Éva Circé-Côté (née le à Montréal, où elle est morte le ) est une journaliste, une écrivaine et une bibliothécaire québécoise. Elle est aussi connue pour son militantisme en faveur de l'éducation, contre l'ingérence du clergé dans la politique et pour l'émancipation des femmes.
Biographie
Jeunesse et formation Marie Arzélie Éva Circé naît le . Elle est le cinquième des douze enfants de Julie-Ézilda Décarie (1846-1926) et de Narcisse Circé (1842-1911), un conducteur de trains de marchandises qui devient marchand vers 1875Ils ont eu douze enfants, dont seulement trois atteignent l'âge adulte. (Lévesque, « Dix utopies qui ont forgé le Québec - Éva Circé-Côté, l'oubliée de la lutte pour l'égalité », dans Le Devoir, 11 juillet 2005). Seulement trois enfants du couple Circé-Décarie, marié à l'église Notre-Dame de Montréal en 1865, atteignent l'âge adulte : Éva, Maria et Arthur.
L'ancêtre paternel de Julie-Ézilda Décarie, Jean Descarries dit Le Houx (vers 1620-1687), est un charbonnier de France arrivé en Nouvelle-France vers 1650. Il s'est installé à Montréal et toute sa descendance est demeurée dans cette région. La lignée des Circé est également originaire de France : l'ancêtre François Sircé de Saint-Michel (1650-1714), de la région de Paris, est un soldat et chirurgien. Cinq générations de Circé résideront dans la région de La Prairie avant le départ de Narcisse, le père d'Éva, pour la ville de Montréal.
Le père d'Éva, Narcisse Circé, change de métier en 1870 : il abandonne la conduite de trains de marchandises pour le commerce d'habits pour hommes. Il se lance dans cette entreprise avec un associé, Jos Dumouchel, et ouvre un établissement sur la rue Saint-Joseph, dans le quartier Saint-Jacques, près de la résidence des Circé-Décarie. Le magasin d'habits qui, en 1877, prend l'enseigne Narcisse Circé, déménage vers 1883-1884 au 2009, rue Notre-Dame. La famille se déplace du même coup dans une plus grande maison, sur la même rue, au numéro 2007. Éva, sa sœur Maria et son frère Arthur grandissent donc en bonne partie à Sainte-Cunégonde, paroisse (1875), village (1876), ville (1884), cité (1890) puis quartier annexé à Montréal (). en même temps que Saint-Henri (oct. 1905).. alt=Eva Circé (Colombine) de profil|gauche|vignette|Eva Circé (Colombine). Photo publiée dans L'Album universel du 2 mai 1903, p. 5. La vie culturelle de Sainte-Cunégonde est intense malgré sa petite taille de quelque au tournant du siècle. D'une manière exceptionnelle pour l'époque, elle a des librairies, des théâtres et des cafés littéraires. C'est dans l'hôtel de ville de Sainte-Cunégonde qu'est ouverte en 1905 la première bibliothèque publique de langue française non seulement dans toute l'île de Montréal, mais même au Québec et au Canada. Dirigée par Édouard-Zotique Massicotte, journaliste, historien, archiviste et poète cofondateur de l'École littéraire de Montréal, la bibliothèque profite aux résidents des quartiers Sainte-Cunégonde, Saint-Joseph, Saint-Gabriel et Saint-Henri, jusqu'à sa fermeture en 1918..
Entre 1884 et 1888, de 13 ans à 17 ans, elle étudie à Lachine au pensionnat des Sœurs de Sainte-Anne fondé en 1861. Elle suit des cours de religion, français, anglais, musique, dessin, couture, économie domestique, suivant le curriculum de cet établissement, qui encourage également le développement des talents littéraire et artistique. Pour l’époque, cette éducation est relativement poussée. Peu douée pour la couture, elle est plus dans son élément au piano et au chant et se démarque nettement par ses dons pour l'écriture. À la fin de ses études secondaires, elle reçoit une médaille de bronze en littérature des mains de Lord Stanley de Preston, gouverneur général du Canada, et de sa femme, Lady Stanley.
