Maître Bertram (également appelé Bertram von Minden), né vers 1340 à, ou près de Minden en principauté épiscopale de Minden, et mort en 1414 ou 1415 à Hambourg, est l'un des peintres les plus représentatifs du gothique allemand de la fin du et du début du , assurant la transition vers le style gothique international.
Actif entre 1367 et 1415 à Hambourg où il tenait le plus important atelier de la ville, son chef-d'œuvre est le Retable de Grabow (parfois appelé Retable de Saint-Pierre), achevé en 1383.
Biographie Bien qu'une chronique du désigne l'auteur du retable du maître-autel de l'église Saint-Pierre de Hambourg comme étant « Mester Bertram van Mynden », c'est-à-dire « maître Bertram de Minden », d'une ville de Westphalie Peter Strieder, « Meister Bertram », in Neue Deutsche Biographie 2, 1955, . Lire en ligne. Page consultée le 21 juillet 2012, le second testament du peintre mentionne son frère, « Corde van Byrde », dont le patronyme toponymique désigne vraisemblablement le lieu d'origine de la famille, à savoir le village de Bierde (aujourd'hui district de Petershagen), non loin de Minden Alfred Lichtwark, Meister Bertram : Tätig in Hamburg, 1367-1415, Lütcke et Wulff, Hambourg, 1905, . Lire en ligne. Page consultée le 19 juillet 2012.
« Bertram Pictor », c'est-à-dire « peintre Bertram », est documenté pour la première fois à Hambourg en 1367. Au-delà de sa qualification de « peintre » — qu'il s'attribue également lui-même dans ses deux testamentsLichtwark, 1905, . Lire en ligne. Page consultée le 23 juillet 2012 —, il a semble-t-il mené une activité non négligeable de sculpteur sur bois et d'enlumineur. En 1371, il achète une maison dans la Sattlerstraße (l'actuelle Schmiedestraße de Hambourg), à quelques pas de la cathédrale Sainte-Marie et de l'église Saint-PierreHelmut R. Leppien, « Bertram », in Franklin Kopitzsch et Dirk Brietzke (sous la direction de), Hamburgische Biografie-Personenlexikon, vol. 2, Wallstein édition, 2002, . Lire en ligne. Page consultée le 23 juillet 2012. En 1383, il acquiert une seconde maison dans la même rue.
Bertram von Minden a dirigé le plus important atelier artistique de son époque dans la cité hanséatique (selon les règles alors en vigueur, il avait le droit d'être épaulé par deux assistants et deux apprentis). Les archives de 1367 à 1387 (celles entre 1387 et 1420 étant perdues) associent ainsi régulièrement son nom — qui peut tout aussi bien désigner sa main propre que son atelier — à des commandes aussi diverses que la réalisation de retables, de sculptures sur bois peintes ou même de lustres et d'un porte-document frappé aux armes de la ville, pour le Conseil de Hambourg, pour des commanditaires religieux comme pour des clients privés. Maître Bertram acquiert alors une solide aisance financière dont font état les registres de la ville, ainsi qu'une réelle notoriété en tant qu'artiste. Son chef-d'œuvre est sans aucun doute le retable, aujourd'hui connu sous le nom de Retable de Grabow, conçu pour le maître-autel de l'église Saint-Pierre, alors la première église paroissiale de Hambourg, et achevé d'après des archives du en 1383Johann Martin Lappenberg, Hamburgische Chroniken in niedersächsicher Sprache, 1861, . Lire en ligne. Page consultée le 22 juillet 2012.
En 1385, Bertram effectue un voyage de Hambourg à Lübeck, à l'occasion d'une visite de l'empereur Charles IV. Dans un premier testament qu'il rédige en 1390Lichtwark, 1905, . Lire en ligne. Page consultée le 22 juillet 2012, il évoque également un projet de pèlerinage à Rome, dont la réalisation effective n'est cependant pas attestée, et dont les éventuelles répercussions dans son évolution stylistique ne font pas réellement consensus. En 1410, il rédige un second testament où est mentionnée sa fille Gesa (« Ghescken mymer dochter »), encore mineure, mais non plus son épouse Grete, ce qui a fait supposer que celle-ci était décédée peu de temps auparavantLichtwark, 1905, p. 49. Lire en ligne. Page consultée le 23 juillet 2012. La même année, il est élu doyen de la corporation des peintres et verriers de Hambourg.
