Le cartel des gauches est une coalition politique, constituée par des partis politiques de gauche et qui remporte les élections législatives de 1924 face au Bloc national. Les radicaux sont emmenés par Édouard Herriot, qui forme le gouvernement Herriot I, premier gouvernement du cartel, qui chute au bout de neuf mois. Plusieurs gouvernements se succèdent jusqu'en 1926, date à laquelle le cartel s'effondre et la droite revient au pouvoir avec le gouvernement Poincaré IV.

Durant son existence, le cartel rassemble les radicaux indépendants, le Parti radical et radical-socialiste, le Parti républicain-socialiste auquel se joignirent des socialistes indépendants, et la SFIO. Les premiers députés communistes, élus en 1924, siègent dans l'opposition, tandis que les socialistes de la SFIO ne participent pas au gouvernement, de peur d'être accusés de trahir la gauche en s'alliant avec un . Les socialistes ne font ainsi que soutenir les orientations politiques prises en cas de succès.

Le bilan du cartel des gauches est mince. Bloqué par une absence de majorité claire, il ne réussit pas à redresser les finances publiques ni la chute du franc. Il rend néanmoins gratuites les études au lycée et accorde le droit de se syndiquer aux fonctionnaires, tout en obtenant de Winston Churchill, alors chancelier de l'Échiquier, une réduction de 60 % de la dette française vis-à-vis du Royaume-Uni. Histoire

Rapprochement de la SFIO et des radicaux (1919-1924) La fin de la Première Guerre mondiale voit l'émergence du Bloc national, regroupement de partis du centre et de la droite française qui se coalisent afin de gouverner. Ce bloc occupe les fonctions gouvernementales de 1919 à 1924. Cette alliance est permise par la présence des partis centristes dans la coalition. La SFIO, sortant de la guerre en position de force, avait alors refusé une quelconque alliance avec lui, conduisant ce dernier à se tourner sur sa droite.

Le congrès de Tours (1920) conduit toutefois à un changement de configuration politique à gauche. La majorité des adhérents du parti vote l'adhésion à la IIIe Internationale et renomme le parti en SFIC, qui devient le Parti communiste français ; la minorité des autour de Léon Blum refonde un parti nommé SFIO avec la majorité des élus.. Ce nouveau parti a dès lors la possibilité de s'allier avec les radicaux, qui occupent le centre-gauche et le centre de l'échiquier. Des accords en ce sens sont trouvés à l'occasion des élections sénatoriales françaises de 1921 et des élections cantonales françaises de 1922.

La dynamique d'une alliance des gauches est aussi favorisée par Paul Painlevé, qui fonde à l'automne 1921, la Ligue de la République, qui réunit la nouvelle génération d'élus radicaux et les républicains-socialistes. De plus, deux nouveaux journaux acquis à la cause républicaine sont créés : un quotidien (Le Quotidien) et un hebdomadaire (Le Progrès civique). Les radicaux et les socialistes entretiennent de surcroît des relations au sein de groupes tels que la Ligue des droits de l'homme et les loges maçonniques. Ainsi, comme au temps du Bloc des gauches (1902-1905), le rapprochement des gauches repose essentiellement sur la formation de comités locaux et sur le soutien de sociétés de pensée. Par ailleurs, les fonctionnaires officieusement organisés au sein de la Fédération des fonctionnaires de Charles Laurent, proche de la CGT, et tout particulièrement les instituteurs, soutiennent activement la constitution de la nouvelle coalition.

Les radicaux sont très favorables à une alliance avec les socialistes, au moins pour éviter que la loi électorale ne les marginalise comme cela a été le cas à l'issue des législatives précédentes. Au congrès de Marseille, la SFIO approuve la formation d'un cartel purement électoral, dit , qui a vocation à permettre la victoire sans pour autant se compromettre dans une éventuelle participation à un gouvernement inséré dans le cadre des institutions bourgeoises. L'alliance entre la SFIO et les radicaux est par conséquent une alliance de raison. Léon Blum écrit dans le Populaire, le 29 avril 1924 : . Le cartel est officiellement lancé.vignette|redresse|Le président de la République Alexandre Millerand, contraint à la démission par le cartel des gauches.

