L’expédition de la baie d'Hudson de 1686 est un conflit opposant la France et l’Angleterre dans la baie d’Hudson et qui a pour cause principale le contrôle du lucratif commerce des fourrures. Elle désigne une expédition menée par la Nouvelle-France contre les postes de traite de la compagnie de la baie d'Hudson dans la partie sud de la baie d'Hudson. Dirigée par Pierre de Troyes, sur ordre du gouverneur de la Nouvelle-France, l’expédition permet de capturer les postes de Moose Factory, Rupert House, Fort Albany ainsi que le Craven, navire de la Compagnie de la Baie d’Hudson. C’est aussi une mission d’exploration car elle traverse des territoires inconnus. Le conflit de la baie d’Hudson est un épisode qui précède de quelques mois le déclenchement de la guerre de Neuf Ans entre la France et l'Angleterre (1688). Un des lieutenants du chevalier de Troyes, Pierre Le Moyne d'Iberville, entreprit d’autres expéditions qui culminèrent lors de la victoire navale de 1697. A la fin de la guerre, la Nouvelle-France contrôlait tous les ports de la compagnie sauf un.

Le contexte : deux compagnies et deux États rivaux dans la baie d’Hudson (1656 - 1685) gauche|vignette|Un stock de fourrure canadien. Anglais et Français s’en disputent le monopole commercial dans la baie d’Hudson à la fin du . droite|vignette|Le gouverneur Denonville, ordonnateur de l’expédition en 1685. Depuis plusieurs années, la baie d’Hudson était le théâtre d’une rivalité entre la France et l’Angleterre. L’Angleterre revendiquait la baie en vertu de la priorité de sa découverte, la France en vertu de sa situation, la baie étant une dépendance naturelle du Canada.. En 1656 Jean Bourdon en pris juridiquement possession. En 1663, le sénéchal de la Côte de Beaupré, Couture, y retourna apposer les armes du roi de France. Alors qu’il ensevelissait dans une enveloppe de plomb, au pied d’un arbre, une plaque de cuivre fleurdelisée, un Anglais du nom de Nelson arbora au même moment les armes d’Angleterre sur un poteau.

Un Tourangeau, Médard Chouart des Groseilliers les aperçut à l’embouchure d’une rivière et revint aussitôt en informer le gouverneur de Québec. Mais comme il se livrait avec son beau-frère Pierre-Esprit Radisson au commerce des fourrures sans autorisation, ils furent traités en contrebandiers, c'est-à-dire jetés en prison. Éconduits en France où ils vinrent demander justice, ils décidèrent, en 1668, d’offrir leurs services à l’Angleterre. C’est ainsi que fut lancée en 1670 la Compagnie de la baie d’Hudson grâce à l’écoute et au soutien du prince palatin Rupert. Dès 1668, Ruppert, en tant qu’armateur, y expédie deux de ses navires. , .. Radisson essaima toute une série de comptoirs dans le fond de la baie d’Hudson. Les fourrures d’Amérique étant à la mode dans toute l’Europe, la compagnie fit de confortables bénéfices.

Colbert, le principal ministre de Louis XIV, fut avisé de la situation en 1678. Il décida de réaffirmer les droits de la France dans la région et réussit à regagner la confiance de Radisson qui revint dans son pays natal. Avec le financier Charles Aubert de La Chesnaye, ils établirent une compagnie, appelée Compagnie de la Baie du Nord, qui se voulait concurrente de la compagnie anglaise. La première expédition, en 1682, permit d'établir le poste de Fort Bourbon à l’embouchure de la rivière Penechioüetchiou (que les Français rebaptisèrent Sainte-Thérèse). Le poste fut confié au neveu de Radisson qui éconduit plusieurs navires interlopes anglais. Mais à Paris, l’ambassadeur d’Angleterre réussit à retourner Radisson qui abandonna la compagnie française du Nord pour la compagnie anglaise de la baie d’Hudson. Celle-ci lui offrit la surintendance de la traite de la baie avec la propriété du fort Bourbon ou NelsonLes taxes sur les bénéfices de la compagnie au profit des autorités de la Nouvelle-France ont peut-être aussi joué un rôle dans le retournement de Radisson. .

