Le siège de Szigetvár ou bataille de Sziget ( ; ou Szigetska bitka ; ) est un siège de la forteresse de Szigetvár, à Baranya (près de l'actuelle frontière hongro-croate) qui a arrêté la progression de Soliman vers Vienne en 1566. La bataille a opposé une garnison combattant au nom de la monarchie Habsbourg autrichienne sous le commandement du croate Nikola Šubić Zrinski (hongrois : Zrínyi Miklós) aux forces des envahisseurs ottomans sous le commandement du sultan Soliman le Magnifique (turc ottoman : سليمان Süleymān).

Après la bataille de Mohács en 1526, qui a entrainé la chute du royaume de Hongrie, l'empereur Ferdinand est élu roi des nobles de Croatie et de Hongrie. Cette élection est suivie par une série de conflits avec les Habsbourg et leurs alliés, se battant contre l'Empire ottoman. Pendant la Petite Guerre de Hongrie (1529 – 1552), les deux parties s'épuisent, essuyant chacune de lourdes pertes. La campagne ottomane en Hongrie cesse jusqu'à l'assaut contre Szigetvár.

En , Soliman décide de partir en guerre une dernière fois. Le siège de Szigetvár a lieu du au , et s'est soldé par une victoire à la Pyrrhus ottomane. Les deux belligérants ont tout de même enduré de lourdes pertes, dont leurs commandants respectifs : Zrinski lors de l'assaut final et Soliman dans sa tente de causes naturellesIl est communément accepté que Soliman est mort derrière les lignes du siège de causes naturelles, avant la proclamation de la victoire ottomane. Selon George F. Nafziger, Soliman est mort d'une crise cardiaque après avoir appris sa victoire. Et selon Stephen Turnbull, et d'autres historiens contemporains (Nicholas VII Zrinski), Soliman serait mort de la main de Zrinski.. Plus de sont morts durant l'attaque et presque toute la garnison de Zrinski est anéantie, surtout lors du dernier jour du siège. L'armée ottomane, victorieuse mais affaiblie, ne continue pas vers Vienne comme prévu cette année-là. La ville n'est plus menacée jusqu'en 1683 lors de la bataille de Vienne, menée par Kara Mustafa Paşa.

La bataille prend une si grande importance que le cardinal de Richelieu, ecclésiastique et homme d'État français, la désigne comme la « bataille qui a sauvé la civilisation ». Celle-ci est restée fameuse même en Croatie et en Hongrie, inspirant le poème épique hongrois « siège de Sziget » et l'opéra croate « Nikola Šubić Zrinski ».

Contexte

Le , les forces hongroises menées par le roi Louis II sont défaites à la bataille de Mohács par les forces ottomanes du sultan Soliman. Louis est tué pendant la bataille, ce qui met fin à l'indépendance du royaume de Hongrie, puisqu'il meurt sans héritier. La Hongrie et la Croatie deviennent alors des territoires disputés entre les Habsbourg d'Autriche et les Ottomans. L'empereur Ferdinand de Habsbourg, frère de Charles Quint, prend comme épouse la fille de Louis II, et il est élu roi par la noblesse de Hongrie et de Croatie Milan Kruhek, Cetin, grad izbornog sabora Kraljevine Hrvatske 1527, Karlovačka Županija, 1997, Karlovac.Le , les nobles croates réunis au château de Cetin (à proximité de Cetingrad) élisent à l'unanimité l'archiduc Ferdinand d'Autriche roi. En échange, Ferdinand promet de respecter les libertés, lois, coutumes, et droits historiques des Croates et de défendre la Croatie face à la menace ottomane..

Le trône de Hongrie devient le sujet d'une dispute dynastique entre Ferdinand et le prince de Transylvanie Jean Zápolya, à qui Soliman a promis la Hongrie tout entière. Afin d'asseoir ses revendications, Ferdinand entreprend une campagne en Hongrie en 1527 – 1528 et prend Buda à Jean Zápolya, mais tous les gains de cette campagne sont perdus dès 1529 à la suite d'une contre-attaque ottomane. La même année, Soliman assiège Vienne, et bien qu'il ne parvienne pas à s'en emparer, cette date marque l'apogée de la puissance ottomane et de son extension en Europe centrale.

