Otto Katz, aussi connu sous le nom de André Simone, né le à Jistebnice (Autriche-Hongrie) et mort le à Prague (Tchécoslovaquie), fut l'un des plus importants agents d’influence de l'URSS stalinienne dans les milieux intellectuels et artistiques des démocraties occidentales pendant les années 1930 et 1940.
Connu pour ses nombreux pseudonymes, ses talents de séducteur, son cynisme et l’ampleur de son champ d’action, de Saint-Germain-des-Prés à Hollywood, du Mexique à Londres, il participe à toutes les grandes campagnes de désinformation du Komintern dans les années 1930, sous la direction de Willi Münzenberg qu’il finit par supplanter après l’avoir épié comme officier du NKVD.
Il devient un espion international inconditionnellement fidèle à Staline et, contrairement à nombre des intellectuels juifs communistes qui animent à cette époque le Komintern, il accepte le Pacte germano-soviétique et se voit chargé de certaines politiques secrètes de Staline. Son nom est cité, avec de forts soupçons mais sans preuves décisives, aussi bien dans l'assassinat de Léon Trotski, comme agent traitant de Ramon Mercader, que dans celui, supposé, de Willi Münzenberg retrouvé pendu dans une forêt française. Diverses liquidations voulues par Staline lors de la guerre d’Espagne lui sont également imputées.
Il est inculpé, sous le nom d'André Simone, lors des procès de Prague, dits procès Slansky, et finit pendu dans l'enceinte de la prison de Pankrác vers trois heures et demi du matin. Sa dépouille est ensuite incinérée et ses cendres dispersées le long d'une route gelée au sud de Prague.
Biographie Milieu familial et études Le jeune Otto naît le à Jistebnice. La famille juive germanophone de son père Edmund Katz, fait partie de la communauté juive prospère de la ville. Un oncle d’Otto, , est un historien et juriste célèbre pour avoir découvert le , recueil de psaumes hussites appelant à la Réforme. .. La mère d'Otto, Franstika Piskerova, meurt en 1900 après avoir donné naissance à trois fils (Léopold en 1891, Robert en 1893 et Otto), et son père, homme d'affaires prospère, se remarie avec une trentenaire allemande, Otilie Schulhof. La famille monte à Prague où les affaires familiales prospèrent et s'installe ensuite à Pilsen, près des activités industrielles.
Après des études classiques à Prague où il se révèle doué pour les langues (il en parlera couramment cinq : l'allemand, le tchèque, l'anglais, le français et le russe), il rejoint en 1913 l’Académie impériale de Vienne où il se passionne pour l'affaire Redl. Il ne finit pas ses études et est envoyé par son père suivre une formation militaire. Pendant la Première Guerre mondiale, on lui refuse le grade d’officier en raison des sympathies socialistes développées à Vienne. Mobilisé, blessé le soir de Noël 1914, il déserte deux fois et fait plusieurs mois d'arrêts en forteresse.
Démobilisé en , il occupe un emploi à Pössneck en Thuringe avant de rejoindre la « Meva » une société métallurgique de Prague.
Vie de bohème Le jeune Otto préfère de loin la littérature, le théâtre, les jolies actrices et toute la vie culturelle de Prague qui est très active à cette époque. Grâce à l'argent paternel, il publie quelques poèmes à compte d'auteur. Rudolf Fuchs, un écrivain juif allemand, le pousse à devenir écrivain. Il fréquente les cafés à la mode, l’Arco et le Continental, où se bouscule la jeune intelligentsia qui ne parle que révolution sociale ou artistique. Il est proche d'Egon Kisch dont il partage les opinions politiques communistes. Aidé par une pension versée régulièrement par son père, il côtoie l'avant-garde (Franz Kafka, Max Brod, Franz Werfel) et mène joyeuse vie tout en adhérant en 1922 au Parti communiste allemand.
Il épouse une actrice gauchiste, Sonya Bogsová, mais leurs activités communistes sont surveillées par les autorités pragoises, ce qui les incite à s'installer à Berlin en 1921. Malgré la naissance d'une fille Petra, le couple ne survivra pas à l'agitation que connaît la capitale allemande des années 1920.
