Léopold Émile Aron (et non AaronLa graphie erronée Aaron a souvent été utilisée dans les publications de la Belle Époque (période de l'Affaire Dreyfus et de la montée de l'antisémitisme) pour souligner l'origine juive d’Émile Arton.), dit Émile Arton, né à Strasbourg le et mort à Paris le , est un courtier, homme d'affaires et criminel financier français de la fin du .
Entre 1892 et 1898, il défraya régulièrement la chronique judiciaire et politique pour son rôle d'agent corrupteur dans le scandale de Panama.
Biographie
Formation et débuts dans les affaires (1870-1891)
vignette|gauche|Émile Arton (gravure de 1892).
Léopold Émile Aron est le fils d'Henri Aron, un négociant juif alsacienHenri (ou Henry) Aron est né le à Soultz-sous-Forêts et mort le à Strasbourg.
Les frères aînés d'Henri sont : Alexandre Aron (1797-1874), rabbin de Fegersheim, grand-père de Gustave Bloch et arrière-grand-père de Marc Bloch ; Charles Aron (1802-1871), grand-père de l'épouse de Georges Henri Halphen ; Arnold (ou Arnaud) Aron (1807-1890), Grand-rabbin de Strasbourg, arrière-grand père du poète Henri Franck. Nanette (ou Nannette) Henlé est née le à Braunsbach et morte le à Paris.
Henri Aron et Nanette Henlé se sont mariés à Strasbourg le 23 juillet 1839.
Cf. État civil numérisé de Paris () et état civil numérisé du Bas-Rhin, ainsi que l'arbre généalogique de Pierre Delaunay sur Geneanet (consulté le 25 juillet 2012)., et de Nanette Henlé, une juive originaire du Wurtemberg. Envoyé très jeune à Francfort, où son oncle maternel est négociant, il s'y forme aux affaires en travaillant comme commis pour différentes maisons commerciales ou bancairesAlbert Bataille (cf. bibliographie), ..
En 1869Jean-Yves Mollier (cf. bibliographie), . ou 1870, il part pour Rio de Janeiro, où il entre à la maison Lehéricy« La Mort d'Arton », Le Figaro, 18 juillet 1905, . puis entreprend le négoce des cafés. Sous le nom d'ArtonLors de son mariage, Léopold Émile Aron semble avoir menti deux fois : sur son nom, désormais transformé en Arton ; sur ses origines ainsi que sur sa confession, en prétendant être né à Paris et y avoir été baptisé à Saint-Roch. Ainsi, au lieu d'une véritable conversion au catholicisme, Aron aurait simplement dissimulé sa confession israélite et ses origines ashkénazes. Cf. État civil numérisé de Paris : traduction et transcription de l'acte dans le registre des mariages du , 16 avril 1886. Cette nouvelle identité sera consolidée le 30 septembre 1872 par la déclaration d'optant qu'il fera enregistrer auprès du consulat de France à Rio (cf. Jean-Yves Mollier, )., il se convertit au catholicisme pour épouser Henriette Darbelli (ou Darbelly), fille naturelle d'un fabricant de fleurs artificielles, le en l'église Notre-Dame de Gloire d'Outeiro.
Leur première fille, Jeanne, naît à Rio le Informations contenues dans l'acte de mariage de Jeanne Arton avec Fritz Radlauer, agent général de la Compagnie des voitures du Grand Hôtel (Asnières-sur-Seine), le 21 octobre 1901 (mairie du ). Cf. État civil numérisé de Paris..
C'est au Brésil qu'Arton semble avoir commencé à emprunter des voix tortueuses pour parvenir à ses fins. Entretenant des comédiennes aux mœurs légères, il se serait servi d'elles pour faire chanter certains politiciens locaux. Accusé de malversations, il perd son poste de fondé de pouvoir d'une entreprise allemande puis échappe à des poursuites en 1873 grâce à l'intervention de sa belle-mère, qui meurt quelques années plus tard dans des circonstances qui suscitent des rumeurs d'empoisonnement.
Fuyant ce climat délétère, Arton retourne en Europe en 1884 et s'installe à Paris, avenue de Wagram.
