L’affaire Saïd Bourarach, du nom de la victime, est une affaire criminelle dans laquelle le vigile d’un magasin de Bobigny, qui venait de subir une agression, est mort noyé dans le canal de l’Ourcq le mardi . Le fait que la victime soit d’origine marocaine et que les jeunes agresseurs soient de confession juive et soupçonnés de liens avec la Ligue de défense juive (LDJ), a poussé des associations communautaires, indignées par l’intérêt des politiques et des médias qu’elles considèrent anormalement faible, à s’interroger et à réagir. Ni le mobile raciste ni l’intention de tuer n’ayant été démontrés par l’enquête, les agresseurs de Saïd Bourarach sont condamnés à de la prison ferme et de lourds dommages-intérêts. La peine de 9 ans de prison de Dan Lampel est ramenée à 8 ans lors d'un second procès.
Récit de l'agression
De l'altercation à l'agression Le mardi , vers 19 h 10, Dan Lampel, un jeune homme se présente à l’entrée du magasin Batkor de Bobigny pour acheter un pinceau et de la peinture. Mais le magasin est fermé depuis dix minutes et l’agent de sécurité et maître-chien Saïd Bourarach, 35 ans d'origine marocaine, ne peut pas le laisser entrer. Une altercation a lieu avec des insultes et des échanges de coups. Saïd sort sa bombe de gaz lacrymogène sans l’utiliser. Deux témoins entendent le client dire : Mystérieuse mort d'un vigile retrouvé au fond du canal sur Le Parisien, 1 avril 2010. Un employé du magasin témoigne encore que le client .
Cinq minutes plus tard, appelés par Dan Lampel, arrivent quatre hommes de 18 à 26 ans, parmi lesquels son frère Michaël, son oncle Lucien Dadoun, et Dan Sellam, un ami ; la plupart sont des résidents de PantinWilly Le Devin, « Mort du vigile : la piste tenace du racisme » sur Libération, 10 mai 2010Les agresseurs de Saïd Bourarach ont écopé de 4 à 9 ans d'emprisonnement sur le site de la chaîne I-Télé, 26 mars 2015. Certains d’entre eux attaquent Saïd Bourarach qui lâche sa chienne sur eux et utilise sa bombe de gaz lacrymogène. Des insultes fusent, des coups de poing et de cric sont portés sur le vigile qui part se réfugier dans le magasin, mais un des hommes crie : . Saïd Bourarach, refusant de l’abandonner, renonce à se mettre en sécurité et sort du magasin malgré le danger. Il doit très vite prendre la fuite le long du canal de l'Ourcq, poursuivi par ses agresseurs. C’est la dernière fois que ses collègues le voient vivant.
Différentes hypothèses Plusieurs hypothèses à propos de ce qui s’est passé ensuite sont émises dès le début de l’enquête. Elles divergent sur le caractère volontaire de l’acte.
Hypothèse du plongeon involontaire La victime, assommée ou non, aurait pu être jetée à l’eau par un agresseur. C'est ce qu’estime un policier au lendemain des faitsUn vigile de Bobigny retrouvé mort dans un canal sur le site de TF1, 31 mars 2010.
Les scénarios du plongeon involontaire sont, au moins en 2010, tenus pour crédibles par l’entourage du vigile, selon lequel ce dernier . Après l’annonce des résultats de l’autopsie selon lesquels son compagnon s’est noyé, Nathalie Potignon témoigne même que celui-ci Hanane Jazouani, « France : Où en est l’affaire Saïd Bourarache, tué après un passage à tabac en 2010 ? » sur yabiladi.com, 11 avril 2013.
Hypothèse du plongeon volontaire Pour tenter d’échapper aux poursuivants, la victime se débarrasse d’objets encombrants et se jette à l’eau ; elle se noie peu après à cause de la fatigue ou de ses blessures.
Le principal agresseur, Dan Lampel, a avoué à la police lors des auditions mais nie l’avoir poussé volontairement dans le canal de l'Ourcq. D’après le témoignage de deux agents SNCF qui travaillaient sur la berge en face, Saïd Bourarach était poursuivi par plusieurs personnes mais n’aurait pas été pousséMort du vigile : une plainte pour faux témoignage sur Le Parisien, 14 juin 2011 ; ces dernières ont ensuite jeté des pierres dans l’eau tandis que le vigile nageait énergiquement vers l’autre berge.