Cette affaire fit perdre 300 000 livres à la Compagnie du Nord. Elle tenta de reprendre ses opérations avec deux petits navires. Évincée de Fort Bourbon, elle fonda un petit établissement sur un îlot escarpé de la rivière Matscipipi, mais personne ne souhaita y résider. La Compagnie de la baie d’Hudson, de son côté, s’enhardit au point d’ordonner au gouverneur de la baie, John Bridgar, qu’il devait désormais détruire ou saisir les navires français qui s’aventureraient sur les lieuxLa Compagnie, sous la signature de Churchill et des autres directeurs anglais, envoie une véritable lettre de blâme au gouverneur de Fort Nelson pour avoir laissé les Français s’établir « à sa barbe. Il eût pu, par quelques stratagèmes, détruire leur barque, en prendre l’équipage et s’emparer de leur commerce, s’il ne le pouvait faire à force ouverte. Mais nous espérons leur pouvoir rendre la pareille avec le temps, quand nos affaires seront conduites par des gens braves ou du moins avisés… ». Cité par .. Mais la lettre tomba entre les mains des Français…

Le , un arrêt du Conseil d’État proclama les droits de la France sur la rivière Sainte-Thérèse. Il restait encore à faire appliquer la décision. La Compagnie du Nord se tourna alors vers le gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de Denonville, et le convainquit d’organiser une expédition contre les postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Denonville en chargea Pierre de Troyes, un capitaine arrivé avec lui à Québec à l’été 1685Article Pierre de Troyes 1686, sur le Musée Virtuel de la Nouvelle-France.. Celui-ci rassembla une petite force de 30 soldats, 70 volontaires canadiens et quelques guides indiens. Parmi les Canadiens on comptait trois frères, Pierre Le Moyne d'Iberville, Jacques Le Moyne de Sainte-Hélène et Paul Le Moyne de Maricourt, qui furent, plus tard, reconnus pour ces exploits.

En 1686, la Compagnie de la Baie d’Hudson occupait des positions solides. Elle était établie sur plusieurs postes de traite le long des rives de la baie d'Hudson et de la baie James. Moose Factory et Rupert House étaient installés sur des rivières se jetant dans la baie James. Outre York Factory, localisé à l’embouchure de la rivière Nelson, il existait des postes sur les rivières Albany et Severn qui se jetaient dans la baie d'Hudson, à l'ouest. Toutes ces forteresses étaient construites en bois et disposaient d’une artillerie plus ou moins fournie. Fort Albany était cependant le mieux défendu.

L’expédition : 1 200 km en raquettes, traîneaux et canots (avril - juin 1686) L'expédition quitta Montréal le dimanche de Pâques 1686. Outre les 100 hommes et les guides amérindiens, on y trouvait aussi un aumônier, le père jésuite provençal Antoine Silvy, ainsi qu’un géographe, Pierre Lallemand, chargé de faire le point et de dresser l’itinéraire.. Pierre de Troyes organisa sa colonne comme une petite armée avec une avant-garde (aux ordres de Saint-Hélène), un corps de bataille (Juchereau de Saint-Denis) et une arrière-garde (d’Iberville). C’était encore l’hiver canadien. Il fallut chausser les raquettes, tout en portant les canots lorsque la progression, en utilisant les nombreuses rivières de la région, n'était plus possible. Il fallut aussi transporter les armes, le ravitaillement, le matériel de campement, de négoce et jusqu’à « des trompettes et des violons pour s’attirer la vénération des sauvages »Les rapports d’époque donnent le catalogue de tout ce qui est emporté : peaux de cerfs ou de bœufs cousues ensemble pour former l’enceinte du camp ; moulins à bras pour moudre le blé d’Inde ; haches, pioches, mèches de chandelles, tabac, aiguilles et ciseaux ; pour se guider, un astrolabe, un demi-cercle, un compas à variation ; pour fixer les paysages et dresser la carte, des pinceaux, des couleurs, du papier à dessin. ..

