La grotte de Cotencher est une cavité du massif du Jura située dans le canton de Neuchâtel, en Suisse. Il s'agit d'un site moustérien d'altitude qui représente le premier exemple du genre à être découvert en Suisse en 1867 et qui a ainsi servi de référence pour les recherches sur la faune contemporaine du Moustérien dès les premières grandes fouilles (1916-1918). La cavité est principalement connue pour avoir livré un grand nombre de pièces lithiques (450 environ), ainsi que des restes humains néandertaliens.

À la suite de récents travaux, la grotte a été rouverte au public en 2018 et est accessible de juin à septembre dans le cadre de visites animées par un guide expert 33. Quant aux trouvailles faites sur le site, une partie est exposée au Laténium dans l'espace intitulé "Au pays du Grand Ours", tout comme une coupe prélevée sur place montrant la stratigraphie du site, alors que des restes osseux mis au jour lors des premières fouilles en 1867, dont des canines et pattes d'ours des cavernes, peuvent être admirés au Musée de l'Areuse, situé à Boudry..

Localisation et situation géologique

La grotte de Cotencher s'ouvre sur le territoire de la commune de Rochefort. Elle est localisée au débouché du Val-de-Travers, sur le versant nord des gorges de l'Areuse, qui coule en contrebas. Son altitude est de 742. Sur le sommet de l'éperon rocheux au cœur duquel se trouve la grotte de Cotencher, s'élevait le château de Rochefort et il n'est pas impossible que des activités de faux-monnayage aient lié les deux sites lors du Moyen Âge.

La grotte est située sur le flanc oriental d'un anticlinal ; le pendage des couches stratigraphiques au niveau de la grotte est estimé à vers l'est. Elle est située au sein de couches de calcaire à taches jaunes datant du Malm supérieur ; quelques dizaines de mètres au sud, on passe à un banc à Nérinées surplombant les couches de calcaire massif datant du KimméridgienCarte géologique de la Suisse au 1/25 000 consultée sur map.geo.admin.ch..

Caractéristiques

La longueur de la cavité est de , pour une surface d'environ .. Sa hauteur maximale est de . De plus, son aspect arrondi soulève l'hypothèse qu'elle ait été une cavité phréatique creusée par une infiltration d'eau dans le rocher ; il est cependant possible que la gélification des plafonds ait modifié son apparence 5, puisqu'elle représente un véritable piège à air froid en hiver6.

Avant les fouilles archéologiques, elle était quasiment remplie de sédiments : seul un accès exigu sous le porche permettait d'y accéder en rampant. Ces sédiments ont un très grand intérêt scientifique, puisqu'ils ont été protégés de l'érosion glaciaire qui a détruit les sols de la région et leur contenu archéologique lors du Dernier Maximum Glaciaire. Ils peuvent donc apporter beaucoup d'informations au sujet de l'environnement qui entourait la grotte lors des stades interglaciaires42 et la stratigraphie de la cavité représente en outre une référence minéralogique pour le Pléistocène jurassien et ses alentours19.

vignette|centre|Plan topographique de la grotte de Cotencher|alt=Plan et coupe décrivant la topographie de la grotte de Cotencher|750px

Historique Découverte du site

La grotte de Cotencher (ou parfois "Cottencher") est mentionnée dès 1523, mais c'est lors de travaux de construction sur la voie de chemin de fer "franco-suisse", le long du Val-de-Travers, effectués durant la seconde moitié du , qu'elle fut découverte. Les deux chercheurs Henri-Louis Otz et Charles Knab conduisirent alors les premières fouilles de la grotte durant l'année 1867 en réalisant deux tranchées où ils identifièrent, entre autres, des ossements d'ours des cavernes, qu'ils considèrent alors comme une accumulation d'origine anthropique16. L'importance de la cavité est très tôt reconnue puisque Edouard Desor en fait un modèle type de la grotte dans son article Essai de classification des cavernes du Jura datant de 1872.

