vignette|upright=1.4|Tract d'appel à la grève : « Grève du port de Hambourg. Un travailleur qui tient à son honneur ne lève pas le petit doigt pendant la grève ! »

La grève des dockers de Hambourg de 1896-1897 est un des conflits de travailleurs les plus importants de l'Empire allemand. Elle commence le , dure onze semaines, implique à son paroxysme près de travailleurs, et se termine le par une défaite totale des grévistes. Cette lutte a des répercussions considérables sur l'économie de Hambourg, et attire l'attention au-delà des frontières. Elle est portée avant tout par des groupes de travailleurs peu organisés syndicalement et aux conditions de travail précaires. Face à eux se tiennent des entrepreneurs bien organisés. Ces événements seront utilisés par les conservateurs et le gouvernement allemand comme prétexte pour tenter une politique encore plus répressive contre la social-démocratie via un projet de loi autorisant le recours aux travaux forcés.

Contexte historique

L'importance du port de Hambourg

vignette|upright=1.4|Hambourg : Port des voiliers au quai d'Asie (v. 1890-1900)

Depuis le milieu du , Hambourg est le principal centre naval et commercial d'Allemagne.. Le port en est le cœur économique. De 1856 à 1886, la quantité de marchandises importées par bateau à Hambourg triple. Cette croissance est principalement due au développement des relations commerciales avec l'Amérique latine, après que ces régions se soient détachées du Portugal et de l'Espagne. À ceci s'ajoute l'émigration vers l'Amérique. Ce concours de circonstances diminue le coût du fret entre l'Amérique et Hambourg, les navires pouvant faire l'aller et le retour les cales pleines.

Le centre économique que représente le port influe sur l'industrie de Hambourg, fortement orientée vers l'exportation. La production de biens de haute qualité artisanale y joue un plus grand rôle que dans les régions industrielles dominées par la production de masse. S'y ajoute la construction de navires dans les chantiers navals de Hambourg.

La position dominante du port de Hambourg vis-à-vis de la concurrence dans l'Empire s'accroît. En 1873, le port représente près de 30 % du commerce maritime en tonnage net. Cela suffit à lui donner incontestablement la première place parmi les ports allemands : Brême /Bremerhaven, à l'embouchure de la Weser, se trouve loin derrière avec seulement 12 %. En 1893, Hambourg dépasse les 40 %, et atteindra 44 % en 1911. Les ports de la Weser, toujours numéro deux, n'ont alors accru leur part que de 0,5 %.

Le grand avantage de Hambourg est son raccordement efficace à l'arrière-pays : un système élaboré de réseaux fluviaux et ferrés converge en effet vers Hambourg. De plus, depuis Hambourg, l'arrière-pays ne se limite pas à la frontière de l'Empire. Le port est une escale cruciale pour le commerce entre certaines parties d'Europe centrale ou orientale et le Nouveau Monde. Les flux de marchandises sont particulièrement importants entre Hambourg et l'Autriche-Hongrie, les Balkans, la Scandinavie et même, en partie, la Russie.

C'est son port qui donne à cette ville hanséatique une grande partie de son poids économique et politique. Dans le même temps, il peut potentiellement occasionner de lourdes pertes s'il se retrouve engorgé, notamment en raison d'une grève.

L'organisation syndicale

Hambourg est le centre du mouvement syndicaliste d'Allemagne. En 1890, la ville compte 84 syndicats : presque tous les métiers disposent de leur propre organisation, et les syndicats possèdent au total plus de adhérents. La position privilégiée de Hambourg dans ce mouvement se traduit par la présence dans la ville du siège de la Commission générale des syndicats d'Allemagne, et de toute une série de bureaux centraux appartenant à divers syndicats. Le parti social-démocrate allemand y possède aussi son bastion. En 1890, le parti remporte les trois sièges de Hambourg au Reichstag, et les conservera jusqu'à la fin de l'Empire..

Ce mouvement de travailleurs subit cependant une lourde défaite. Dans plusieurs États, des tentatives de grèves ont lieu le pour demander la journée de huit heures, ou au moins une réduction sensible de la durée de travail journalière. En Allemagne, la contestation se concentre rapidement dans la métropole de l'Elbe. Mais les grévistes font face à un groupe d'entrepreneurs « parfaitement préparés et bien organisés, dont la puissance et la détermination pouvait difficilement être sous-estimée » ; ; .. Ce bloc solide n'est pas prêt aux concessions, et répond par des lock-outs massifs et autres sanctions. La défaite des grévistes après des semaines de bataille conduira à une baisse sensible des adhésions aux syndicats ; ..

Cette baisse est également le résultat d'une conjoncture qui s'assombrit. La jeune Union des travailleurs portuaires, fondée en 1891, rassemble tous les groupes de travailleurs du port de Hambourg et réunit d'abord environ adhérents, mais dès l'année suivante, ce nombre tombe à . La pandémie de choléra, qui atteint Hambourg en 1892, contribue aussi à ce recul ; .. En outre, la même année, le groupe des dockers fait dissidence et se sépare de l'union générale en fondant sa propre Union des dockers de Hambourg de 1892, une organisation autonome et locale ; .. Les raisons avancées sont une critique de la bureaucratie, des structures centralisées, de l'utilisation qui est faite des cotisations et du poids qu'elle font peser sur chaque membre..