La progression fut lente. Ils remontèrent la rivière Outaouais qui était parsemée de rapides (ou saults), ce qui obligea à « percher » les canots, c’est-à-dire les haler avec une perche ou à les traîner à même la rivière dans l’eau glacée parfois jusqu’au col. D’Iberville, pris dans un tourbillon à cause d’un rapide plus difficile réussit à se dégager, mais deux hommes se noyèrent. La colonne se déplaça aussi en toboggan sur les étendues glacées. « De petite baie en petite baie », l’expédition arrive au lac Témiscamingue sur lequel se trouvait, sur un îlot tenu par 14 Canadiens, le Fort Témiscamingue. Puis il y eut le lac Abitibi où fut laissé un petit poste de 3 Canadiens à l’abri d’un retranchement en pieux. Au-delà, c’était l’inconnu. Le chemin qui restait à parcourir jusqu’à la baie d’Hudson en descendant la rivière Abitibi et la rivière Moose n’avait jamais encore été exploré par un Européen.

La colonne s’enfonça dans des bois profonds« Des bois affreux par leur solitude et incommodes à cause d’une quantité prodigieuse de roches éboulées et de bois abattus, le tout entremeslé d’épaisses fredoches, rendent la route extrêmement laborieuse… ». Cité par . où s’abattirent encore des tempêtes de neige. Un feu, allumé pour se réchauffer, échappa à la surveillance et se répandit dans les bois de pins, attisé par le vent le long d’un lac. Lorsque le vent tourna, l’expédition, en plein portage, échappa de peu à l’anéantissementLe chevalier de Troyes raconte : « Les flammes qu’il poussoit devant lui, gagnoient toujours en longueur dans le bois, au gré du vent qui les chassoit. Après avoir brûlé le long d’un lac avec vitesse, elles gagnèrent l’endroit où nous estions. Le danger estoit grand, parce que nos gens estoient occupés à faire le portage : le chemin estoit si rempli d’allans et venans, que je ne scaurois le mieux comparer à celui des fourmis autour de leur fourmilière. Notre malheur parut inévitable, lorsque le vent, ayant changé, poussa effroiablement ces tourbillons de flammes dans la longueur de nostre chemin. La grandeur et la promptitude d’un si grand feu obligea ceux qui estoient à l’entrée du portage, de se jeter dans leurs canots, avec les poudres et de se couvrir, eux et leurs canots, de couvertes mouillées, pour mieux résister aux flammes qui passoient le plus souvent sur eux ». Cité par .. Le moral s’étant effondré chez certains, on frisait une mutinerie Dictionnaire biographique du Canada, article Le Moyne d’Iberville Pierre.. Enfin, le , après avoir parcouru en 82 jours, la petite troupe arriva à la baie James, qui constitue le fond de la baie d’Hudson et où se trouvaient les trois postes anglais. Trente à quarante lieues séparaient chacun d’eux. Moose Factory était au centre, Rupert House à l’est, Fort Albany à l’ouest.

L’attaque des postes anglais La prise de Moose Factory (21 juin) Le fort de Moose Factory (appelé aussi Monsipi) était formé de quatre bastions reliés par de hautes palissades.. Au milieu des courtines, s’ouvraient deux grandes portes épaisses d’un demi-pied, l’une face à la rivière, l’autre à la forêt. Au centre de la place, une redoute, haute de trente pieds, développait trois étages de feux. Moose Factory n’était tenu que par moins de 20 hommes dirigés par le gouverneur John BridgarDictionnaire biographique du Canada, article Bridgar John.. Ce que les Français ne savaient pas c’est que la veille de leur arrivée, ce dernier avait quitté les lieux sur un navire avec ses officiers pour se rendre à Rupert House (Fort Rupert) avec quelques renforts.