Le navire de ligne, ou bâtiment de ligne, ou encore vaisseau de ligne quand il s'agissait d'un voilier, est le navire de guerre qui fut le fondement de la guerre navale entre les marines européennes du début du au milieu du .
La principale caractéristique du navire de ligne était de combattre principalement avec son artillerie navale, à la différence des navires précédents qui utilisaient l'abordage, voire l'éperonnage. Son appellation « de ligne » vient de la tactique navale qui lui est associée, la ligne de bataille, une formation dans laquelle les navires d'une même flotte se suivaient en file indienne, ce qui leur permettait d'utiliser au mieux leurs canons situés sur leurs flancs et limitait le risque de tirs fratricides. Cette appellation restera encore affectée aux navires de plus forte puissance de feu après l'apparition du duel d'artillerie à longue portée et de la torpille, la « ligne » étant désormais considérée au niveau stratégique ou en tout cas à une échelle plus large. À partir de la Seconde Guerre mondiale, la suprématie du navire de ligne, désormais cuirassé, s'efface au profit du porte-avions, dont la portée d'action, basée sur l'aviation, est bien plus grande.
Origines : le Moyen Âge Au cours du Moyen Âge, la guerre sur mer se mène en grande partie comme sur la terre ferme : les combattants s'approchent jusqu'au contact, tentent de démolir les bâtiments ennemis, les hommes se livrent à un corps à corps, dont l'issue détermine vainqueur et vaincu. Sur mer, cela donne : approche par le flanc, grappins et abordage voire éperonnage, et puis corps à corps entre les troupes embarquées.
Nul besoin pour cela de navires construits spécialement : on se contentait souvent d'utiliser de simples navires marchands, qu'on armait pour la guerre, comme des cogues et, plus tard, des caraques.
Les archers et arbalétriers, montés dans le gréement, peuvent cribler l'adversaire de flèches et carreaux. Par la suite, pour augmenter leur portée et les mettre à l'abri des tirs ennemis, on érige sur le pont une superstructure qu'on appelle château. Les châteaux, de poupe et bientôt de proue, prennent au fil du temps de plus en plus de hauteur, justifiant leur nom.
Ce surcroît de masse dans les hauts dégrade la stabilité déjà médiocre de ces navires à la coque ronde, prompts à chavirer dès que la mer grossissait, à l'exemple du Mary Rose anglais.
Apparition de l'artillerie
L'idée d'embarquer des canons sur des navires de guerre apparut dès le . Les marines européennes de l'époque lancèrent quelques grands navires pourvus d'une nombreuse artillerie. Celle-ci était surtout composée de calibres légers, destinés à tuer l'adversaire avant l'abordage, disposés sur les flancs, mais aussi sur toute la hauteur des châteaux de proue et de poupe.
Certaines nations commencent alors à bâtir des navires spécialisés pour la guerre, versions agrandies des caraques marchandes. En faible nombre, elles ont surtout un rôle de prestige pour les États naissants, le principal de la lutte restant à la charge des marchands armés. On peut évoquer ainsi le navire amiral de la flotte de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, la Santa Anna, une caraque aux dimensions impressionnantes pour l'époque, sortie des chantiers navals de Nice en 1523 et, fait notable, qui fut le premier navire à porter un revêtement protecteur en métal, sous la forme d’épaisses lames de plomb fixées par des clous en bronze, l'ancêtre du cuirassé en sommeHistoire des Alpes maritimes de Pierre Gioffredo pages 602 et 603 Éditions NICE-Musées.
À la fin du , l'Espagne et le Portugal, pour pousser plus avant les explorations maritimes qu'ils ont entamées, ont besoin de navires mieux adaptés aux longues traversées des océans, notamment Atlantique et Indien. Ils améliorent la caraque en y intégrant des caractéristiques de la caravelle : c'est l'apparition du galion, dont le château arrière s'intègre à la poupe, devenue carrée, tandis que le château avant disparaît quasiment complètement. Le navire ainsi créé, bien moins pesant, était surtout beaucoup plus stable et donc plus manœuvrable. Fort de ces avantages, le galion est alors repris par les autres grandes nations européennes. La méthode de combat reste cependant inchangée : canonnade pour diminuer les forces de l'adversaire, puis abordage pour conclure le combat.