Le juge d’instruction retient finalement cette hypothèse mais précise que le choc émotionnel dû à l’agression a influencé la décision de la victime.
Après l'agression Un des agresseurs crie avant de s’enfuir en courant que . Alertés d’une chute de Saïd Bourarach dans le canal, les employés du magasin se précipitent vers la rive, mais ne trouvent que la chienne dans l’eau. Un témoin raconte que .
Un des collègues du vigile alerte la police pour signaler sa disparition. Kamel, un employé de Batkor, déclare : Hanan Ben Rhouma, « Bobigny : hommage à Saïd Bourarach, mort pour rien » sur saphirnews.com, 10 avril 2010.
Les conséquences
L'enquête L’enquête sur la disparition de Saïd Bourarach a d’abord été confiée à la police de Bobigny, qui retrouve sur la berge . Les policiers découvrent, dans la Renault Clio de Dan Lampel restée sur le parking, un passeport qui permet d’identifier un des agresseurs. Le mardi , moins d’une heure après l’agression, cinq hommes et une femmeVigile retrouvé mort dans un canal: "Jamais il ne cherchait les ennuis, il avait un cœur énorme" sur Le Post , 1 avril 2010 sont appréhendés et mis en garde à vue. La plupart d’entre eux étaient connus pour des faits de violence ou d’usage et de détention de stupéfiants.
Dès le soir du , les hommes-grenouilles ont commencé les recherches, et le lendemain vers 16 heures 10Marie Desnos, « Mort suspecte d'un vigile à Bobigny » sur Paris Match, avril 2010 |, ils retrouvent dans le canal le corps sans vie de Saïd Bourarach. L’enquête est alors confiée à la brigade criminelle de la police judiciaire de Paris.
Le jeudi , l’autopsie pratiquée le matin à l’Institut médico-légal de Paris permet d’établir que le vigile est mort par noyade. Sont également constatées qui ne sont que des . Durant l’après-midi, les cinq hommes ont vu leur garde à vue prolongée et la jeune femme a été libérée.
Le , quatre des cinq hommes sont mis en examen et en détention provisoire pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner avec usage ou menace d’une armeAFP, « Vigile de Bobigny: quatre personnes placées en détention » sur L'Express, 2 avril 2010. Le parquet a requis un mandat de dépôt à leur encontre. Le dernier homme a été relâché.
Le procureur Sylvie Moisson expliquait alors que . Mais par la suite, deux agents SNCF témoignent en faveur du plongeon volontaire.
La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris a remis en liberté sous contrôle judiciaire, le , une des quatre personnes mises en examenAFP, « Vigile tué: un suspect libéré » sur Le Figaro, 14 avril 2010. Selon Nathalie Potignon, veuve de Saïd Bourarach, les autres ont été libérées après quatre mois de détention provisoire.
Le principal suspect Benjamin d’une fratrie de six enfants, Dan Lampel perd son père à l’âge de 10 ans. Il a 19 ans au moment de l’agression du vigile. Deux de ses frères témoignent que la famille, en proie à des difficultés financières, vit dans le respect des traditions juives sans être vraiment pratiquante.
Le journaliste Willy Le Devin a tenté de dresser un portrait de Lampel en interrogeant des habitants de son quartier et des policiers. À Pantin, le principal suspect traîne une mauvaise réputation. Dans son casier judiciaire sont mentionnés plusieurs faits de violences, de refus d’obtempérer, et des usages de stupéfiants récurrents. Un policier de Seine-Saint-Denis qui suit l’affaire dit que .
Les services du renseignement connaissent l’engagement de Dan Lampel à la Ligue de défense juive en 2008, au moment de l’affaire de la rue Petit où trois jeunes juifs avaient été battus alors qu’ils se rendaient dans une synagogue du arrondissement de Paris. Les mêmes services de renseignement déclarent que Dan Lampel et son frère Michaël avaient fait savoir à la LDJ qu’ils étaient prêts à se battre contre les agresseurs qui avaient frappé les trois jeunes gens. Toutefois, ces déclarations n'ont pas été suivies d'actions.
