L'expédition d’Amorium est une campagne militaire menée par le califat abbasside contre l'Empire byzantin à l'été 838, et l’un des évènements majeurs dans la longue histoire des guerres arabo-byzantines. Elle est dirigée par le calife Al-Mu'tasim en personne en représailles à une expédition byzantine conduite par l’empereur Théophile dans les régions frontalières abbassides l’année précédente. Mu'tasim vise la ville d’Amorium, une cité byzantine d’Anatolie occidentale qui est le berceau de la dynastie régnante mais aussi l’une des plus importantes villes byzantines de l’époque. Le calife rassemble une armée exceptionnellement grande qu’il divise en deux parties : la première pénètre profondément dans l’Asie Mineure byzantine tandis que la seconde, située au nord, défait les troupes conduites par Théophile à Anzen. Les troupes abbassides convergent ensuite vers la ville d’Ancyre abandonnée par les Byzantins. Après avoir pillé la ville, elles se dirigent vers le sud, en direction d’Amorium qu’elles atteignent le . Théophile, qui fait face à des intrigues de cour à Constantinople et à la révolte de l’important contingent khurramite de son armée, ne peut intervenir.
Amorium est puissamment fortifiée et possède une garnison importante. Toutefois, un traître révèle aux Arabes un point faible dans la muraille, où les assiégeants concentrent leurs attaques jusqu’à dégager une brèche. Au cours d'une tentative de négociation, les Byzantins, incapables de percer les lignes adverses, retirent imprudemment leurs troupes du secteur de la brèche, ce qui permet aux Arabes d'entrer dans la ville et de s'en emparer. La plupart de ses habitants sont massacrés et les autres sont réduits en esclavage. Amorium est complètement détruite et ne parvient pas, par la suite, à retrouver sa prospérité d’antan. La majorité des survivants sont finalement relâchés après une trêve signée en 841 mais plusieurs personnalités importantes sont conduites à Samarra et exécutées dans les années suivantes après avoir refusé de se convertir à l’islam. Ils sont dès lors désignés comme les « 42 martyrs d’Amorium ».
La conquête d’Amorium n’est pas seulement un désastre militaire majeur et un échec personnel pour Théophile, incapable de défendre sa ville natale : c’est aussi un traumatisme pour les Byzantins qui résonne encore dans la littérature bien des années plus tard. Pour autant, le sac d’Amorium ne modifie guère l’équilibre des forces qui bascule peu à peu en faveur des Byzantins. Toutefois, il discrédite fortement la doctrine de l’iconoclasme, ardemment soutenue par Théophile. En effet, l’iconoclasme appuie largement sa légitimité sur les succès militaires de ses partisans. De ce point de vue, la chute d’Amorium contribue à son abandon peu après la mort de Théophile en 842.
Contexte
Un sursaut byzantin thumb|Follis d'un nouveau type frappé en grande quantité en hommage aux victoires de Théophile contre les Arabes à partir de 835. Sur l'avers, il est représenté en habits triomphaux, portant la toupha.
Quand le jeune empereur Théophile accède au trône en 829, les Byzantins et les Arabes sont en guerre de façon quasi-continuelle depuis presque deux siècles. Théophile est un homme ambitieux et un fervent défenseur de l'iconoclasme, une doctrine qui interdit de reproduire des figures divines et de vénérer des icônes. Il cherche à renforcer son régime et à soutenir sa politique religieuse par des succès militaires contre les Abbassides, le principal adversaire de l'empire. Dans le même temps, les attaques arabes contre l'Orient byzantin ne faiblissent pas. Ainsi, lors de son règne, le calife Al-Ma’mūn lance plusieurs raids de grande envergure. Il progresse aussi en Sicile où les musulmans s'établissent de plus en plus solidement..