Les premières grandes fouilles

Les premières grandes fouilles archéologiques furent réalisées durant les années 1916 à 1918 par le géologue Auguste Dubois et le paléontologue Hans Georg Stehlin. Lors de ces campagnes, ces savants identifièrent les premières traces d'activité humaine dans la grotte43. Ils livrèrent alors une première lecture de la stratigraphie des sédiments, identifiant les couches suivantes (de la plus jeune à la plus ancienne) : "éboulis" contenant des restes archéologiques de l’Holocène ; "argiles blanches" ; "couches à galets" ; "couche brune" ; argile du fond. Ils constatèrent que la "couche brune" et surtout la "couche à galets" étaient très riches en matériel paléontologique et archéologique. Dans la première, ils trouvèrent notamment des ossements d'ours brûlés et calcinés près de grosses pierres recouvertes d'un enduit charbonneux. Dans la seconde, ils dégagèrent des milliers d'ossements appartenant à une soixantaine d'espèces animales, et plus de 400 objets lithiques moustériens, attestant la présence de Néandertaliens durant la période de formation de ces couches.

Restes lithiques thumb|Outils néandertaliens retrouvés dans la grotte de Cotencher.|298x298px Sur les 600 m3 de contenu sédimentaire de la grotte, ils fouillèrent 300 m3, et dégagèrent un total de 416 vestiges lithiques, ce qui représente une grande majorité du matériel trouvé sur le site depuis sa découverte. Ces vestiges sont principalement des éclats et des fragments d'éclats, mais également quelques nucléi de type discoïde pour la plupart, et des produits laminaires. En outre, leur homogénéité laisse penser à une occupation unique du site, voire plusieurs occupations peu espacées dans la temps 746. Ces restes ont permis d'attester le recours à un débitage non Levallois pour la majorité748, bien que des indices de débitage Levallois et Kombewa aient également été observés750. Une importante partie du mobilier lithique est composé de racloirs, donnant le reflet d'un Moustérien dominé par le racloir et dont le débitage discoïde et l'outillage rappellent les découvertes de type Quina oriental760. Les matériaux en eux-mêmes sont majoritairement locaux, puisque la plupart a été extrait dans un rayon de moins de 5 kilomètres762 et sont composés surtout de silex valanginien766.

Restes néandertaliens L'une des découvertes majeures du site fut effectuée par le Dr. H.-F. Moll, alors qu'il se livrait à une simple visite de la cavité en 1964 ; il exhuma de la "couche brune" un maxillaire supérieur de Néandertalien qui appartiendrait, selon une étude anthropologique réalisée en 1981 par Roland Bay, à un sujet féminin d'une quarantaine d'années18. Cette étude a permis de rapprocher cet individu avec des types de Néandertaliens présents dans la grotte de l'Hortus (Hérault, France), ce qui pourrait impliquer des contacts entre les populations du Jura suisse et de la région rhodanienne française. Ce maxillaire supérieur est le plus important reste néandertalien de Suisse connu à ce jour99. Il représente, avec l'incisive de Saint-Brais, les deux seuls ossements de cet hominidé retrouvés en Suisse.