Une lettre envoyée en 1415 au Conseil de la ville de Hambourg, dans laquelle la famille de Minden du maître cherche à faire valoir ses droits de succession, permet de fixer la date de son décès aux alentours de cette date. Après sa mort, sa maison entre en la possession d'un peintre du nom de Johannes, qui reprend vraisemblablement aussi son atelier.
Maître Bertram reste le peintre le plus significatif de la ville de Hambourg au tournant du , avant que maître Francke n’y assoie sa réputation, à partir des années 1420.
Formation et rapprochements stylistiques
Dans la mesure où aucun document ne porte trace de sa formation, les historiens d'art en sont réduits à des hypothèses. Volker Plagemann Volker Plagemann, « Bertram von Minden », Das Mittelalter in Hamburg, Hambourg, Dölling und Galitz, 2000, pense par exemple qu'un apprentissage à Minden est envisageable, dans la mesure où la cathédrale de la cité épiscopale, achevée au , a dû mobiliser des artistes pour sa décoration, de même que ses trois églises paroissiales. Plagemann a en outre suggéré un compagnonnage passant par les principaux centres artistiques de l'époque, tels que Prague, alors siège du saint-Empire romain germanique de Charles IV, ou encore, en suivant le Rhin, Cologne et Strasbourg.
L'œuvre de Bertram est marquée par l'influence de la peinture de la cour de PragueMatthias Weniger, « La Création des animaux de l'autel de Grabow », , annonciateur du « weicher Stil », ou style gothique international, qui s'étendra à l'ensemble de l'Europe vers 1400. Le rapprochement avec les tableaux réalisés par maître Théodoric pour le château de Karlstein près de Prague révèlent en effet une filiation« Bertram, dit Maître Bertram », Dictionnaire de la peinture, Larousse. Lire en ligne. Page consultée le 24 juillet 2012 qui a pu faire tenir pour probable un séjour prolongé de Bertram à la cour de Charles IV.
Il entretient également des liens étroits avec l'art de Westphalie, ce qui n'est pas pour surprendre, étant donné ses origines : au style de Bertram est par exemple associé le Retable de la Passion d'Osnabrück, actuellement exposé au Wallraf-Richartz Museum de Cologne.
La représentation de la faune et des paysages dans ses tableaux présente enfin une proximité avec l'enluminure française, alors dominante, et plus particulièrement celle de Jean Bondol.
Œuvres
Le Retable de Grabow
Cette œuvre est le premier retable réalisé pour l'église Saint-Pierre de Hambourg et dans le même temps le plus ancien polyptyque de l'Allemagne du Nord conservé dans sa quasi-intégralité. Placé en 1383 dans le chœur de l'église, il est tout à fait remarquable pour ses dimensions monumentales ( de large et de haut), ainsi que pour les vingt-quatre scènes peintes qui ornent ses quatre volets extérieurs, et les soixante-dix-neuf figurines sculptées et polychromes décorant ses trois volets intérieurs.
Offert au à l'église Saint-Georges de Grabow, il revient au tout début du dans sa ville d'origine en intégrant les collections de la Kunsthalle de Hambourg, où il est toujours conservé.
Historique La commande d'origine
Dans la mesure où l'église paroissiale Saint-Pierre était alors sous l’autorité de l’archevêché de Hambourg, il est hautement probable que ce dernier en fut le commanditaire. On a plus précisément encore avancé le nom des deux frères Horborch, issus d'une très ancienne famille de conseillers municipaux de la ville (leur père avait déjà occupé les fonctions de maire). Bertram Horborch, maire de Hambourg de 1366 à 1396, participa en effet étroitement à la rénovation et l'expansion de l'église, alors que son frère, le théologien Wilhelm Horborch, faisait partie du chapitre archiépiscopal.
