Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, communément appelé Talleyrand[] ou []. Voir Jean-Marie Pierret, Phonétique historique du français et notions de phonétique générale, Peeters, Louvain-la-Neuve, 1994, ., né le à Paris où il est mort le , est un homme d'Église, un homme d'État et un diplomate français, actif du règne de à celui de Louis-Philippe, particulièrement pendant les périodes de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration.

Issu d'une famille de haute noblesse, mais souffrant d'un pied bot, il est orienté vers une carrière ecclésiastique en vue de prendre la succession de son oncle, archevêque de Reims. Ordonné prêtre en 1779, il est nommé en 1788 évêque d'Autun. Sous la Révolution, il adhère d'abord à la Constitution civile du clergé (1790), puis renonce à la prêtrise pour mener une vie laïque.

Talleyrand occupe des postes de pouvoir sous la plupart des régimes qui se succèdent en France : sous l'Ancien Régime, il est agent général du clergé (1780) ; en 1789, il se fait élire député du clergé aux États généraux, est un moment président de l'Assemblée nationale constituante en 1790 et est à l'origine de la Constitution civile du clergé ; en 1792-1793, il est ambassadeur de France au Royaume-Uni ; sous le Directoire, il est ministre des Relations extérieures et le reste sous le Consulat et l'Empire ; en 1814, il est président du gouvernement provisoire ; sous la Restauration, il est ambassadeur, ministre des Affaires étrangères et président du Conseil des ministres ; enfin, sous la monarchie de Juillet, il est ambassadeur.

Il assiste aux couronnements de en 1775, de en 1804 et de en 1825Au couronnement de , son père a le premier rôle ; à celui de , il exerce la fonction de grand chambellan, comme on le voit sur le tableau du sacre, de David, et enfin à celui de , il est de nouveau grand chambellan. et n'ayant pas été couronnés..

Il intervient fréquemment dans les questions économiques et financières, pour lesquelles son acte le plus fameux est la proposition de nationalisation des biens du clergé en 1789. Toutefois, sa renommée provient surtout de sa carrière diplomatique exceptionnelle, dont l'apogée est le congrès de Vienne. Homme des Lumières, libéral convaincu, tant du point de vue politique et institutionnel que social et économique, Talleyrand théorise et cherche à appliquer un « équilibre européen » entre les grandes puissances.

Réputé pour sa conversation, son esprit et son intelligence, il mène une vie entre l'Ancien Régime et le . Surnommé le « diable boiteux »D'après le titre d'un roman de Lesage, Le Diable boiteux. et décrit comme un traître cynique plein de vices et de corruption ou au contraire comme un dirigeant pragmatique et visionnaire, soucieux d'harmonie et de raison, admiré ou détesté par ses contemporains, il suscite de nombreuses études historiques et artistiques.

Origines familiales et formation

vignette|gauche|Plaque 4 rue Garancière (Paris).

Naissance Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord naît le au domicile de ses parents, sis au numéro 4 de la rue Garancière à ParisLa rue Garancière est aujourd'hui située dans le arrondissement, entre la rue Saint-Sulpice et la rue de Vaugirard, près du jardin du Luxembourg. Le n° 4, au carrefour avec la rue Palatine, correspond à un ancien hôtel particulier dont il reste quelques vestiges.. Il est baptisé le jour même de sa naissance, comme l'atteste l'acte de baptême du registre de la paroisse Saint-Sulpice pour l'année correspondante. L'original de ce document n'existe plus mais un extrait en a été fourni par Talleyrand lui-même lors de son mariage....

Ses biographes s'appuient sur cet extrait pour retenir le comme date de naissance, à l'exception de François-Auguste Mignet, qui donne le , erreur reprise et diffusée par la Nouvelle Biographie générale éditée par Ambroise Firmin Didot au ..

Famille Il est le fils aîné de Charles-Daniel de Talleyrand-Périgord (1734-1788), chevalier de Saint-Michel en 1776, lieutenant général en 1784, qui appartient à une branche cadette de la maison de Talleyrand-Périgord, bien que sa filiation avec les comtes de Périgord soit contestée. Il vit le plus souvent à la cour de Versailles, assez désargenté.

