Les relations entre la Syrie et la Turquie sont les relations internationales s'exerçant entre deux États frontaliers du Proche-Orient, la Syrie et la République de Turquie.
Les relations turco-syriennes s’inscrivent dans la continuité d’un rapport complexe entre Turquie et monde arabe. Le mythe des « traîtres » arabes est une représentation ancrée dans l’imaginaire collectif turc : les Arabes, en particulier les Syriens sous l’égide du roi Fayçal, sont perçus au comme ayant pactisé avec les Occidentaux contre les Turcs afin de prendre Damas.
En Syrie, la représentation des Turcs est très influencée par le souvenir de l’époque ottomane et les persécutions subies sous le règne ottoman, notamment à travers la culture populaire.
Parmi les différends entre les deux États : le rattachement du Sandjak d'Alexandrette à la Turquie en 1939 (devenant la province de Hatay) en 1939, les conflits de l'eau résultant du projet d'Anatolie du Sud-Est par la Turquie et le soutien de la Syrie au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
Malgré une amélioration des relations après 1999 à la suite de l'expulsion du chef du PKK Abdullah Öcalan par les autorités syriennes, puis la signature de l'accord de libre-échange entre la Turquie et la Syrie, à partir de 2011 la guerre civile syrienne a de nouveau tendu les relations entre les deux paysTrade flow between Turkey and Syria dries up, Abigail Fielding-Smith et Funja Guler, The Financial Times, 3 août 2011. La défense anti-aérienne syrienne abat même un avion de la force aérienne turque effectuant un vol d'entraînement au-dessus des eaux internationales.
Les deux pays sont membres de l'Union pour la Méditerranée et de l'Organisation de la coopération islamique.
Dans des enregistrements divulgués en 2014, le chef des services secrets turcs Hakan Fidan suggère de faire tirer des roquettes depuis la Syrie vers la Turquie afin de justifier une action militaire en représailles.
Les relations turco-syriennes après la chute de l'Empire ottoman Le sandjak d'Alexandrette : racines historiques d’une source de tension diplomatique constante Plusieurs tensions larvées jettent une ombre sur les relations turco-syriennes, dont la plupart plongent leurs racines dans la période de protectorat européen sur la région. De nombreuses tensions sont en effet liées à des controverses sur la frontière entre les deux pays, tels que la question du partage des eaux du Tigre et de l’Euphrate.
L’une des tensions les plus importantes et emblématiques de la relation est celle sur le sandjak d'Alexandrette. Dès 1946, la nouvellement indépendante République syrienne attaque l’État turc sur son acquisition du sandjak d’Alexandrette, ou sandjak d’Iskenderun, jugée illégitime.
Le terme de « sandjak » désigne une ancienne division administrative de l’Empire ottoman. À la chute de ce dernier, en 1918, le sandjak d’Alexandrette, bordée par le golfe du même nom, devient officiellement la province de Hatay. Cette-dernière présente une grande importance stratégique : au carrefour du Proche-Orient, entre Iran, Syrie, Turquie, Jordanie et péninsule arabique, voie de passage entre l’ouest de la Turquie et l’Anatolie du Sud-est, elle est également une source d’énergie non négligeable via de nombreux oléoducs. La baie d’Iskenderun est en outre un lieu de dynamisme économique important : ports commerciaux et industriels, terres agricoles (blé, coton, tabac, olives, légumes de serre), industrie (aciérie).
À la chute de l’Empire ottoman, sur les bases des accords d’Ankara du , aussi connus sous le nom de « accords Kemal-Franklin-Bouillon », les Français reconnaissent un régime spécial pour le sandjak d’Alexandrette : la communauté turque bénéficie de mesures culturelles favorables et le turc est autorisé à être la langue officielle.
En effet, les Turcs représentent 39 % de la population de la province d’Hatay, et 60 % de celle de la capitale, Antioche. Sur ce constat se basent les revendications turques sur la région : les Français ont alors le contrôle de la province d’Hatay, comme partie de la Syrie mandataire. Dans le contexte de montée des tensions en Europe, la France finit par accorder le contrôle du sandjak d’Alexandrette à la Turquie par l’accord « arrangement portant règlement définitif des questions territoriales entre la Turquie et la Syrie », du .
La Syrie exprime dès son accession à l’indépendance au printemps 1946 des vues sur le sandjak, désigné par le nom de « liwa d’Iskenderun ». Ce litige territorial rejoint des problématiques identitaires dans les deux pays : le nationalisme turc en construction va de pair avec l’affirmation des frontières et les contestations de celles-ci réveillent le syndrome de Sèvres au sein de la société turque. Selon la vision syrienne, l’appartenance du sandjak à la Turquie est une preuve d’un expansionnisme turc vers le sud moyen-oriental, qui s’oppose aux réparations des dommages commis envers l’intégrité territoriale syrienne durant la domination étrangère. Ainsi, dans les manuels scolaires syriens des années 1960, sous le régime nationaliste du parti Baas, celui-ci est ainsi représenté comme une province syrienne injustement arrachée à la mère patrie – bien qu’à l’époque de l’attribution du sandjak à la Turquie, celui-ci n’appartenait de fait à aucun autre État souverain.
Les militants nationaliste syriens originaires d’Alexandrette, majoritairement alaouites, poussent massivement vers cette politique territoriale révisionniste. Parmi eux on trouve Zaki Al Arsûzî, théoricien du nationalisme arabo-syrien.
Cette question du liwa d’Iskenderun/Alexandrette s’agrège en effet bien souvent aux relations tendues que la Turquie entretient avec le reste du monde arabe : l’Arabie saoudite prend ainsi la décision politique en 1985 de ne plus accorder de visa aux Turcs natifs de la province de Hatay. Néanmoins, certains pays arabes se rangent ponctuellement à la vision turque, comme le roi Faysal II d’Irak en 1946.