Petite Guerre de Hongrie Les années entre 1529 et 1552 sont connues sous le nom de « Petite Guerre de Hongrie ». Suivant l'échec ottoman lors du siège de Vienne en 1529, Ferdinand lance une contre-attaque en 1530 pour reprendre le dessus. Un assaut sur Buda est repoussé par Jean Zápolya, mais malgré tout, Ferdinand capture d'autres territoires, tels qu'Esztergom et d'autres forts sur le Danube, frontière stratégique vitale. thumb|left|Miniature ottomane de la campagne de Szigetvár montrant des troupes ottomanes et tatares en avant-garde, 1579.

La réponse de Soliman arrive en 1532 lorsqu'il mène une armée massive de pour assiéger Vienne une seconde fois. Ferdinand bat en retraite, ne laissant que 700 hommes sans canons et faiblement armés pour défendre Kőszeg. Mais Pargalı İbrahim, le grand vizir ottoman, ne réalise pas à quel point Koszeg est facile à prendre. Soliman vient le rejoindre peu après le début du siège. Le capitaine croate Nikola Jurišić et sa garnison de 800 hommes résistent plus de vingt-cinq jours contre dix-neuf assauts et un bombardement incessant des Ottomans. La décision étant emportée définitivement par les Ottomans, une reddition avec des termes favorables est proposée à la ville. Jurišić rejette la proposition, mais les Ottomans se retirent quand mêmeSelon Stephen Turnbull, la ville aurait été abandonnée aux Ottomans. Les seuls Ottomans autorisés à entrer au château ne seraient qu'une force symbolique servant à hisser le drapeau turc dans la ville. Malgré tout, Soliman se retire à l'arrivée des pluies estivales, et ne continue plus vers Vienne comme prévu, rentrant à Constantinople., ce qui mène à un traité de paix entre Ferdinand et Soliman. Jean Zápolya est reconnu comme roi de Hongrie par les Habsbourg, malgré son statut de vassal ottoman.

Le traité, en réalité, ne convient ni à Jean Zápolya ni à Ferdinand. Leurs armées se livrent alors à des escarmouches de part et d'autre des frontières. En 1537, Ferdinand attaque les forces de Zápolya à Osijek en violation du traité. Le siège est un désastre de magnitude similaire à Mohács, avec l'arrivée d'un renfort ottoman écrasant les Autrichiens. Plutôt que d'attaquer Vienne une nouvelle fois, Soliman attaque Otrante en Italie. Malgré tout, la victoire navale ottomane lors de la bataille de Prévéza inflige aux Habsbourg une autre défaite cuisante.

Jean Zápolya décède en 1540, laissant sa succession à son fils Jean II Sigismund Zápolya. Étant encore enfant, le pays est véritablement gouverné par sa mère Isabelle Jagellon, avec un support continu de Soliman. Jean II reste roi de Hongrie jusqu'à son abdication en 1570 et le retour du pays sous contrôle des Habsbourg.

Une autre défaite humiliante est infligée aux Habsbourg lors du siège de Buda, où les Ottomans répondent à la demande d'aide d'Isabelle Jagellon. En , Soliman lance une autre campagne en Hongrie, reprenant Bran et d'autres forts, si bien que le pays retourne sous contrôle ottoman. En , les Ottomans assiègent avec succès Esztergom, ce qui est suivi par la capture de trois autres villes hongroises : Székesfehérvár, Siklós et Szeged, offrant une meilleure sécurité à Buda.

Un autre traité de paix entre les Habsbourg et les Ottomans dure jusqu'en 1552 quand Soliman décide d'attaquer Eger. Le siège se révèle vain et la victoire des Habsbourg met fin à une période de pertes territoriales en Hongrie. Avoir pu conserver la ville donne aux Autrichiens de bonnes raisons de croire que la Hongrie est encore une terre contestée, et la campagne ottomane cesse, jusqu'à sa reprise en 1566.