Dan Lampel a adressé au journal Libération un droit de réponse où il se présente comme un défenseur de la tolérance communautaire, conteste les informations sur son passé judiciaire, affirme que Saïd Bourarach avait une part de responsabilité dans la bagarre. Cependant, toujours selon Willy Le Devin, des propos injurieux envers les musulmans sur la page Facebook de Lampel, son adhésion à des groupes tels que « Le sionisme par passion », montrent la virulence de son militantismeDroit de réponse de Dan L. sur Libération, 24 juin 2010.
Début 2011, quelques mois après être sorti de détention provisoire, Dan Lampel a agressé verbalement un gardien de square noir et, selon des témoins, aurait proféré des propos racistes à son encontre. Pour cette affaire, il a été condamné à une peine de prison avec sursis.
Entre ses deux procès dans l’affaire Bourarach, Lampel, qui a temporairement trouvé refuge à Netanya en Israël (il a la double nationalité française et israélienne), devient un petit caïd et se drogue. Inquiété par la police pour des vols et des agressions, il est finalement incarcéré pour trafic de stupéfiants...
Les procès Le , Dan et Michaël Lampel, Lucien Dadoun et Dan Sellam sont renvoyés devant la cour d’assises de Bobigny sans fixer de date précise pour débattre des circonstances de la mort du vigileRenvoyés aux assises pour la mort de Saïd sur Le Parisien, 13 septembre 2013. Le principal accusé, Dan Lampel, qui estime que le lien entre les violences et la mort du vigile n’est pas direct, fait appel de son chef d’accusation, « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner avec usage ou menace d’une arme ». Le , la chambre de l’instruction de la cour d'appel de Paris valide cependant cette qualification. Ce faisant, elle écarte aussi la qualification d’homicide volontaire.
Le procès s’ouvre le au palais de justice de Bobigny, dans un climat tendu à cause des polémiques. La veuve de Saïd Bourarach est défendue, cette année-là, par François Danglehant, avocat de l'humouriste controversé Dieudonné.. Le , la représentante du ministère public déclare dans son réquisitoire : . Le verdict est rendu le malgré l’absence de Lucien Dadoun et de Dan Lampel. Ce dernier est condamné à 9 ans de prison, Dadoun à 6 ans, les deux autres accusés à 4 ans de prison.
Le , le tribunal de Bobigny condamne les quatre agresseurs de Saïd Bourarach à verser de dommages-intérêts aux proches de la victime. Cette condamnation vient s’ajouter aux peines de prison ferme prononcées en mars.
L’État français, qui a perdu la trace de Lucien Dadoun, demande en 2016 l’extradition de Dan Lampel, arrêté pour trafic de stupéfiants en Israël, pays où il a fui juste avant le verdict de . Lampel est extradé en malgré un recours déposé par sa famille devant la cour suprême israélienne. Il demande alors à être rejugé, selon son avocat Patrick Klugman. Le nouveau procès a lieu dans une ambiance plus calme que celle du premier. Le , la cour d’assises de Bobigny condamne finalement Dan Lampel à une amende et à 8 ans de prison ferme, soit, par rapport à 2015, une peine plus légère d’une année.
Les polémiques
Un crime raciste ? Dès le début de sa garde à vue, Dan Lampel affirme pour se défendre que Saïd Bourarach a proféré lors de l’altercation une insulte antisémite du genre : Aziz Zemouri, « Mort d'un vigile à Bobigny : les circonstances se précisent » sur Le Figaro, 2 avril 2010. Cependant, des insultes à caractère raciste ou antisémite ne sont corroborées par aucune déposition. Le procureur de la République de Bobigny, Sylvie Moisson, retient l’homicide involontaire : elle ne trouve et indique que .
À la suite de la défense du principal suspect prétendant avoir été insulté en tant que Juif, SOS Racisme Vigile de Bobigny : "l'intention d'homicide n'est pas établie" sur Le Parisien, avril 2010.. Une analyse proche est formulée par le grand rabbin de France Gilles Bernheim dans un message de condoléances adressé à la famille du vigile.