La mère de Charles-Maurice est Alexandrine de Damas d'Antigny (1728-1809), devenue l'épouse de Charles-Daniel en 1751, et nommée à cette occasion dame d'honneur de la dauphine Marie-Josèphe de Saxe.

Talleyrand est le neveu d'Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord (1736-1821), archevêque de Reims en 1777, puis cardinal et archevêque de Paris en 1817.

Il compte aussi parmi ses ancêtres Jean-Baptiste Colbert et Étienne MarcelVoir ancêtres de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sur la base de Roglo..

Il a deux frères cadets : Archambaud (1762-1838) Boson (1764-1830).

Premières années et problème du pied bot Avant la parution des mémoires de Talleyrand en 1889, plusieurs versions circulaient à propos de l'enfance de Talleyrand, en particulier de l'origine de son pied botAuguste Marcade, Talleyrand prêtre et évêque, 1883, , .. Ses mémoires sont la source d'informations la plus exploitée sur cette partie de sa vie, mais la version donnée par Talleyrand est contestée par une partie des historiens.

Version donnée par Talleyrand dans ses mémoires Selon lui, il a été immédiatement confié à une nourrice qui l'a gardé quatre ans chez elle dans le faubourg Saint-Jacques, ce qui n'est pas le cas de ses frères ; il serait tombé d'une commode à l'âge de quatre ans, origine de son pied bot.

Cette infirmité lui aurait valu de ne pas pouvoir accéder à des fonctions militaires et d'être destitué de son droit d'aînesse par ses parents qui le destinent alors à une carrière ecclésiastique. C'est son frère cadet, Archambaud, qui prend sa place (l'aîné des fils étant mort en bas âge). Ses deux frères sont mariés avec de riches héritières de la noblesse de robe, Archambaud avec Sabine Olivier de Sénozan (1764-1794) et Boson avec Charlotte de Beauffin de Puisigneux (1801) .

Selon Franz Blei, dans ses mémoires, Talleyrand :

vignette|gauche|Chaussure orthopédique de Talleyrand, conservée au château de Valençay.|alt=Photographie de deux chaussures prises de trois quarts, en cuir noir, la gauche étant de taille normale, la droite étant deux ou trois fois plus grande.

Une partie des biographes, comme Jean Orieux, donnent raison à Talleyrand quand il laisse entendre que ses parents ne l'aimaient pas, ne tolérant pas qu'il fût « simultanément pied bot et Talleyrand ».

Perspectives d'historiens sur son enfance Cette version de son enfance est contestée par plusieurs biographes.

Michel Poniatowski parle d'un pied-bot de naissance. Emmanuel de Waresquiel affirme que Talleyrand souffre d'une maladie héréditaire, un de ses oncles étant affecté du même problème, le syndrome de Marfan.

Toujours selon Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand est devenu prêtre non pas à cause d'un manque d'affection de ses parents, mais de la volonté de le placer à la tête du riche et puissant archidiocèse de Reims promis à son oncleAlors évêque coadjuteur, donc promis à la succession., perspective susceptible de vaincre ses réticences, son âge le plaçant comme le seul en mesure de le faire au sein de sa fratrie. Ainsi, Talleyrand n'aurait blâmé ses parents que dans le contexte de la rédaction de ses mémoires, où il devait faire apparaître sa prêtrise comme ayant été contrainte.

C'est ce qui amène Georges Lacour-Gayet à parler d'un . Pour Franz Blei, s'il est exact qu'il , il se montre injuste envers sa mère, qui n'a fait que suivre les usages d'éducation de l'époque, avant la mode de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau ; ses parents ont aussi des charges très prenantes à la cour.

Formation : le collège d'Harcourt (1762-1769) De 1758 à 1761, il séjourne chez sa bisaïeule, « femme délicieuse », Marie-Françoise de Mortemart de Rochechouart, au château de Chalais, période dont il garde un souvenir ému.

Il est ensuite envoyé au collège d'Harcourt (actuel lycée Saint-Louis), où il reste de 1762 à 1769.