L’action d'agitprop avec Willi Münzenberg En 1924, une rencontre avec , la grande-sœur de Margarete Buber-Neumann, permet à Otto Katz de rencontrer Willi Münzenberg dont elle se déclare l'épouse. Ce dernier devine ce qu'il va pouvoir faire de ce jeune dandy désireux de servir la cause de l'Union soviétique et l'associe à ses nombreuses entreprises.
Willi Münzenberg a été choisi par Lénine en 1921 pour superviser la propagande communiste en Occident. Il a rapidement découvert les grandes lois de l'agitprop et de la communication politique, et les a mises en application avec beaucoup de brio. Il s’appuie sur l'émotion et les bons sentiments pour susciter des comités de défense et de soutien, et s’implique adroitement dans la négation des violences de la « terreur rouge » et de la collectivisation. L’argent collecté sera systématiquement détourné au service de l’URSS. Il sait qu’il faut se cacher derrière des faux-nez, et ne jamais parler comme porte-parole officiel de l’URSS. Il mobilise et manipule les milieux artistiques, communautaires, littéraires, grâce à des publications prétendument indépendantes et des organisations de façade. Très tôt il a découvert que l’image et le film mentent mieux qu’un beau discours. Il dirige directement ou indirectement plusieurs officines de production de cinéma. Cynique, il ne considère pas la vérité comme importante et ne s’intéresse qu’à l’effet politique du résultat en faveur de l’URSS. La « famille Philipov », une « famille moyenne soviétique » de pure fiction, sera mise en scène pour faire croire partout que le communisme a réussi, que les ouvriers soviétiques sont pleinement heureux et ont un niveau de vie proche voire supérieur à celui de l’ouvrier américain.
Münzenberg a besoin d’agents pour coordonner toute cette machinerie de désinformation. Katz devient son meilleur émule avant d’être l’œil du NKVD dans ses entreprises, puis son successeur. Il le lance à Berlin dans l’entourage d’Erwin Piscator, un metteur en scène avant-gardiste et crée le Piscator sur les ruines provoquées du . L’objectif est de mettre la nouvelle avant-garde au service indirect de l’Union soviétique. Il monte le « brave soldat Chveïk » qui connait un certain succès. Il se fait de nombreuses relations dans le milieu théâtral communiste, notamment avec Bertolt Brecht qui reprendra cette pièce en 1946 sous son nom. Finalement l’entreprise tourne court et Otto Katz est considéré comme le responsable de la faillite.
Otto Katz est alors nommé responsable de l’, un club du livre, une organisation de façade soviétique, chargé d’attirer les écrivains allemands progressistes. Il en profite pour écrire et faire publier par un éditeur dirigé par Willi Münzenberg un premier livre : , l’histoire de l’expédition Nobile sauvée par le brise-glace soviétique « Krassine ». L’exercice lui permet de glorifier l’URSS et de vilipender ceux qui n’ont pas voulu sauver l’aventurier. Il lui fait aussi comprendre qu’il ne sera jamais un grand écrivain, tout en lui offrant une profession qui figurera sur beaucoup de ses passeports.
Il s'occupe donc de mobiliser les autres écrivains en faveur de l'URSS via des entreprises comme le Volksbuch qui vise à donner la meilleure image possible de l'URSS sans pour autant lui être inféodée, en faisant intervenir des auteurs non communistes : un art dont il deviendra maître.
Le , il épouse Ilse Klagemann, membre du parti communiste allemand qui devient rapidement sa secrétaire
Les nazis, à partir des élections de 1930, se mobilisent contre les communistes. Pressé par la police allemande et le fisc à la suite de la faillite du Piscator , Otto Katz part pour Moscou comme directeur de la branche allemande de Mirabom-Russ, une société cinématographique créée par son mentor.
Séjour à Moscou Katz rejoint Moscou avec son épouse. Il supervise un ouvrage sur le quinzième anniversaire de l’URSS, publié dans les grands journaux allemands de Willi Münzenberg : Welt am Abend et Berlin am Morgen. Il couvre pour la radio allemande le à Moscou. Il multiplie les éloges à Staline.
