thumb| Lai d'Aristote, aquamanile, Musées royaux d'Art et d'Histoire, Bruxelles. Le Lai d'Aristote est un lai courtois, sous forme de fabliau, connu par six manuscrits des et dont la version la plus ancienne daterait de 1220Jeanne Wathelet-Willem, « Henri d'Andeli. Le lai d'Aristote, publié d'après tous les manuscrits par Maurice Delbouille », dans Revue belge de philologie et d'histoire, année 1953, Vol. 31, n° 31-1, 84-87, en ligne.. Il est attribué au poète normand Henri d'Andeli ou, depuis 2004François Zufferey, « Un problème de paternité: le cas d'Henri d'Andeli. II. Arguments linguistiques », Revue de linguistique romane, n° 68, 2004, 57-78 et « Henri de Valenciennes, auteur du Lai d'Aristote et de la Vie de saint Jean l'Évangéliste », dans Revue de linguistique romane, n° 69, 2004, 335-358., à Henri de ValenciennesLa paternité de l'œuvre était toujours contestée en 2007 - lire Mihai Cristian Bratu, L'Émergence de l'auteur dans l'historiographie médiévale en prose en langue française, Ph.D., New York University, 2007, 103..
Thème du poème Alexandre le Grand a arrêté ses conquêtes car il est tombé amoureux d'une charmante jeune Indienne ; cela mécontente ses officiers qui n'osent cependant s'en ouvrir à lui. C'est Aristote, son tuteur, qui le sermonne et lui rappelle ses devoirs politiques.
La jeune femme délaissée n'hésite pas à interpeler le roi et, apprenant l'intervention du philosophe, décide de s'en venger. Dès le lendemain, alors qu'il est plongé dans ses livres, elle attire son attention en se promenant dans le jardin et en chantant sous sa fenêtre, cheveux dénoués, portant un simple bliaud entrouvert sur sa chemise, ce qui provoque le désir de l'homme. Elle accepte ses avances pour autant qu'il devienne sa monture et qu'elle puisse le chevaucher - ce qu'Aristote accepte.
Alexandre, qui avait été prévenu par la belle, les voit dans cette posture et éclate de rire. Aristote, honteux alors de sa folie et de la position où il se trouve, doit admettre humblement que le jeune roi est excusable de s'être laissé enflammer par l'amour, puisque lui-même, malgré son âge, n'a pu s'en défendre.
La morale de l'histoire est qu'il ne faut pas blâmer les amants car Éros est le maitre de tous.
Origine du poème L'auteur affirme au début du poème qu'il a emprunté, et non inventé, le thème ; divers linguistes se sont interrogés quant à l'origine de l'histoire. vignette|gauche|Aristote et Campaspe, attribué à Alessandro Turchi (ca. 1690). Huile sur toile, musée Fabre, Montpellier. Maurice Delbouille, qui a analysé cinq des six manuscritsLe sixième, de Saint-Omer, lui étant inconnu - lire Monique Léonard, compte-rendu de « Henri d'Andeli, Les dits, Alain Corbellari, Paris, Champion, 2003, 240 p. », dans la revue d'histoire et de philologie Le Moyen Âge 3/2005, T. CXI, 641 à 715, en ligne., considère que le poème constitue l'adaptation dans un esprit clérical d'un conte oriental antérieur. Delbouille relève en effet des similitudes flagrantes dans un conte d'Al-Jahiz qui remonte au et qui se serait transmis par tradition orale comme d'autres l'ont étéH. Lemaitre, Th. van der Elst et R. Pagosse, La littérature française. I. Du Moyen Âge à l'âge baroque, Paris, 1970, 230. Le conte arabe du Vizir sellé et bridé reprend le même thème.
L'histoire d'Aristote, d'Alexandre et de la jeune femme se retrouve aussi au dans un exemplum utilisé par Jacques de Vitry dans ses Ces sermons ont été rédigés entre 1229 et 1240 - lire Michel Lauwers, La mémoire des ancêtres. Le souci des morts. Morts, rites et société au Moyen Âge., Beauchesne, 1997, 27. et repris par d'autres prédicateurs comme Étienne de Bourbon. Le style et le ton sont cependant fort différents : il ne s'agit plus d'une jeune Indienne qui ose interroger le roi et décide sur le champ de ce qu'elle fera avec Aristote, mais d'un drame conjugal où une reine fait enquêter pour comprendre l'éloignement de son roi, puis réfléchit longuement quant à ce qu'elle doit faire.