Dans les années 2000, le contentieux tend à se tasser autour d’un statu quo : des opérations de déminage et la création de zones franches prouvent une certaine reconnaissance de la part de la Syrie. Des dédommagements financiers pour régler la question des expropriations de paysans syriens ou turcs sont envisagés.
La guerre froide et l’accentuation des tensions Au sein de la guerre froide, les tensions s’accentuent. La Turquie est en effet proche du bloc occidental : Ankara reconnaît Israël dès 1949, ce qui ne manque pas de peser sur ses relations avec ses voisins arabes. La Turquie devient également membre de l’OTAN en 1952, se positionnant comme la puissance alliée des États-Unis au Proche-Orient. L’alliance de la Turquie avec les États-Unis s’explique par des enjeux sécuritaires, face aux pressions soviétiques qu’elle subit au Nord.
Le régime syrien, en revanche, dont tous les bords politiques (étatistes corporatiste, socialistes, nationalistes ethnique ou islamistes) sont déjà très critiques envers la Turquie et influencés par l’essor des partis de gauche, se range dans le camp soviétique. Cette inscription dans la bipolarité mondiale renforce les tensions, notamment sur les controverses frontalières.
Les rapports turco-syriens face à la crise de Suez Durant la crise de Suez de 1956, Syrie et Turquie sont ainsi affiliées à des blocs opposés. Pour la Turquie, la crise signifie une occasion de réaffirmer son importance stratégique auprès de ses alliés occidentaux. Néanmoins, le discours turc sur la stabilité supposée être apportée à la région du Moyen-Orient par les puissances occidentales est largement discrédité par cette opération franco-britannique. La Syrie quant à elle est alliée avec l’Égypte.
La crise turco-syrienne de 1957 Face aux troubles qui surviennent en Jordanie au printemps 1957, les pays voisins comme les grandes puissances s’alarment sur une potentielle déstabilisation régionale. La Syrie intervient militairement par jeu d’alliances ; de ce fait, elle se retrouve face aux États-Unis, qui vise à empêcher la région de tomber aux mains des forces communistes.
Le New York Times du publie un entretien avec le chef d’État russe, Khrouchtchev, dans lequel celui-ci s’exprime ainsi sur la crise : . Cependant, selon l’ambassadeur turc en Jordanie à l’époque, Mahmut Dikerdem, les menaces relèvent avant tout de la manœuvre politique, plus que d’une réelle intention guerrière. Cette hypothèse est corroborée par la désescalade amorcée par l’URSS dès la fin : le , Khrouchtchev annonce explicitement qu’il n’y aura pas de crise entre Ankara et Moscou.
Dans les années suivant cette crise, la Turquie comme la Syrie doivent elles-mêmes faire face à des troubles domestiques, respectivement coup d’État et tournant dictatorial du régime. La Syrie est également un régime de plus en plus rentier : notamment après la guerre du Kippour de 1973, elle bénéficie d’un soutien diplomatique et financier croissant de la part des monarchies pétrolières. Cela a pour effet de pousser la Turquie a une diplomatie plus multilatérale : elle entame des efforts vers le Moyen-Orient avec un discours relativement pro-arabe, même si ceux-ci restent marginaux du fait de l’alliance turco-américaine et de la détérioration des rapports entre Israël et le monde arabo-musulman.
Les rapports turco-syriens face à la question israélo-palestinienne : une politique turque ambiguë Dès la création de l’État israélien, la Turquie le reconnaît à la fois comme État légitime et comme allié stratégique : c’est le premier État à majorité musulmane à apporter son soutien à Israël, ce qui n’améliore pas ses relations avec son voisin syrien. Une certaine ambivalence est néanmoins de mise dans le contexte régional : la Turquie s’oppose ainsi stratégiquement au partage de la Palestine lorsque celui-ci est voté à l’ONU.
La tension diplomatique israélo-syrienne profite en outre à la Turquie : Damas détourne ainsi le regard des conflits territoriaux tel que celui sur la province de Hatay.
Dans les années 1960, les aides économiques américaines baissent et le développement économique turc prend son envol. La Turquie exerce alors sa nouvelle stratégie diplomatique relativement pro-arabe : en 1967 et en 1973, elle défendra ainsi la cause des pays arabes face à Israël à l’ONU et n’hésite par à leur fournir ravitaillement alimentaire, vestimentaire ou médical via le Croissant Rouge.
Néanmoins, sa tentative d’équilibrer ses relations diplomatiques entre alliance avec Israël et bons rapports avec les pays arabo-musulmans agacent des deux côtés. La Syrie décrie notamment cette attitude à la sortie de la Conférence Islamique de Rabat en 1969 : la stratégie turque vers le Moyen-Orient n’améliore pas les relations entre les deux pays.
L’alliance militaire israélo-turque de 1996 n’arrange pas ce climat de tension.
Une relation inscrite dans des enjeux ethniques et énergétiques La controverse autour du partage des eaux transfrontalières et le projet d’Anatolie du Sud-Est vignette|350x350px|Le barrage Atatürk. La question de l’exploitation des eaux du Tigre et de l’Euphrate, imbriqué dans la question des minorités, est un sujet de discorde ancien entre Turquie, Syrie et Irak.
La Syrie mandataire conclue pour la première fois des accords avec la Turquie sur la question de l’Euphrate. Ces accords sont néanmoins remis en question dans les années 1960, date à laquelle les premiers projets d’aménagement basés sur l’exploitation du fleuve sont lancés : les pourparlers turco-syriens commencent en 1962 et un comité technique est créé pour régler la question en 1965, auquel l’Irak est invité à participer. Aucun consensus ne parvient néanmoins à être atteint.