Campagne aux élections législatives (mars-mai 1924) Les partis membres du cartel ne se mettent pas d'accord sur un programme national ; aussi la campagne électorale est-elle menée sur la base de quelques mots d'ordre à dimension générale : anticléricalisme, pacifisme, dénonciation de la pratique du pouvoir du Président de la République française, Alexandre Millerand, accusé de dériver vers le pouvoir personnel. Ce dernier fait d'ailleurs paraître dans Le Matin, le 27 mars 1924, que , et que si le cartel gagnait, .

Les Français connaissent certaines grandes orientations soutenues par les partis de gauche, comme l'opposition au retour des congrégations et aux subventions à l'enseignement privé, le souhait d'amnistier des personnes condamnées pour délit d'opinion « défaitiste » durant la Première Guerre mondiale ou pour délit de grève (notamment plusieurs milliers de cheminots). Les professions de foi des candidats tendent au soutien à la Société des Nations ainsi, selon Jean-Noël Jeanneney, au . Enfin, les candidats sont favorables à un impôt sur le revenu plus progressif et à la réduction ou la suppression de la taxe sur les bénéfices des entreprises. Herriot soutient la mise en place d'un (Jeanneney). La campagne permet de répondre aux critiques d'une frange des Français vis-à-vis de la politique d'austérité économique menée par Poincaré.

La campagne électorale menée par le cartel, formé dans 50 départements, soit 57 circonscriptions, reste très traditionnelle. Comme le remarque Jeanneney, les socialistes et les radicaux peuvent dans certains cas, au niveau local, se faire concurrence. C'est notamment le cas dans les circonscriptions où les socialistes savent être suffisamment forts pour ne pas avoir besoin de s'allier, et dans celles où les radicaux considèrent plus probable leur victoire en se tournant vers l'Alliance démocratique et son électorat de centre-droit (16 circonscriptions). Certains socialistes forment une alliance avec le PCF (3 circonscriptions). Les socialistes sont absents dans 21 départements, à défaut d'organisation ou à cause de la scission. Les radicaux ne peuvent donc pas s'allier aux socialistes dans une quarantaine de départements.

Victoire électorale (mai 1924) Les élections législatives de 1924 ont lieu les 11 et 25 mai 1924. La participation est très forte, avec le taux d'abstention le plus faible depuis 1871 (16,9 %). Le cartel des gauches sort vainqueur, mais sa victoire est relative. Les partis de gauche progressent de 4 points de pourcentage par rapport à 1919 pour atteindre 48 % des voix. Mais la gauche dans son ensemble n'obtient qu'environ voix (dont pour les communistes, qui rejettent le cartel), contre plus de pour les listes de l'ex Bloc national (dont les voix des listes d'alliance radicaux-centristes). Ainsi, les listes du cartel stricto sensu obtiennent voix, les listes homogènes de la SFIO voix, soit un total de suffrages pour les composantes du cartel dans leur ensembleG. Lachapelle, Élections législatives du 11 mai 1924. Le cartel a principalement gagné des circonscriptions dans la France méridionale.

Minoritaire en voix, le cartel est en revanche la première force politique en nombre de sièges, profitant des divisions de ses adversaires. Il dispose de 287 élus : 104 socialistes (contre 52 en 1919), 139 radicaux (contre 86), et 44 républicains socialistes d'Aristide Briand et Paul Painlevé (contre 26). La majorité à la Chambre étant à 291, le cartel ne peut gouverner seul. Les députés du centre et de la droite, hostiles au cartel, ne sont que 233. Le mode de scrutin, qui leur avait profité en 1919, s'est finalement retourné contre eux. Par ailleurs, les communistes passent de 13 à 26 sièges. Comme ils ne soutiennent pas le cartel, ce dernier doit envisager de s'appuyer sur le groupe Gauche radicale, composé d'une quarantaine de députés hétérogènes qui pour certains sont favorables au cartel, et qui pour d'autres sont prêts à une alliance avec le centre-droit. Si Poincaré doit quitter le pouvoir, il appelle les électeurs conservateurs à accepter la défaite, en déclarant que .