Après son passage au pensionnat, elle songe à faire carrière dans la musique : elle suit des cours de piano auprès de Clara Lanctôt, des cours de chant auprès de Charles Labelle, et donne quelques concerts. C'est cependant par la plume qu'elle se fera le mieux connaître du public.
Vie personnelle
Mariage et naissance de sa fille Les circonstances de la rencontre entre Éva Circé et le docteur Pierre-Salomon Côté (1876-1909), de cinq ans son cadet, ne sont pas connues. Originaires du Bas-du-Fleuve, ses parents sont Elzéar Côté (1841-1920), un marchand de Sainte-Luce de Rimouski, et Ann Jane Haney (1847-1921), née en Irlande et arrivée au pays en bas âge. En 1902, après avoir terminé ses études à la faculté de médecine de l'Université Laval, il ouvre un cabinet de pratique sur la rue Saint-Denis, au sud de Rachel, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Il acquiert rapidement la réputation d'être le « docteur des pauvres » de ce quartier.
Éva Circé (34 ans) et Pierre-Salomon Côté (29 ans) se marient à l'église Saint-Jean-Baptiste le . C'est le curé Magloire Auclair qui bénit leur union. À la suite du mariage, le couple emménage au nouveau domicile familial des Circé, situé au 462, rue Rachel, à Montréal, entre Hôtel-de-Ville et De Bullion.
Les deux époux ont des affinités intellectuelles et fréquentent les mêmes milieux libéraux et francs-maçons. Ils ont une fille, Ève, qui naît le . Circé-Côté publie alors moins de chroniques, sans toutefois abandonner le journalisme.
Décès de son mari Son mari, le docteur Pierre-Salomon Côté, décède le d'une tuberculose intestinale: il avait trente-trois ans. Médecin reconnu, le journal Le Canada l'encensera, faisant l'éloge du « Médecin des pauvres ».
C'est toutefois un autre élément qui retiendra l'attention médiatique. En plus d'y aller de funérailles civiles et laïques, Éva Circé le fait incinérer, conformément à ses dernières volontés. Chose peu commune chez les Canadiens français, cette décision lui attire la foudre des milieux catholiques et de la presse de droite. De plus, le cortège funèbre est composé de nombreuses figures progressistes du milieu libéral canadien-français: des francs-maçons, des hommes politiques libéraux (notamment Honoré Gervais, député de Saint-Jacques), des journalistes (la rédaction du Canada ou encore Olivar Asselin et Godfroy Langlois) ou encore des écrivains et des dramaturges (notamment Albert Laberge).
La liste de ces 143 personnalités est publiée dans le Carnet mondain du journal La Presse. L'évènement fait scandale au sein de la presse conservatrice, notamment dans L'Action sociale, qui décrit les funérailles de Pierre-Salomon Côté comme une « mascarade macabre de défis à l'Église, organisée [sic.] autour d'un cadavre en décomposition, ce cercueil transformé en piédestal maçonnique ». Ces commentaires entraînent une riposte du journal Le Soleil, qui y voit un « manque de charité », puis un emballement médiatique particulièrement virulent. Face à la polémique, plusieurs personnalités ayant participé au cortège funèbre, notamment Honoré Gervais et Laurent-Olivier David, greffier de la Ville de Montréal, se distancient publiquement de l'évènement. D'autres, comme l'éminent journaliste Olivar Asselin, prennent la défense de Pierre-Salomon Côté et Éva Circé-Côté.
C'est que les critiques ne tardent pas à cibler la femme du défunt, qu'on désigne désormais comme étant la « veuve Côté ». On l'accuse de ne pas avoir respecté la volonté du défunt, en enlevant notamment le crucifix qu'on avait mis entre ses mains et en lui refusant une sépulture catholique. Voyant sa réputation ternie, Éva Circé-Côté répond à ces accusations et défend la réputation de son mari dans une lettre publiée dans Le Devoir. Dans la tempête médiatique, deux journaux appuient néanmoins Circé-Côté: le journal protestant francophone L'Aurore et Le Pays, journal libéral au sein duquel elle collabore un an plus tard.