Campagne de 1566 thumb|Représentation artistique du siège de Szigetvár. thumb|La forteresse de Szigetvár lors de l'assaut ottoman. thumb|Forteresse de Szigetvár aujourd'hui. En , le sultan Soliman dirige l'Empire ottoman depuis 46 ans et part en guerre pour la dernière fois. Il a 72 ans, est extrêmement affaibli, et va au devant de sa treizième campagne militaire. Le , le sultan quitte Constantinople, à la tête de l'une des plus grandes armées qu'il ait jamais commandé.

Son ennemi, le comte Nikola Šubić Zrinski, est l'un des plus grands propriétaires terriens croates, un vétéran de la guerre de frontières et un ban du royaume de Croatie (représentant royal) de 1542 à 1556Krokar Slide Set #27, image 42. Dans ses jeunes années, il s'est distingué lors du siège de Vienne, menant jusqu'alors une brillante carrière militaire.

L'armée impériale de Soliman atteint Belgrade le après une marche de 49 jours. Dans la ville, il rencontre Jean II Sigismund Zápolya, fils de Jean Zápolya, à qui le trône hongrois est promis. Apprenant le succès de Zrinski dans une attaque sur le camp turc à Siklós, Soliman décide de reporter son attaque sur Eger, portant son attention sur la forteresse de Zrinski à Szigetvár pour l'éliminer, le considérant comme une menace.

Siège L'avant-garde ottomane arrive le et les assiégés réalisent une série de sorties qui s'avèrent fructueuses, causant de lourdes pertes aux Turcs, pourtant bien plus nombreux. Le Sultan arrive alors le , guidant le contingent principal. Sa grande tente de guerre est érigée au sommet de la colline de Smiliehov, lui procurant ainsi une vue sur tout le champ de bataille. Il doit cependant rester au camp, se contentant de recevoir une multitude de rapports verbaux lui décrivant la progression de la bataille de la part de son grand vizir Sokollu Mehmed Paşa, le commandant opérationnel.

Le comte Zrinski se retrouve alors assiégé par une armée ennemie forte d'au moins et disposant d'une puissante artillerie. Zrinski n'a à sa disposition qu'une force de et magyars. Ces forces sont à la fois issues de son armée personnelle mais aussi de celles d'alliés. La majorité des défenseurs est croate, avec un contingent significatif d'hommes d'armes et un commandement hongrois.

Szigetvár est divisée par voie d'eau en trois sections : la vieille ville, la nouvelle et la forteresse, chacune d'entre elles étant reliée à la suivante par des ponts et par des routes. La forteresse n'est pas construite en hauteur, mais elle n'est cependant pas directement accessible à l'assaillant, une série de murs devant être pris et sécurisés avant de pouvoir lancer un assaut sur la forteresse centrale (la seule partie qui demeure encore debout aujourd'hui).

Quand le sultan apparaît devant la forteresse, il voit du tissu rouge accroché aux murs, comme il est de coutume lors d'événements festifs. Un seul et grand canon tire alors une fois afin d'accueillir le sultan ottoman. Le siège débute le quand Soliman ordonne un assaut général, qui est malgré tout repoussé avec succès. Les défenseurs, grandement submergés par le nombre et mal équipés, ne bénéficient d'aucune aide ni de renfort de la part de l'armée impériale de Vienne.

Après un mois de combats sanglants et épuisants, les rares survivants se replient dans la vieille ville afin d'y effectuer une dernière résistance. Le Sultan essaye de persuader Zrinski de se rendre, lui promettant même toute la Croatie qu'il gouvernera sous influence ottomane, mais ce dernier se contente de continuer à se battre sans répondre à la proposition.

La chute de la forteresse est alors inévitable, cependant le haut commandement ottoman hésite. Le , Soliman expire dans sa tente, sa mort ne pouvant être camouflée qu'au prix de grands efforts, seuls les intimes étant mis au courant de son trépas. Un courrier est envoyé du camp pour Constantinople, annonçant au successeur de Soliman, Selim II, sa prise officielle du pouvoir. L'émissaire n'a même pas dû se rendre compte de l'importance du courrier qu'il porte jusqu'en Asie Mineure en seulement 8 jours.

Bataille finale thumb|Nikola Šubić Zrinski, se préparant pour la bataille finale, par Oton Iveković.