Des manuscrits du – dont le plus ancien du tout début du siècle, qui avait servi en 1695 à colmater les fuites des tuyaux de l'orgue du couvent de Benediktbeuren et ne fut retrouvé qu'en 1964-1965 lors de la restauration de l'instrument – utilisent également le thème mais avec des différences notables.
+ Comparaison entre les versions française et allemande de l'histoire Lai d'Aristote - français Aristote et Phyllis - allemandAlexandre est un roi victorieux qui a atteint l'Inde.Alexandre est un tout jeune homme à la cour du roi et de la reine, ses parents.La jeune femme est simplement nommée comme « l'Indienne ».La jeune femme s'appelle Phyllis, est de noble naissance, et vit dans l'entourage de la reine.Alexandre, négligeant ses devoirs de chef d'état et d'armée, se fait sermonner par Aristote.Alexandre, ne se concentrant plus sur ses leçons, se voit séparé de son amante sur ordre du roi à la demande d'Aristote dont les remontrances n'ont pas eu d'effet.La jeune femme veut se venger du philosophe.La jeune femme veut se venger du philosophe.Aristote promet à la belle, en échange de ses faveurs, d'intercéder pour elle auprès d'Alexandre.Aristote invite la belle à passer la nuit avec lui pour de l'argent.La scène de séduction se passe dans un jardin.La scène de séduction se passe dans un jardin.La promenade à dos d'Aristote se déroule sous les yeux d'Alexandre qui en rit.La promenade à dos d'Aristote se déroule sous les yeux de la reine et de ses suivantes et Phyllis injurie Aristote.Aristote reconnait devant Alexandre que celui-ci est excusable : « Amour vainc tot, & tot vaincra / tant com li monde durera ».Aristote s'enfuit dans un pays lointain où il médite sur le caractère pernicieux de la rouerie féminine.
Personnages Si toutes les versions européennes de l'histoire utilisent les noms d'Aristote et Alexandre - alors qu'ils n'apparaissent dans aucun des contes indiens ou arabes qui sont probablement à la source<ref>S.L. Smith, The power of women. A topos in Medieval art and literature, University of Pennsylvania Press, Philadelphie, 1995, 69.</ref> -, il en va différemment pour la jeune femme qui domine Aristote. Elle n'est pas prénommée mais simplement citée comme « l'Indienne » dans le Lai (comme dans la transcription du poème par Pierre Jean-Baptiste Legrand d'AussyFabliaux Ou Contes Du XII Et Du XIII Siècle, Fables Et Roman Du XIII, traduits ou extraits d'après plusieurs Manuscrits du temps ; avec des Notes historiques & critiques, & les imitations qui ont été faites de ces contes depuis leur origine jusqu'à nos jours. Nouvelle Édition, augmentée d'une Dissertation sur les Troubadours, T. I, Eugène Onfroy, Paris, 1781, 214 à 231, en ligne.</ref>), alors qu'elle est appelée « Fillis » ou « Phyllis » dans les manuscrits allemands. Elle porte généralement ce dernier prénom dans les autres utilisations de l'anecdote de l'« Aristote chevauché » - un prénom qui est apparu dans la mythologie grecque pour désigner une princesse délaissée, puis a été utilisé dans la littérature pastorale par Virgile et Ovide - mais on trouve aussi les prénoms Campaspe, Candaci, Orsina, Viola, Regina, Rosa, Orphale, Briséis.