Vie professionnelle
Journaliste Vers 1900, les femmes constituent environ 5 % des journalistes, éditeurs et rapporteurs (325 hommes, 18 femmes) de la presse du Québec. Éva Circé connaît naturellement toutes ses collègues féminines et dès 1904 elle participe, avec Robertine Barry (Françoise) et quelques autres pionnières, à la fondation de l'Association des femmes journalistes canadiennes-françaises.
En 1903, elle s'exprime sur son propre engagement intellectuel en publiant le « programme » qu'elle nous dit avoir conçu deux ans plus tôt, en 1901, en se lançant dans le journalisme :
« Malgré ce qu'on en dira, j'irai mon droit chemin, fidèle au programme que je me suis tracé il y a deux ans. Lutter pour les idées généreuses et hardies, défendre les démunis, parce que leur souffrance a toujours raison contre la peur, célébrer tout ce que la nature a de superbe, tout ce que l'art a de consolant, tout ce que la science donne d'espoir à l'humanité, se pencher sur les geôles pour y suspendre une injustice, veiller à l'éducation des petits, au respect dû à la femme, vouloir le repos des siens, faire de cette plume un outil de délivrance, proclamer le chant d'amour, de penser, d'admirer, de vivre, et tout cela sans bruit, sans l'expectative d'une vaine gloriole, avec l'espérance seulement d'être utile, douce et consolante au malheur ».
Pendant quatre décennies, de 1900 à 1942, elle aura signé quelque 1 800 chroniquesAndrée Lévesque, « Éva Circé-Côté (1871-1949) Femme de lettres », dans Bilan du siècle, Université de Sherbrooke, 5 novembre 2005, consulté le 5 novembre 2008 dans une dizaine de journaux : Les Débats, L'Avenir, L'Avenir du Nord, Le Combat, Le Monde illustré, Le Nationaliste, Le Pays, Le Monde ouvrier, L'Aurore des Canadas.
vignette|Éva Circé sous son pseudonyme de Colombine, en 1901.|alt=Faute de documents, nous ne savons rien de la « socialisation littéraire » d'Éva Circé entre 1888 et , moment où elle décide d'envoyer quelques poèmes à Louvigny de Montigny, rédacteur en chef au journal Les Débats. Quelques mois plus tard, en , alors qu'elle est âgée de 29 ans, elle a rejoint l'équipe de rédaction de ce nouvel hebdomadaire du dimanche qui se dit « ni vendu ni à vendre à aucune faction politique » et qui espère devenir plus tard un quotidien généraliste.. Outre Louvigny de Montigny, elle y côtoie les Germain Beaulieu, Paul de Martigny, Charles Gill, Jean Charbonneau, Olivar Asselin, Arsène Bessette, qui sont tous des membres ou des proches de l'École littéraire de Montréal. Entre le et le , Les Débats publie au moins quarante textes d'Éva Circé, qu'elle signe sous les pseudonymes de « Colombine » et de « Musette ». Ces textes sont surtout des chroniques et des reportages, mais on compte aussi quatre poèmes.
Éva Circé prend une part active dans la fondation de L'Avenir, un éphémère hebdomadaire du samedi lancé par les frères Louvigny et Gaston de Montigny, qui protestent contre l'argent du Parti libéral accepté en par le propriétaire des Débats, Alexandre Duclos, en pleine campagne électorale fédérale. Faute de revenus suffisants, l'aventure de L'Avenir se termine en , et c'est avec dépit que les membres de son équipe retournent aux Débats. Ledit journal, qui ne deviendra jamais un quotidien, disparaît de son côté quelques années plus tard sous le coup de la censure de l'archevêque Monseigneur Bruchési, qui en interdit la lecture aux catholiques le . Son successeur, Le Combat, subit le même sort le .
En 1901, avec plusieurs collègues de l'équipe des Débats, Éva Circé entre à la rédaction du journal sherbrookois Le Pionnier, un autre hebdomadaire du dimanche. Bien que publié pour son lectorat de Sherbrooke, Le Pionnier partage les locaux montréalais du Le Monde illustré situés sur la rue Saint-Gabriel. Entre 1901 et 1902, Éva Circé produit quelque vingt articles pour Le Pionnier et environ le même nombre pour Le Monde illustré.