Reprise de la stratigraphie De nouvelles fouilles, nées d'une collaboration entre le Service cantonal d'archéologie de Neuchâtel et l'Institut de préhistoire de l'université de Bâle14, ont eu lieu en 1988, avec pour objectif principal d'affiner la stratigraphie du site. Ainsi, P. Rentzel et ses collaborateurs ont identifié sept couches de sédiments, notamment (de la plus jeune à la plus ancienne) : dépôts cryoclastiques de l'Holocène (Couche I) ; deux couches post-glaciaires à texture fine (II et III) ; une couche de galets interpléniglaciaire (V) ; une couche de sédiments remaniés de l'Éémien (VI) 744. +Tableau comparatif des couches successives de la grotte de CotencherCouchesDescription d'après Deák et al. (2019)55-56Description de Rentzel (1990)Description de Dubois et Stehlin (1932-1933)1Fragments de calcaire anguleux et plus ou moins aplatis (2–14 cm de diamètre) dans une matrice de limon granuleux humifèreI: Plusieurs niveaux cryoclastiques datant de la Protohistoire et du Moyen ÂgeÉboulis contenant des restes archéologiques de l'Holocène2Limon granuleux blanc fortement poreux avec fragments de calcaire anguleux ordinaires(5–12 cm de diamètre) dans sa partie supérieure et quelques petits fragments de calcaire (2–3 cm de diamètre) dans sa partie inférieureII: Limons jaunes Argile blanche stérile3Limon gris argilo-sableux homogène4Limon argilo-sableux légèrement brunâtre avec fragments de roche anguleux ordinaires(3–5 cm de diamètre)5Limon sableux, légèrement argileux gris clair/blanc. Datation IRSL: 26.5 ± 2.8 ka6Ancien niveau de gravier: 0,5–11 cm de profondeur, gravier calcaire anguleux ou sub-arrondi7Sédiments limoneux à argilo-limoneux homogènes, gris clair. Datation IRSL: 30.6 ± 3.0 ka8Sable blanc fin blanchi, bien trié. Datation IRSL: 36.6 ± 3.8 ka9Sédiment argileux gris-brunâtreIII: Sédiments limono-argileux10Rochers calcaires anguleux (10–20 cm de diamètre) et graviers calcaires arrondis / sous-arrondis11Sédiment hétérométrique, plutôt compact, composé de calcaire et d'un fragment de roche cristalline dans un matériau limoneux fin, légèrement humifère, brun grisâtreIV: Succession de graviers à matrice sablo-limoneuse12Couche graveleuse contenant des graviers anguleux, sub-arrondis et arrondis, dans un matériau fin limono-sableux humifèreV: Dépôts à éléments calcaires et galets dans une matrice limono-sableuse"Couche à galets"13Sable limoneux à argilo-limoneux brun clair, avec de petits graviers (±3mm de diamètre). Datation IRSL: 72.5 ± 9.4 kaVIb: Alternance de lits limoneux et de lentilles sableuses14Dépôt de sable fin bien trié, stratifié, jaunâtre-verdâtre, présent sous forme de taches ir-régulières à la partie supérieure de la couche 15 ou incorporé dans sa partie supérieure15/16Limon sableux orange avec quelques fragments de roches calcaires plutôt altérés (5–8 cm de diamètre). Datation IRSL: 67.8 ± 3.4 kaVIa: Matrice sablonneuse rougeâtre"Couche brune"VII: Dépôt de karst profond sous un dépôt élémentaire d'éléments calcaires grossiers encroutésArgile du fond En plus de la première topographie du site, trois datations au carbone 14 ont été établies à partir de charbons de bois provenant de la "couche brune" et de la "couche à galets". Les résultats indiquent que les restes archéologiques ont au minimum . Ces analyses sédimentologiques et minéralogiques renforcent le statut de stratigraphie de référence de la grotte pour le Pléistocène du Jura et de ses alentours4. Les synthèses de Jean-Marie Le Tensorer et Sébastien Bernard-Guelle postulent que le site aurait servi avant tout d' temporaire, ce qui est en accord avec la possibilité d'une population jurassienne en déplacement saisonnier.

Restes fauniques thumb|Espace "Au pays du grand ours", Laténium parc et musée d'archéologie.|alt=|gauche|285x285px Trouvés principalement dans la "couche brune" et la "couche à galets", les restes fauniques sont en grande partie constitués d'ossements d'Ursus spelaeus. Cependant, ils comprennent d'autres espèces éteintes comme le lion des cavernes et le rhinocéros laineux pour la couche V. Mais également des espèces vivant toujours dans nos régions tels le chat sauvage, le lynx, le loup et le renard commun en ce qui concerne la couche V, ainsi que la martre, l'hermine, le putois, la belette, le cheval, le cerf élaphe, le bouquetin, le chamois, le sanglier, le lièvre variable, la marmotte, le campagnol, le hamster, plusieurs batraciens, poissons et oiseaux, ainsi que la chauve-souris dans la couche VI. De même, y ont été trouvées des espèces ayant quitté nos régions comme la panthère, le cuon, le renard polaire et le renne dans la couche V, ainsi que le glouton et le lemming à collier dans la couche VI. Il est difficile de déterminer la part d'implication anthropique dans ce regroupement osseux, mis à part deux ossements portant des traces de manipulation745 .