Confronté à des complots iconophiles, Théophile rétablit, en , la politique d'élimination des iconophiles et de toute autre personne considérée comme hérétique, ce qui entraîne notamment des arrestations de masse et des exils, des tabassages et des confiscations de propriété. Aux yeux des Byzantins, Dieu semble récompenser cette décision. En effet, Al-Ma'mun décède alors qu'une nouvelle invasion de l'Asie Mineure byzantine, qui devait être la première étape vers une conquête de Constantinople, venait d'être lancée. Son frère et successeur Al-Mu'tasim peine à imposer son autorité, du fait notamment de la rébellion de la secte religieuse de la Khurramiya dirigée par Babak Khorramdin. Théophile en profite pour remporter quelques victoires et renforcer son armée avec l'arrivée de partisans de la Khurramiya conduits par Nasr (ce dernier, tout comme ses hommes, se convertit au christianisme et prend le nom de Théophobos).. Si les succès de l'empereur ne sont guère spectaculaires, ils interviennent après deux décennies de défaites et de guerres civiles sous des empereurs iconophiles. Théophile utilise donc ses succès pour démontrer la justesse de sa politique religieuse, manifeste puisqu'il dispose visiblement de la protection divine, et pour associer sa personne à la mémoire de l'empereur iconoclaste Constantin V et ses victoires. C'est dans cet esprit qu'il introduit de nouveaux folles frappés en grand nombre et sur lesquels il est dépeint sous la forme classique de l'empereur romain victorieux...
L'élément déclencheur : la campagne byzantine de 837 thumb|left|Solidus en or représentant Michel II et son fils Théophile, les deux premiers représentants de la dynastie amorienne originaire d'Amorium. En 837, Théophile décide, sur l'exhortation de Babak soumis à une forte pression, de profiter du fait que les Abbassides sont occupés par la répression de la révolte khurramite pour mener une grande campagne contre les émirats arabes frontaliers et soutenir, par la même occasion, les Khurramites. Il rassemble une grande armée comptant entre et hommes selon al-Tabari. Elle envahit le territoire arabe dans les alentours du haut Euphrate et ne rencontre presque aucune résistance. Les Byzantins prennent les villes de Sozopetra et d'Arsamosate et pillent les campagnes. Ils soutirent d'importantes rançons de la part de villes auxquelles ils promettent en échange de ne pas les attaquer. Enfin, ils défont plusieurs petites armées arabes.. Alors que Théophile revient en territoire byzantin célébrer son triomphe et être acclamé au sein de l'Hippodrome de Constantinople comme « champion incomparable », les réfugiés de Sozopetra commencent à arriver à Samarra, la capitale d'al-Mu'tasim. La cour du calife est choquée par la brutalité et la hardiesse des raids. En plus d'avoir agi en collaboration avec les rebelles khurramites, les Byzantins ont, au cours du sac de Sozopetra (qui serait selon certaines sources le lieu de naissance du califeL'idée selon laquelle Sozopetra ou Arsamosata seraient les villes natales de Mu'tasim se trouve uniquement dans les sources byzantines. La plupart des historiens modernes considèrent que c'est une invention plus tardive construite comme un parallèle au fait qu'Amorium est probablement la ville natale de Théophile. L'information est donc probablement délibérément ajoutée pour équilibrer et réduire les effets du choc représenté par la chute de la ville d'Amorium (, .), tué tous les prisonniers masculins et vendu les autres comme esclaves tandis que certaines prisonnières ont été violées par les Khurramites au service de Théophile....