Il séjourne ensuite chez son oncle, archevêque-coadjuteur de Reims depuis 1766, donc promis à devenir archevêque-duc de Reims et pair de France. C'est à ce moment qu'il accepte d'entrer dans les ordres.

Carrière d'homme d'Église sous l'Ancien Régime

Études au séminaire Saint-Sulpice (1770-1775) En 1770, à l'âge de seize ans, il entre au séminaire Saint-Sulpice, où, selon ses mémoires, il fait preuve de mauvaise humeur et se retranche dans la solitude.

Le , il reçoit les ordres mineurs et, le , obtient un baccalauréatIl s'agit de l'ancienne forme du diplôme ( Dictionnaire de l'Académie française, de 1694, ). en théologie à la Sorbonne. Ce diplôme est acquis plutôt grâce à sa naissance qu'à son travail : sa thèse a en effet été au moins en partie rédigée par son directeur de thèse, Charles MannayQuaenam est scientia quam custodient labea sacerdotis : « Quelle est la science que doivent garder les lèvres du prêtre ».Georges Lacour-Gayet raconte que Charles Mannay sera hébergé à la fin de sa vie chez Talleyrand à Valençay., et il a obtenu une dispense d'âge pour la présenter à au lieu des 22 requis.

L'année 1775 : débuts à Reims À , le , il reçoit le sous-diaconat, premier ordre majeur, en l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, en dépit de ses avertissements : , fait-il savoir (il bénéficiera par la suite d'une dispense du diaconat). Le , il devient chanoine de la cathédrale de Reims, et, le , abbé commendataire de l'abbaye Saint-Denis de Reims, ce qui lui assure un revenu confortable.

Le , il assiste au sacre de , auquel participent son oncle en tant que coadjuteur de l'évêque consécrateur et son père en tant qu'otage de la Sainte Ampoule, c'est-à-dire une personne chargée de porter celle-ci durant la cérémonie.

Cette année-là, malgré son jeune âge, il est député et « promoteur » à l'assemblée du clergé.

Ordination (1779) Il s'inscrit ensuite à la Sorbonne et y obtient le une licence en théologie. Le jeune licencié rend visite à Voltaire, qui le bénit devant l'assistance en posant les mains sur sa tête.

Il est ordonné prêtre le . La veille de son ordination, Auguste de Choiseul-Gouffier raconte l'avoir découvert prostré et en pleurs. Il lui conseille alors de renoncer, mais Talleyrand lui répond : . Mais, selon Emmanuel de Waresquiel, cette anecdote ne serait qu'une invention.

Le surlendemain, il célèbre sa première messe devant sa famille. Son oncle, devenu archevêque en 1777, le nomme vicaire général de l'archevêché de Reims.

Agent général du clergé (1780) L'année suivante, au printemps 1780, il devient, toujours grâce à son oncle, agent général du clergé de France, charge qui l'amène à bien connaître mais aussi à défendre les biens matériels de l'Église face aux besoins d'argent de l'état. Les biens matériels du clergé étant légalement exemptés d'impôts directs, notamment la taille, la royauté fait de temps à autre pression pour que l'Église de France fasse volontairement un « don gratuit », c'est-à-dire un cadeau de plusieurs millions au Trésor. En effet, le clergé est le plus important propriétaire terrien du royaume, et, à cette époque, le budget de l'État est en déficit aggravé en raison de la guerre d'Amérique, où la France intervient depuis 1778.

En 1782, le roi obtient de Talleyrand un don gratuit de plus de de livres.

Il intervient également dans la crise de la Caisse d'escompte en 1783 et gère la colère du bas-clergé en maniant la carotte et le bâton. En effet, d'un côté il obtient du roi deux décrets sévissant contre les contestataires, de l'autre il obtient de l'assemblée du clergé l'augmentation de la portion congrue. Tous ces travaux lui permettent de s'initier aux affaires financières, aux affaires immobilières et à la diplomatie ; il prend connaissance de l'étendue de la richesse du clergé et noue des relations parmi les hommes d'influence.

Entrée dans les milieux dirigeants du royaume