Les points communs entre les divers métiers du port

vignette|upright=1.4|Dockers avec leur chef d'équipe (assis sur le tonneau). La photo présente des « dockers noirs », c'est-à-dire ceux qui travaillent sur les navires charbonniers. Le groupe comporte six à douze hommes encadrés par un chef d'équipe, qui joue à la fois le rôle de contremaître, et de bras séculier du baas, le sous-traitant gérant les dockers. Photographie de Johann Hamann, 1899 vignette|upright=1.4|Travailleurs attendant une embauche le long du Le Baumwall est un fragment de l'ancienne fortification (Wall) de Hambourg, situé au bord de l'Elbe, qui était barré là par un barrage d'arbres (Baum). Les maisons à l'arrière-plan sont des hébergements pour les matelots et des brasseries. Photographie de Johann Hamann, 1899 vignette|upright=1.4|Le Restaurant, petits-déjeuners, de L.W. Schultz, dans la rue proche du port . Cette auberge du port sert, comme beaucoup d'autres, de siège à une agence de placement, ici celle de l’Union des mécaniciens du fleuve Hambourg-Altona de 1880. Photographie de Johann Hamann, 1899

Une communauté hétérogène

La communauté des travailleurs portuaires est hétérogène. Au moins une quinzaine de groupes se sont formés autour des diverses activités. Après le plus grand groupe, celui des dockers, vient celui des patrons de SchuteLa Schute est une petite barge menée par un seul homme, soit à la voile avec un mât démontable, soit à la perche, soit à la godille, soit en se déhalant sur des anneaux fixés aux quais., dont le rôle est de transporter sur l'eau les marchandises entre le quai et les navires.

Bien que l'importance des ait diminué depuis les années 1860, les navires ne chargeant et déchargeant non plus au mouillage, mais amarrés aux nouveaux quais, la profession reste la filière principale de la navigation portuaire. Même à quai, les navires peuvent aussi être chargés ou déchargés par par le bord opposé au quai, afin d'accélérer des opérations qui représentent un temps mort pour l'armateur.

Une autre profession importante est celle des manutentionnaires à quai, qui ont la responsabilité du transfert des marchandises entre le quai et les entrepôts, ou directement vers les véhicules de transport et wagons de chemin de fer pour un départ immédiat. Les travailleurs des entrepôts, quant à eux, trient les marchandises et préparent les chargements des navires.

De nombreux autres métiers sont exercés au sein du port : charbonniers, céréaliers, nettoyeurs de chaudières ou de coques, peintres, mécaniciens, etc. On peut également y ajouter environ marins de tous grades et de toutes spécialités, qui résident à Hambourg..

Des points communs malgré tout

Des conditions de travail difficiles

Malgré toutes ces différences, on note une série de points communs entre tous ces métiers. Les travailleurs ont souvent à manipuler de lourdes charges, dans des conditions insalubres et avec des risques d'accident. Le travail est assigné à toute heure du jour et de la nuit, et en toutes saisons. C'est pourquoi de nombreux travailleurs habitent dans le , ou « quartier des passages », un quartier résidentiel très dense situé à proximité du port. La grande majorité d'entre eux est non qualifiée, et possède des conditions de travail précaires. Les patrons de et les mécaniciens, dont l'activité nécessite de longues années d'apprentissage, représentent une exception.

Une autre caractéristique du travail portuaire est la grande brièveté des durées d'emploi, avec des changements abrupts entre des périodes de chômage et des périodes de travail sans interruption pouvant aller jusqu'à 72 heures. Ces conditions précaires sont source de chômage et de pauvreté, mais aussi d'une certaine autonomie se traduisant par une lutte déterminée contre la gestion purement industrielle du travail et son manque d'éthique.. Seuls les ouvriers qualifiés et les manutentionnaires d'État des quaisManutentionnaires travaillant exclusivement sur les quais appartenant à l'État. échappent à cette précarité.

Un recrutement qui échappe aux autorités

Un problème supplémentaire est l'absence de toute médiation ou contrôle régulier de la part des autorités. Le recrutement des travailleurs a le plus souvent lieu dans les bars du port, qui seront jusqu'au de « véritables centres de recrutement ».. La probabilité de trouver du travail dépend ainsi de la consommation et des relations personnelles avec les aubergistes et agents. Ces formes de recrutement prospèrent dans un marché du travail caractérisé par un important niveau de chômage. Les armateurs et commerçants ne choisissent plus eux-mêmes le personnel dont ils ont besoin au port, mais confient cette tâche à des sous-traitants appelés baas., et à leurs chefs d'équipe, les vize. À côté de cela, certaines unions d'entrepreneurs de Hambourg décident d'instaurer de leur propre initiative des certificats de travail. Ils espèrent ainsi débarrasser complètement le marché du travail des travailleurs jugés indésirables. Ce système de certificats contrôlé par les employeurs, appelé « système de Hambourg », s'étendra à toute l'Allemagne..

Des syndicats peu organisés

La classe des travailleurs portuaires est également marquée par son faible niveau d'organisation syndicale indique que le taux de syndicalisation des travailleurs portuaires se situe à peine à 10 %, du avant tout au manque de formation professionnelle adaptée et à la grande précarité du secteur. Cette précarité entraine en revanche une grande propension à la grève. En effet, travailleurs à la journée, ils ne risquent pas, pour une grève de quelques jours, de perdre un emploi stable ou un revenu régulier qu'ils n'ont pas, à la différence des travailleurs bénéficiant de contrats de travail de longue durée. Le faible niveau de syndicalisation contribue aussi à cette propension, car les syndicats considèrent la grève comme ultima ratio, nécessitant pour eux un processus de décision interne long et compliqué et ..

La baisse du niveau de vie