Au milieu du , l'Angleterre se trouve confrontée à la flotte espagnole, alors première puissance maritime d'Europe. Les Anglais, qui disposent de bons marins, se trouvent très désavantagés face aux tercios, les fantassins espagnols. Ils en viennent à modifier leur tactique de combat en conséquence : abandonnant l'abordage comme moyen et but du combat, ils décident de rester à distance et de canonner la flotte ennemie pour couler les navires adverses ou, à défaut, les endommager tellement qu'ils deviennent incapables de rester en mer et perdent toute valeur au combat.
Leurs navires sont progressivement adaptés à cette nouvelle façon de combattre. Embarquant moins de soldats et de canons, ils peuvent être plus petits et plus légers, donc rapides et agiles. L'importance de la portée d'action conduit à augmenter le calibre des canons désormais, qui deviennent ainsi capables d'infliger des dommages plus importants aux coques et gréements de l'adversaire. L'exigence de manœuvrabilité, qui a mené à la disparition des lourdes superstructures, conduit à disposer les canons sur les côtés, sur le pont ou dans les flancs : au moment du combat, on ouvre les sabords.
S'impose alors une formation adaptée au nouveau type de combat et au nouveau type de navires : c'est la ligne de bataille. Les navires s'y suivent en colonne, pouvant ainsi « lâcher une bordée » (faire feu de toutes les pièces d'un côté) contre l'ennemi sans risquer de toucher les bâtiments amis. Cette tactique se révèle redoutable dès 1588 lors du combat contre l'Invincible Armada, où les Anglais enrayent l'avance de la flotte espagnole au prix de pertes supportables (voir aussi la bataille des Saintes).
Le navire de ligne est né et il dominera les mers pendant plus de 350 ans.
L'apogée de la voile
La valeur d'un bâtiment de combat se mesure à l'entrainement de son équipage mais surtout à la puissance de feu qu'il aligne sur une coque le plus mobile possible. Il ne suffit plus d'armer des navires marchands : un navire de ligne doit être spécialisé et construit pour l'utilisation guerrière.
Le va voir une importante augmentation des dimensions et de la puissance de feu. En 1610, les Anglais lancent le , qui, pour la première fois, dispose d'une batterie sur trois ponts complets. En 1637, il est suivi par le qui aligne lui aussi trois rangs de canons, totalisant 104 pièces. Les autres nations ne sont pas en reste : la Suède lance le Vasa en 1628 et la France la Couronne en 1632.
Classement par rang
Ces augmentations de taille des navires entraînent bientôt le besoin d'un classement. La Royal Navy, la première, adopte, dans ses Fighting Instructions (instructions de combat) de 1653, un classement en six « rangs ». La France suit l'exemple en 1671, avec cinq rangs. Dans les autres pays d'Europe, on désigne d'habitude les navires directement par le nombre de canons ou de ponts. La littérature anglo-saxonne tend cependant à appliquer le classement britannique aux navires étrangers.
Le Man'o'war britannique, le plus grand des navires de l'époque, est ainsi l'équivalent du « vaisseau de haut-bord » dans la Marine française.
Évolution Au cours du , les navires subirent une évolution très importante, en particulier au niveau de la voilure. Les voiles carrées présentes sur le beaupré cèdent la place aux focs, qui, en plus de la fonction propulsive, permettent de faciliter les manœuvres du navire. La voile latine d'artimon est remplacée par la brigantine trapézoïdale, pourvue d'une bôme horizontale.
