La pop philosophie (ou pop’philosophie, selon la graphie d’origine) est une notion inventée par Gilles Deleuze durant les années 1970, qui connaît un regain d’intérêt au début du sur la scène culturelle parisienne. Sa seule caractéristique stable consiste dans l’affirmation d’une connexion possible entre la philosophie et la « pop culture », entendue comme l’ensemble des productions culturelles de masse du monde contemporain. Mais la définition précise de cette articulation évolue largement entre les années 1970 et les années 2000.

L’idée de Deleuze À l’origine de la notion de « pop’philosophie »Pour tout le paragraphe, cf. l’article de Dork Zabunyan, « Deleuze fait cours : une pédagogie du concept cinématographique », dans Critique, , 2006, ., il y a la publication de L'Anti-Œdipe par Deleuze et Guattari en 1972On voit la locution apparaître dans la Lettre à un critique sévère, publiée par Michel Cressole en 1973 et reprise dans Pourparlers, Minuit, 1990. Cette lettre défendait L'Anti-Œdipe et ses auteurs de diverses accusations et insultes.. L’idée d’une philosophie ou d’une analyse qui fût « pop » n’était au départ qu’un rêve pour Deleuze« Et sans doute on ne peut pas dire que L'Anti-Œdique soit débarrassé de tout appareil de savoir : il est encore bien universitaire, assez sage, et ce n’est pas la pop’philosophie ou la pop’analyse rêvées. » Ibid. ., qui souhaitait écrire un livre qui pût toucher immédiatement un public non spécialiste et essaimer à la manière de la « musique pop » de ces années-là, qui furent le théâtre d’adhésions collectives à la fois spectaculaires et spontanées, aussi diverses que Woodstock et Mai 68.

L’idée même de pop’philosophie ouvre donc une piste d’explication interne du succès rencontré par les publications deleuziennes et guattariennes hors du champ des spécialistes de la philosophie et de la psychanalyseCf. l'entretien accordé par Élie During, « Deleuze : La pop'philosophie », dans Sciences humaines, numéro spécial 3 : Foucault, Derrida, Deleuze : Pensées rebelles, mai-juin 2005.. Ce rêve d’un effet immédiat et naïf des livres de philosophie trouve sa justification dans la pensée de Deleuze sur les intensités, comme le montre ce passage de la Lettre à un critique sévère, toujours à propos de L'Anti-Œdipe :

Les reprises au Au départ du regain d’intérêt pour cette notion, il y a l'intérêt médiatique pour les ouvrages d'un jeune philosophe, Vincent Cespedes, avec un essai de philosophie sur la télé-réalité (I Loft You, Mille et Une Nuit, 2001, sur Loft Story), un autre sur les violences urbaines (La Cerise sur le Béton. Violences urbaines et libéralisme sauvage, Flammarion, 2002), et surtout Je t'aime. Une autre politique de l'amour (Flammarion, ), ouvrage de 500 pages à propos duquel Robert Maggiori écrira dans Libération : « Je t'aime repose aussi sur une autre base : un "postulat désirant" qui le fait pop-philosopher »Libération, Robert Maggiori, « Collusion affective », 27 mars 2003..

En , un collectif de jeunes philosophes proches d’Alain Badiou publient un recueil d’études consacrées à la dimension métaphysique du film américain à grand succès Matrix, qui est lui-même tissé de références philosophique plus ou moins explicitesMatrix : machine philosophique, Ellipse, 2003.. On voit ensuite éditer une série de livres de philosophie consacrés au cinéma commercial ou au rock, comme ceux de la collection « Philosophie et cinéma » fondée chez Vrin par Éric Dufour ou l'ouvrage Rock'n philoRock'n philo, Paris, Bréal 2011, J'ai Lu, 2015 Rock'n philo vol. 2, Paris, J'ai Lu, 2016 de Francis Métivier. Paraissent aussi des ouvrages plus difficiles à cerner, comme les collectifs Fresh Théories, liés aux expositions d'art contemporains du Palais de Tokyo et faisant l'éloge du recyclage culturel, ou encore l'entretien Pop philosophie de Mehdi Belhaj Kacem, un philosophe qui voit dans « l'actrice de cinéma » le point aveugle du structuralisme lacanienCf. L'Essence n de l’amour, de Mehdi Belhaj Kacem, co-éd. Fayard/Tristram - , nouvelle édition augmentée, J'ai Lu, 2010..

En 2009, Jacques Serrano, , crée à Marseille une manifestation annuelle qui articule son combat de longue haleine au jeune mouvement parisien : la « Semaine de la pop philosophie »Cf. par exemple cette note du Nouvel Observateur. L’expression « pop philosophie » devient dès lors synonyme d’un intérêt renouvelé des intellectuels pour les produits culturels populaires, intérêt illustré entre autres par la publication des Écrivains en séries chez Léo Scheer, recueils de nouvelles et de témoignages de gens de lettres sur leur culture télévisuelleCf. cet article du Nouvel Observateur. Le recueil est présenté lors de la première Semaine de la pop philosophie..

Il faut alors remarquer deux différences avec la « pop’philosophie » dont rêvait Deleuze. D’une part, le succès médiatique et populaire des livres de la nouvelle « pop philosophie » n’a aucune commune mesure avec celui de L'Anti-Œdipe. D’autre part, leur présentation est souvent sophistiquée, suivant des codes proches de l’art contemporain, et nourrie de clins d’œil pour initiésLe titre même de Fresh Théorie est un clin d’œil à la notion snob s’il en est de French Theory.. Il ne s’agit donc plus de destiner à un lectorat non spécialiste des ouvrages philosophiques, mais d’offrir à un public averti en termes de théorie, des ouvrages consacrés à des objets tout venant, non spécialisés, qui se trouvent par là même haussé au rang de critère de distinction parmi l’élite, selon un processus paradoxal mais fréquentPierre Bourdieu, La Distinction, Minuit, 1979..

Notes et références

Catégorie:Courant philosophique