Démantèlement partiel et don à l'église Saint-Georges de Grabow
Avec la Réforme, le culte des saints est abandonné en Allemagne. Celui de Pierre tout particulièrement, à qui l'église avait été dédiée au (avec l'apôtre Paul), tombe en disgrâce — notamment en raison du fait que le Pape s'y référait en personne. En 1556, la communauté de Saint-Pierre, désormais protestante, vend donc les statues en argent des apôtres, qui se trouvaient dans l'église depuis les premiers temps de sa fondation. En 1595, Johannes Schellhammer (1540-1620), pasteur de la communauté venu de Thuringe, fait démonter les deux volets extérieurs du retable. La même année, ils sont confiés à Aegidius Coignet, un peintre natif des Pays-Bas alors présent à Hambourg, pour qu'il recouvre de compositions baroques les peintures gothiques de Bertram. Ces deux panneaux demeureront à Hambourg, quand le reste du retable sera envoyé à Grabow.
En 1596, Jost Rogge restaure la scène sculptée au centre du polyptyque, et appose au dos ses initiales « I. R. » ainsi que la date. Quelques historiens d'art pensent même que cette Crucifixion a remplacé un Couronnement de la Vierge, plus traditionnel dans les retables comparables de l'époque.
À l'instigation d'un certain Johann Helwig Gerdes, le retable est offert à l'église Saint-Georges de Grabow, dans Mecklenbourg, pour remplacer le sien, détruit lors d'un incendie en 1731Lichtwark, . Lire en ligne. Page consultée le 25 juillet 2012. Il quitte donc l'église Saint-Pierre au , ce qui le préservera miraculeusement du grand incendie de Hambourg en 1842.
Redécouverte et retour à Hambourg
Alors que le voit dans le Retable de Grabow une œuvre originaire de LübeckGeorg Christian Friedrich Lisch, « Der Altar der Kirche zu Grabow », Jahrbücher des Vereins für Mecklenburgische Geschichte und Altertumskunde, vol. 38, 1873, . Lire en ligne. Page consultée le 26 juillet 2012, Friedrich Schlie, conservateur du musée grand-ducal de Schwerin, réfute en 1900 cette hypothèse, et avance l'idée qu'il s'agit du retable offert au par l'église Saint-Pierre de Hambourg. Ceci permet à Alfred Lichtwark, alors conservateur de la Kunsthalle de Hambourg, de localiser à nouveau l'œuvre de Bertram, et de réclamer avec empressement aux autorités son rapatriement dans sa ville d'origine. Il puise sa motivation dans une volonté de refonder la gloire artistique passée de Hambourg, ce qu'il avait déjà initié en remettant peu auparavant dans la lumière un autre grand maître oublié de la cité hanséatique, maître Francke, et son Retable de saint Thomas Jennifer Jenkins, Provincial Modernity : Local Culture & Liberal Politics in Fin-de-siècle Hamburg, Cornell University Press, 2003, . Lire en ligne. Page consultée le 24 juillet 2012 On peut affirmer à ce titre que le Retable de Grabow a marqué en Allemagne une étape décisive dans la redécouverte de la peinture sur panneau au cours du Moyen Âge tardif dans le Nord du pays.
En parallèle, la paire de volets repeints par Coignet et restée à Hambourg est découverte en 1866 dans l'église Saint-Jacques par l'archiviste municipal Johann Martin Lappenberg. Dans une publication qui reste largement confidentielle, il note que, sous une peinture baroque, on peut déceler un fond doré, ainsi qu'un personnage avec le soleil, la lune et les étoilesLichtwark, 1905, . Lire en ligne. Page consultée le 24 juillet 2012. Par ailleurs, il demeure l'un des premiers à avoir exhumé, dès 1861, l'existence du retable de maître Bertram dans les chroniques municipales, sans pour autant connaître l'œuvre.