Employant le capital constitué au Brésil, il lance le « café Arton » (au de la rue de Trévise) qu'il fait torréfier dans une usine qu'il a acquise à Levallois et dont la promotion est assurée par de grandes affiches. Cette affaire n'ayant pas marché (peut-être en raison de la contrefaçon« Boîte aux lettres » Le Figaro, 20 novembre 1885, .), il devient l'agent financier ou le courtier de différentes sociétés et installe, au de la rue Rouget-de-L'Isle, une maison de banque spécialisée dans les affaires avec l'étranger (Banque romaine, Compagnie de chemin de fer de Jaffa à Jérusalem vers 1891…). En 1891, il tente également de créer une société bancaire, Le Crédit, située au de la place VendômeErnest Vallé, Rapport fait au nom de la commission d'enquête chargée de faire la lumière sur les allégations portées à la tribune à l'occasion des affaires de Panama - Annexe , Paris, 1893, , 426..
Dès la seconde moitié des années 1880, Arton mène grand train, achète une résidence d'été à Bougival (la « villa des Frênes »« Le portrait du jour - Émile Aaron [sic] dit Arton », La Presse, 18 novembre 1895., qu'Ivan Tourgueniev avait acquise pour Pauline Viardot) et entretient plusieurs maîtresses dont l'actrice Suzanne Néry. Fréquentant aussi bien le palais Brongniart que les cercles de jeux, il fait la connaissance de nombreuses personnalités du théâtre ou de la politique.
Agent de la Société centrale de dynamite (1886-1892)
vignette|Procès de Le Guay et Prévost en (croquis d'audience).
Présenté par le sénateur Alfred Naquet au député radical et industriel Paul BarbeErnest Vallé, op. cit., ., il entre en 1886 à la Société centrale de dynamite« L'affaire de la dynamite », Le Matin, 14 février 1893, .. Au sein de ce vaste groupe, il s'occupe particulièrement de la principale composante, la Société générale française pour la fabrication et la vente de la dynamite (présidée par Barbe), dont il devient agent général pour l'exportation, et de la filiale transvaalienne, la Société du Transvaal, pour laquelle il assure les fonctions de « secrétaire » (équivalent de directeur). Il obtient ces postes stratégiques grâce au gendre de Barbe, Georges Vian, maire de Saint-Chéron, qui le fait également entrer dans sa loge maçonnique. En échange, Arton lui aurait cédé 10 % de ses commissions et aurait acquis une propriété à Saint-Chéron pour y faire de la propagande électorale en sa faveur.
Profitant de son poste, Arton emploie les actifs dépréciés de ses propres affaires pour détourner des sommes très importantes (près de quatre millions de francs) aux dépens de la société française et de la filiale du Transvaal.
Ces détournements sont jugés une première fois en , quand la cour d'assises de la Seine condamne deux hommes présentés comme les complices d'Arton : l'ancien sénateur Gilbert Le Guay, président du conseil d'administration de la société depuis la mort de Barbe, et le comptable Prévost écopent respectivement de cinq et trois ans de prison« L'affaire de la dynamite », Le Matin, 16 février 1893, .. Vian, élu député en 1890, n'est pas inquiété tandis qu'Arton, en fuite à l'étranger pour échapper aux poursuites, est condamné par contumace à vingt ans de prison et de travaux forcés pour faux et détournement.
La Société centrale de dynamite fournissait des explosifs aux grands chantiers de génie civil, ce qui a permis à Arton, une nouvelle fois recommandé par Naquet, d'entrer en contact avec les administrateurs de la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama et de devenir le courtier de l'agent financier de cette entreprise, le baron Jacques de Reinach.
Le corrupteur des « chéquards » (1888-1892)
vignette|Le Veau d'or, allégorie - inspirée d'un air célèbre du Faust de Gounod - de la corruption des parlementaires par la Compagnie de Panama (gravure du supplément illustré du Petit Journal).