Il entre à l'École internationale Lénine, école militaire dont il sort affilié à l'OGPU, puis au NKVD. Il est devenu un . Ce n’est plus un amateur mais un dur, un espion estampillé comme tel chargé de subvertir les démocraties. Il sait tout du régime de Staline et de ses crimes qui à l’époque ravagent l’URSS, notamment l’Ukraine où l’on compte des millions de morts, mais estime que l’ et ne reviendra plus sur son engagement stalinien.
L’incendie du Reichstag L'arrivée d'Hitler au pouvoir et surtout l'incendie du Reichstag vont donner à Münzenberg les moyens d'associer condamnation du nazisme et propagande pro-soviétique.
Willi Münzenberg échappe de peu, avec , à la campagne d'arrestations lancée par les Nazis. Katz le rejoint à Paris avec l’objectif de consolider l’influence soviétique au détriment des socio-démocrates et des trotskistes, en s’appuyant sur l'antifascisme.
La « conférence pour la Paix » d'Amsterdam en permet aux deux hommes de s’ouvrir de nombreuses portes, notamment en Angleterre. L'organisation faux-nez appelée « Comité d’aide aux victimes du nazisme » est présidé par Lord Marley, vice-président de la Chambre des lords, chief-Whip du parti travailliste après que le pseudo « Rudolph » Katz l'ait convaincu. Au total, Otto Katz se cache derrière une vingtaine de pseudonymes. Il entreprend la rédaction d'un livre de propagande qui va connaître un succès mondial. Il s'agit de démonter la campagne nazie visant à faire des communistes et de l'URSS les commanditaires de l'incendie du Reichstag. Le titre : Livre brun sur l'incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne (les éditions du Carrefour, dirigées par un pacifiste juif allemand, Pierre Levi, qui a le cœur à gauche mais n’est pas communiste). Il ne faut pas que le livre apparaisse pour ce qu’il est : une entreprise d’intoxication conduite par l’Union soviétique.
C’est le journal allemand Der Gegen Angriff, édité par des exilés, qui annonce la parution du livre. De nombreuses personnalités françaises, anglaises, allemandes et même américaines sont associées plus ou moins directement à l'œuvre dont le prix Nobel de Littérature Romain Rolland, Henri Barbusse, André Gide. « Le Livre brun » alterne les preuves recouvrées et d’autres inventées ». On fait sans aucune preuve de Van der Lubbe, arrêté sur les lieux de l’incendie, un giton d'Ernst Röhm, piloté par l'amant de ce dernier Edmund Heines qui se serait éclipsé dans un souterrain menant à la propriété de Göring. On déclare que certes Van der Lubbe a été communiste mais , ce qui est faux. Göring devient donc le responsable de l'incendie. La seconde partie du livre est une suite de témoignages parfois réels, parfois inventés sur ce qui se passe réellement en Allemagne nazie. Le succès international est prodigieux et Otto Katz, soi-disant poète et dramaturge, connait un succès sans précédent.
Cette opération d'agit-prop rencontre une autre initiative majeure, la création du « Comité d’aide aux victimes du fascisme allemand » qui épaule d’autres créations du même genre comme le « Comité mondial des étudiants contre la guerre et le fascisme » qui offre à l'URSS une influence décisive à Oxford et Cambridge. Il permet de créer des faux procès notamment à Londres et de faire une propagande massive pendant tout le temps du procès de Van der Lubbe.
L’organisation d’un contre-procès monté avec des compagnons de route et des notables trompés, est un autre triomphe de la propagande soviétique. Il servira de modèle à bien d’autres procès, congrès, conventions, également dirigés par des dupes ou des compagnons de route. En l’occurrence, selon Jonathan Miles, . D’ailleurs Dimitrov, qui deviendra le nouveau Secrétaire général du Komintern, et les autres cadres soviétiques incarcérés dans le cadre de l’incendie du Reichstag seront finalement libérés.