La Chambre des députés issue de l'élection comporte 140 avocats et 9 professeurs de droitJean-Michel Guieu, Les juristes au regard de l’historien. Le cas de l’engagement des professeurs de droit pour l’Union de l’Europe dans l’entre-deux-guerres, Institut Pierre Renouvin, 7 avril 2001.. Albert Thibaudet forge l'expression de « république des professeurs » pour désigner le triumvirat de normaliens composé de Léon Blum, Édouard Herriot et Paul Painlevé.. Prise de fonctions et démission du président de la République (mai-juin 1924) Édouard Herriot, chef des radicaux, est le chef naturel du cartel ; aussi est-il confirmé par la Chambre comme président du Conseil. Il n'a toutefois à son actif qu'une maigre expérience de gouvernement, comme ministre des Travaux publics sous le gouvernement Briand VI (1916-1917).vignette|redresse|Édouard Herriot, président du Conseil des ministres, 1924.

La première action est alors de demander la démission du président Millerand. Le cartel reproche à ce dernier d'avoir cherché à étendre les pouvoirs du président au-delà de ce que la tradition de la « constitution Grévy » autorisait ; loin d'être un simple arbitre des institutions, Millerand avait pris parti en faveur du Bloc national lors de la campagne, en particulier lors de son discours d'Évreux (). Les députés du cartel ne pouvant provoquer de destitution du président, ils prennent la décision de faire chuter tous les gouvernements nommés par Millerand. Lorsque Millerand nomme Frédéric François-Marsal président du Conseil le 9 juin, les députés annoncent leur intention de renverser son gouvernement ; c'est fait dès le lendemain, à 328 voix contre.

Le président Millerand se trouve ainsi bloqué. S'il peut dissoudre la Chambre pour provoquer de nouvelles élections, cela exigerait de recueillir l'avis du Sénat, dont près de la moitié des sénateurs soutient le cartel, et qui se veut respectueux du résultat des élections. Le précédent de la dissolution de la Chambre par le président Patrice de Mac Mahon, et la crise du 16 mai 1877 qui avait conduit à sa démission, est encore dans les esprits. Le 11 juin, face à l'impossibilité de nommer un président du Conseil autre que venant du cartel des gauches, et refusant de nommer un président du Conseil issu du cartel, le président Millerand démissionne.

Le cartel espère l'élection de son candidat, Paul Painlevé, comme président de la République. Le Sénat, conservateur, fait pencher la balance au profit de Gaston Doumergue, proche du centre-droit, qui est élu le à 515 voix contre 309. Il annonce que . Un mois plus tard, c'est Justin de Selves, modéré et critique du cartel, qui est élu président du Sénat face au candidat des gauches Jean-Baptiste Bienvenu-Martin. Le cartel fait élire Painlevé président de la Chambre des députés.

Formation du gouvernement Herriot I (juin 1924) Entre mai et juin, Herriot entame des négociations pour déterminer si les socialistes (SFIO) participeront, ou non, au gouvernement. Il correspond avec Léon Blum à partir du 2 juin à ce sujet. Dans les jours qui suivent, une réunion entre radicaux et socialistes se conclut par la décision que la SFIO ne participera pas au gouvernement, mais le soutiendra politiquement. Blum considère en effet que les socialistes ne sont pas encore assez puissants pour avoir une influence suffisante sur le gouvernement en formation, et que la participation au gouvernement dominé par les radicaux leur ferait courir le risque du discrédit en cas d'échec.