Dès 1885, la Compagnie du canal de Panama, affaiblie financièrement par les difficultés techniques rencontrées sur le terrain, souhaitait émettre des obligations à lots. Le vote d'une loi étant nécessaire, la Compagnie avait sollicité le dépôt d'un projet de loi du gouvernement. Comme ce dernier s'y était refusé à plusieurs reprises entre 1885 et 1887 (malgré un pot-de-vin de francs au ministre Charles BaïhautAlbert Bataille, « Le Procès de Panama », Le Figaro, 28 décembre 1897, .), il avait fallu attendre qu'un député (Alfred Michel, de Vaucluse) dépose une proposition de loi à la Chambre des députés en . Mais les premières réticences se manifestent dès le passage de la proposition en commission, dont six des onze membres se déclarent défavorables.
Afin de convaincre les parlementaires, une vaste campagne de corruption est orchestrée. Puisant dans un fonds de plusieurs millions officiellement consacré à la propagande de la compagnie, Reinach charge ainsi Arton de distribuer des chèques à de nombreux députés. À cette fin, le courtier, intéressé à l'opération par la promesse d'une commission de 10 %, est introduit à la Chambre par un journaliste du Soir à la solde d'Henri Cottu, l'un des administrateurs de la compagnieJean-Yves Mollier, ..
Arton obtient tout d'abord le revirement du secrétaire de la commission parlementaire, Charles Sans dit Sans-Leroy, en échange de francs. Il sert également d'intermédiaire entre Charles de Lesseps, administrateur de la compagnie, et le président du conseil, Charles Floquet, qui bénéficie à son tour de francs, non pour son propre compte mais pour les fonds secrets destinés à financer des journaux engagés à ses côtés dans la lutte contre le boulangisme. L'organe de ce dernier mouvement, le journal La Presse dirigé par le député Georges Laguerre, est également « subventionné » par ArtonErnest Vallé, op. cit., ., qui n'exclut aucun parti.
Hantant les couloirs du Palais Bourbon, Arton soudoie ainsi aussi bien des parlementaires radicaux, dont Henri Maret, député du Cher (qui touche près de francs), Jean-Baptiste Saint-Martin, du Vaucluse, et François Planteau, de la Haute-Vienne, que des députés opportunistes comme Albert Pesson, d'Indre-et-LoireJean-Yves Mollier, ., et Camille Richard, de la Drôme, qui s'occupera de faire décorer l'agent du baron de Reinach.
Ainsi « promue », la proposition de loi est votée, sur rapport d'Henri Maret, lors de la séance du .
L'émission de bons est cependant un échec : la Compagnie du canal de Panama fait faillite quelques mois plus tard, en . Face à la colère des obligataires lésés, une instruction est ouverte en contre les administrateurs de la compagnie (Ferdinand de Lesseps et son fils Charles, Marius Fontane et Henri Cottu), mais aussi contre l'entrepreneur du canal (Gustave Eiffel) et l'agent financier de la société, Jacques de Reinach.
Anticipant les poursuites pour le détournement opéré au préjudice de la Société centrale de dynamite (qui vient de le révoquer), Émile Arton quitte Paris pour Londres le . Avant de s'enfuir, il prend soin de placer neuf millions de francs à l'étrangerJean-Yves Mollier, . et confie à son coulissier, Eugène Deschamps, plusieurs papiers dont un document de 1888 contenant des noms de « chéquards » potentiels. Cette fuite ne semble pas se heurter à beaucoup de résistance de la part des autorités, car on permet à Laguerre de venir récupérer un sac oublié par Suzanne Néry dans l'appartement d'ArtonJean-Yves Mollier, ..
Impliquant initialement les seuls responsables de la compagnie ayant fait faillite, l'affaire prend brutalement un tour politique au mois de novembre : alors que la presse nationaliste (La Cocarde, La Libre Parole) commence à révéler les faits de corruption, Reinach meurt subitement après avoir été la victime du chantage de l'affairiste Cornelius Herz (qui considérait peut-être Arton comme un concurrent employé par Reinach pour le doubler dans ce juteux trafic d'influence« Herz/Reinach - Nouveau document » Le Figaro, 24 janvier 1893, .). Le surlendemain, le député boulangiste Delahaye obtient de la Chambre la constitution d'une commission d'enquête. Les livres de compte et le carnet de chèque laissés par Arton à la banque Offroy & Cie« L'affaire de Panama - La commission d'enquête » Le Figaro, 20 janvier 1893, . ainsi que les papiers confiés à Deschamps sont saisis. Le scandale de Panama est lancé.
En cavale (1892-1895)