Par ailleurs, on commence à doubler la partie immergée de la coque par des plaques de cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine. L'emploi plus systématique de pièces en fer permet à la France de réaliser des navires plus longs, sans compromettre leur rigidité. Cette longueur supérieure a deux avantages principaux : elle améliore le rapport longueur par largeur, ce qui augmente la vitesse possible du navire, et elle permet de placer plus de canons sur la longueur de pont.
Ces progrès permettent la mise au point de nouveaux types de navires de ligne : le vaisseau de 64 canons, puis le vaisseau de 74 canons ; et de nouvelles frégates capables de tenir la ligne (frégate de 18 et frégate de 24).
L'armement
Rapidement, le vaisseau de 74 canons forme le gros des escadres, avec un armement standardisé : 28 canons de 36 livres sur le pont inférieur ; 30 canons de 18 sur le pont supérieur ; et 16 de 8 disposés sur les gaillards et la dunette ; ce qui lui permet de s'opposer avec des chances de succès aux plus puissants adversaires, alors que l'absence d'un troisième pont le rend beaucoup plus manœuvrant car moins lourd dans les hauts ; il représente en fait un excellent compromis entre la puissance de feu et la mobilité.
Les Britanniques lui reprochèrent la plus faible construction de la coque, moins adaptée aux longues croisières, mais, devant le succès de la formule, ils commencèrent aussi à l'utiliser, en réutilisant ceux capturés aux Français, puis en lancèrent eux-mêmes. Leur disposition d'armement, relativement similaire, comprend 28 canons de 32 livres, 30 de 18 et 16 de 9.
Le vaisseau « de 74 » se répand dans les marines européennes dont il constitue l'épine dorsale.
Par la suite, les Français créent deux autres types plus puissants s'inspirant de ces méthodes de construction : le vaisseau de 80 canons (de deuxième rang) comporte deux ponts, et 30 pièces de 36 sur le pont inférieur ; 32 de 18, puis de 24, sur le pont supérieur ; complété par 18 de 8 puis de 12 sur les gaillards. le vaisseau de 110 canons (de premier rang) comporte trois ponts et 30 pièces de 36 livres sur le pont inférieur ; 32 de 24 livres sur le pont intermédiaire ; 32 de 12 sur le pont supérieur ; 16 de 8 sur les gaillards.
Sous l'administration de Choiseul, le chevalier Jean-Charles de Borda et l'ingénieur naval Jacques-Noël Sané standardisent ces trois types de navires, grâce à des plans dessinés au 1/48, les navires étant alors produits en série avec des pièces interchangeables. On lança en France jusqu'à la fin de la période impériale neuf vaisseaux de 118 du type Commerce de Marseille (six autres seront achevés après la chute de l'Empire), trente-cinq de 80 de la classe Tonnant et cent sept de 74 du modèle Téméraire.
En réalité les trois-ponts de 118 canons de Borda et Sané, les imposants classe Océan furent armés de 124 pièces, avec sur les gaillards 6 caronades pièces non comptabilisées alors dans la marine française. Ces vaisseaux aux bordés fortement renforcés, et puissamment armés, restent très manœuvrants et furent les navires les plus puissants de leur époque. Quant aux vaisseaux de second rang de 80, ils furent armés à partir de 1806 de 86 canons et caronades. Ceux de "74" accueillirent dès 1788 4 caronades de 36 sur leur dunette ; en 1806 on passa leur nombre à 10, en retirant toutefois deux canons de 8, ce qui porte le nombre de pièces à 82.
Ces navires et leurs similaires étrangers constituèrent le gros des flottes de combat pendant les guerres de la Révolution française et du Premier Empire, la seule évolution étant l'emploi de plus en plus fréquent de caronades à courte portée dans le but d'augmenter la puissance de feu des navires. Après le traité de Vienne, l'évolution est encore très faible, la seule réelle innovation est l'introduction, au cours des années 1820, d'un armement au calibre standardisé à des pièces de trente livres, courtes ou longues.
La vapeur