 26117. ou le Graduel de Wonnental Choisir le chapitre et circuler. L'auteur, Christine de Pizan, raconte vers 1405 dans son ouvrage La Cité des dames l'histoire de l’enlumineuse Anastasia, qui a notamment enluminé des œuvres de Christine, et qui dépassait tous les artistes de Paris dans l’art d'orner les livres avec des ornements en feuilles de vigne ou en paysages en arrière-plan, et qui vendait ses ouvrages très cher Christine de Pizan, La Cité des dames. Traduit et édité en par Margarete Zimmermann (dtv klassik, Munich, 1990) p.116. On pourra consulter Le Livre de la Cité des Dames, texte traduit et présenté par Thérèse Moreau et Éric Hicks, 2005, Stock, collection Moyen Âge, .

Au , des ateliers libres s'imposent ; sans commanditaires, ils fabriquent et mettent en vente, en publiant leurs catalogues, des manuscrits peu onéreux, avec de simples dessins coloriés à la plume. L'atelier le plus connu est celui de Diebold Lauber, dont on trouve la trace entre 1427 et 1567 à Haguenau. Après le développement rapide de l’imprimerie et de l’illustration typographique, certains enlumineurs se concentrent sur les manuscrits ostentatoires de prestige. Des artistes renommés, au seuil de la Renaissance, se distinguent comme peintres de tableaux et d'enluminures, en dirigeant de puissants ateliers, tels Jan van Eyck, Jean Fouquet ou Andrea Mantegna. Tandis que les particularités régionales de style s'effacent, la manière individuelle des artistes s'impose.

Types de livres

vignette|upright=0.8|Folio 72 recto des Très Riches Heures du Duc de Berry Les Très Riches Heures du duc de Berry , Chantilly, Musée Condé Ms 65. des frères de Limbourg (France, entre 1410 et 1416)

La variété des textes enluminés s'étend significativement pendant la période gothique. C'est surtout la littérature laïque de cour en langue vernaculaire qui fait l'objet d'enluminures depuis le , en prenant place aux côtés des textes liturgiques en latin. Le seul genre laïc qui soit enluminé avec le plus grand luxe, avec des fonds d'or et des peintures opaques, est celui des chroniques. Les chroniques universelles unissent l'histoire et la littérature religieuse pour les laïcs. Dans le domaine de l'épopée, les ouvrages germanophones ne sont enluminés que tard, sans beaucoup d'ambition, tandis que la chanson de geste, notamment le cycle de Charlemagne, apparemment plus lié à l'écriture historique, est éditée en France de manière particulièrement luxueuse. Des manuscrits de prestige, sans aller cependant jusqu'au fond doré, apparaissent aussi pour des collections de cour dans le genre épique ou lyrique. Un exemple célèbre de ce genre de livre de compilation est le codex Manesse, ., réalisé vers 1330 à Zurich.

C'est surtout dans l'entourage des universités qu'apparaissent au les textes pratiques et spécialisés enluminés. À Bologne, ce sont les textes juridiques qui dominent. Dans ce domaine, on trouve aussi les bulles papales ou impériales, dont le plus célèbre exemple est la bulle d'or de Charles IV Bibliothèque nationale autrichienne, Vienne, Cod. 338. Reproductions de miniatures de la Bulle d'Or (Cliquer sur les miniatures pour les agrandir) enluminée sur commande de l'empereur Venceslas en 1400. Une source juridique abondamment enluminée est le Miroir des Saxons par Eike von Repgow, ouvrage d'usage pratique et non académique.