Pour pouvoir mener campagne contre les Byzantins., le calife règle d'abord la question khurramite. En effet, l'expédition de Théophile n'a pas suffisamment déstabilisé les Abbassides pour empêcher le général Afchin, à la fin de l'année 837, de chasser de leurs forteresses montagneuses Babak et ses compagnons : ce dernier s'enfuit en Arménie mais il est trahi, livré aux Abbassides et finit par mourir sous la torture.. Une fois ce front réduit, Mu'tasim rassemble une importante armée à Tarse. Selon la source la plus fiable, celle de Michel le Syrien, elle compte hommes dont serviteurs ainsi que animaux. D'autres historiens citent des chiffres plus importants. Ainsi, Al-Masudi parle de à personnes.Les effectifs connus des armées, que ce soit pour l'expédition de Théophile de 837 et pour la campagne de représailles d'Al-Mu'tasim, sont inhabituellement élevés. Certains historiens comme Bury et Treadgold acceptent les chiffres de Michel le Syrien comme plus ou moins précis mais d'autres historiens modernes sont plus sceptiques vis-à-vis de ces chiffres. En effet, les armées de campagne médiévales dépassent rarement les hommes, et les traités militaires arabes et byzantins suggèrent que les armées comptent généralement à hommes. Même durant la phase d'expansion militaire continue de l'Empire byzantin à la fin du , les manuels militaires byzantins considèrent des armées de hommes comme exceptionnellement nombreuses et taillées pour être conduites par l'empereur en personne. Par comparaison, l'ensemble des forces militaires nominales disponibles au sein de l'Empire byzantin au sont estimées entre et hommes. Pour plus de précisions voir et .. À la différence des campagnes plus anciennes qui se contentaient d'attaquer les forts de la région frontalière, cette expédition a pour objectif de s'enfoncer profondément en Asie Mineure pour atteindre Ancyre et Amorium. C'est cette dernière qui est la principale cible, comme en témoigne le fait que le calife ait pu faire inscrire le nom de la cité sur les bannières et les boucliers de ses soldats. La ville est la capitale du puissant thème des Anatoliques et se situe sur une position stratégique. À l'ouest du plateau anatolien, elle contrôle la principale route méridionale empruntée par les invasions arabes. Elle est aussi le lieu de naissance de Michel II l'Amorien, le père de Théophile, et ce dernier pourrait aussi y être né... Du fait de son importance stratégique, Amorium avait souvent été la cible des attaques arabes des , et Al-Ma'mun, le prédécesseur d'Al-Mutasim, avait prévu de l'attaquer avant de mourir en 833...
Première phase de la campagne upright=1.7|thumb|Carte des raids arabes et byzantins en 837-838 (la ville de Dorylaion correspond à la cité de Dorylée). Positionnement des armées Le calife divise ses forces en deux parties : dirigés par le général Afchin sont envoyés pour rejoindre les forces de l'émir Omar al-Aqta et envahir le thème des Arméniaques, au nord-est. Dans le même temps, l'armée principale dirigée par le calife en personne doit envahir la Cappadoce en passant par les Portes ciliciennes. Une partie de l'armée du calife est détachée pour servir d'avant-garde, sous le commandement du général Ashinas avec Itakh dirigeant l'aile droite, Ja'far ibn Dinar al-Khayyat dirigeant l'aile gauche et 'Ujayf ibn 'Anbasa le centre. il est prévu que les deux forces se rejoignent à Ancyre avant de marcher ensemble sur Amorium...
Du côté byzantin, Théophile est très tôt mis au courant des intentions du calife et quitte Constantinople au début du mois de juin. Son armée inclut des hommes des Anatoliques et peut-être des thèmes européens. Les régiments d'élite de la tagmata ainsi que les Khurramites sont aussi présents. Les Byzantins s'attendent à ce que l'armée arabe, après avoir franchi les Portes ciliciennes, avance vers le nord et Ancyre pour se diriger ensuite vers le sud et Amorium. Bien que les généraux byzantins conseillent l'évacuation de cette dernière ville, Théophile décide de renforcer la garnison avec l'adjonction d'hommes de la tagmata des Excubites et de la Vigla ainsi que d'Aétios, le stratège des Anatoliques... Avec le reste de son armée, Théophile se met en route pour s'interposer entre les Portes ciliciennes et Ancyre. Il campe sur la rive nord du fleuve Halys, près de l'un de ses affluents majeurs.