Interprétation de l'histoire L'histoire d'Aristote transformé en monture est tellement connue au qu'elle est simplement citée (sans développement du sujet) dans l'encyclopédie en trois volumes Li livres dou trésor de Brunetto Latini, rédigé après 1260, où elle fait l'objet d'une note marginale et de deux miniatures dont l'importance contraste avec la simple initiale du début du manuscritBrigitte Roux, Mondes En Miniatures: L'iconographie Du Livre Du Tresor De Brunetto Latini, Droz, Genève, 2009, 90 et 91, 181 et 182.. Elle fait aussi l'objet d'une simple citation dans la longue liste d'hommes dominés par des femmes de la Confessio Amantis de John Gower (rédigé vers 1386) : <poem style="margin-left:20px">I syh there Aristotle also,Whom that the queene of Grece soHath bridled, that in thilke timeSche made him such a Silogime,That he foryat al his logique;Ther was non art of his Practique,Thurgh which it mihte ben excludedThat he ne was fully concludedTo love, and dede his obeissance<ref group="°">« J'y ai vu aussi Aristote que la reine de Grèce a bridé comme un cheval, de telle sorte qu'elle lui joua en ce temps un si mauvais tour qu'il en oublia toute sa logique. Aucune compétence dans l'apprentissage de sa pratique ne permettait d'exclure qu'il ne soit pleinement décidé à aimer, et à lui obéir. » Passage en anglais ancien cité dans Richard Brodie, John Gower's Confessio Amantis', 2005, , au chapitre , en ligne. </poem>
L'« Aristote chevauché » est devenu, au fil du temps, un topos donnant lieu à de multiples interprétations : pouvoir de la femme, pouvoir de l'amour, faillibilité de l'homme sage, conflit entre les valeurs religieuses et laïques, exprimant aussi la fascination et le scepticisme quant à la puissance de l'intellect. Aristote peut représenter l'homme universel, qui perd sa sagesse devant une belle femme, ou le professeur fou, voué à s'engager dans un comportement opposé à son enseignement, ou encore l'amant courtois contraint par la nature et l'amour à se rendre.
Si l'auteur du Lai centre l'histoire sur la primauté de l'amour, Matheolus accorde plus d'importance à Aristote dans son œuvre antiféministe : la chute d'Aristote ne démontre pas la faillibilité de tous les hommes, mais plutôt la confusion qui surgit chez les philosophes aristotéliciens lorsque le désir sexuel bouleverse leur monde particulier ; ce clerc souligne que ceux qui privilégient la contemplation intellectuelle comme la meilleure éthique de vie et comme la voie vers la vérité entre les choses divines et humaines sont particulièrement sensibles à une telle confusion Jessica Rosenfeld, Ethics and Enjoyment in Late Medieval Poetry. Love After Aristotle, Cambridge University Press, 2011, 114 à 117.. Jean le Fèvre de Ressons, traducteur de son contemporain Matheolus en français courant, réagit à cette vision antiféministe en rédigeant le Livre de leesce où il utilise l'histoire d'Aristote et Phyllis pour défendre les femmes. Notant que les meilleures sources qui existent pour montrer la résistance féminine ont été écrites par des hommes et citant notamment le Fèvre, Sandy Bardsley estime que le succès de l'histoire pourrait découler de ce que les femmes s'identifièrent silencieusement à Phyllis, femme dominant l'homme Sandy Bardsley, Women's Roles in the Middle Ages, Library of Congress Cataloging-in-publication Data, 2007,179., ce qui n'était pas socialement accepté.
La position de Phyllis, chevauchant Aristote en prélude à l'acte d'amour qu'il espère, n'est en effet pas sans rappeler l'acte sexuel dit , acte contre nature selon les Pères de l'Église, faisant partie du péché de luxure et qui, de plus, était considéré depuis Avicenne comme susceptible d'empêcher la fécondation John Thomas Jr. Noonan, Contraception. A history of his treatment by the Catholic theologians and canonists, Édition Enlarged, Cambridge, Mass., Belknap Press of harvard University Press, 1986, 239.. L'acte, pourtant, fut toujours pratiqué puisque les pénitentiels le citent. Si le code d'amour courtois place symboliquement la dame au-dessus de son amant, la femme n'est citée dans cette position que comme fourbe, adultère ou prostituée dans les farces et fabliaux, et les artistes du n'ont représenté l' que pour illustrer négativement, comme dans le Décret de Gratien, adultère ou fornication. Pour Vitry - qui se réfère à l'Ecclésiaste (Eccles. 19:3) et à une lettre de Saint Paul - et les prédicateurs qui l'ont suivi, l'anecdote d'« Aristote chevauché » constitue une mise en garde contre le pouvoir de la femme sur l'homme, la puissance du désir sexuel ayant un effet débilitant et humiliant.