La crise de l’été 1962, appelée parfois « l'été de la discordeAli Haroun, L'été de la discorde, Algérie, Casbah éditions, Alger, 2000. » ou crise des wilayas, est une période de troubles qui a succédé à la fin de la guerre d'Algérie, marquée par des luttes des clans au sein du Front de libération nationale (FLN), au lendemain de l'indépendance de l'Algérie, le .

Deux factions revendiquent le pouvoir : d’un côté le pouvoir civil et l’organe qui l’incarne, le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) appuyé par les wilayas III et IV et à tendance berbère, de l’autre côté le pouvoir militaire à travers le « clan d'Oujda » et son « armée des frontières », dirigée par le colonel Boumédiène, à tendance arabiste.

Cette période reste encore méconnue du grand public algérien. Pour les historiens, la « crise de l’été 1962 » est le début de « l'indépendance confisquéeFerhat Abbas, L'indépendance confisquée. » par le « clan d'Oujda », qui a définitivement scellé le destin politique et économique de l'Algérie où l'armée occupe toujours une place centrale.

Contexte Après une terrible guerre qui a duré près de huit années et qui a fait plus de , français, et une estimation d'environ , un cessez-le-feu est signé le entre le gouvernement français et la délégation du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) présidée par Krim Belkacem dans le cadre des accords d'Évian, qui conduiront, le , à un référendum populaire se prononçant massivement pour l'indépendance de l'Algérie.

Le transfert des responsabilités de l'État français à l'exécutif provisoire s'opère après le dans une situation chaotique, marquée par la tentative de sabotage des accords par l'OAS, et l'interprétation que le FLN en avait, se préparant à prendre le pouvoir dans une désunion croissante, les rivalités de tendances, de clans, de personne se renforçant du fait de la libération des cinq ministres du GPRA emprisonnés en France, GPRA contre « clan d'Oujda ».

Les protagonistes D'un côté, on trouve le pouvoir civil ou le GPRA, qui souffre de handicaps liés aux conditions conflictuelles dans lesquelles il est né et qui a rallié autour de lui la Fédération de France du FLN et la résistance intérieure du pays — c'est-à-dire les chefs des wilayas II, III, IV, fortes autrefois de mais réduites à , très éprouvés par le choc frontal avec l'armée française durant les grandes opérations du plan Challe.

De l'autre, est le pouvoir militaire ou le « clan d'Oujda », avec son « armée des frontières » presque intacte. Forte de , bien équipée, disciplinée, disposant de matériel mécanisé et de blindés, elle est plus importante que l'ALN des wilayas de l’intérieur. Cette armée stationnée pendant la guerre à l'extérieur des frontières de l'Algérie à l'abri du conflit (une partie aux environs de Oujda au Maroc et une autre partie en Tunisie), a à sa tête le colonel Boumédiène, chef d'État-major général de l'« armée des frontières », appuyé par les services du MALG et les « DAF » qui ont déserté l'armée française.

Entre les deux, à partir de 1957, les Français avaient érigé deux lignes de défense infranchissables, barbelées et électrifiées, la « ligne Challe » et la « ligne Morice » à la frontière tunisienne. Ce qui explique le ressentiment de la résistance intérieure, qui a manqué de renforts et d'armes, et qui accuse l'État-major général de son isolement. Par le biais d'une lettre, le commandant Si Salah, chef de la wilaya IV, adresse un message au colonel Boumédiène chef d'État-major général en ces termes : Mais le nœud du problème est la décision, lors des négociations à Évian en entre le GPRA et la France, de fonder, pendant la période transitoire en Algérie après le départ des Français, la force locale, une armée de . Le colonel Boumédiène craint alors d’être mis à l'écart. Dans cette logique de crise, d'autres différends politiques vont se greffer. Mais l’essentiel du conflit est bien là.

Ahmed Ben Bella, soutenu par le colonel Boumédiène et son « armée des frontières » va l'emporter avec un bilan de plus d'un millier de morts. Il entre dans Alger le avec l'aide des forces de l' « armée des frontières »Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN 1954-1962, Fayard, 2002, page : 670. .

Historique de la crise Début 1962 - 26 mai 1962 : Jeu des alliances et les batailles pour le pouvoir à la veille de l'indépendance 150px|thumb|Krim Belkacem chef de la délégation du GPRA et signataire des accords d'Évian. thumb|Le colonel Boumédiène chef de l'état-major général.

Début 1962, en pleine Guerre d'Algérie, les combats continuent entre l'armée française et le FLN, mais également entre ces derniers et l'OAS. L'idée d'une autodétermination de l'Algérie avait été acceptée par Charles de Gaulle, mais était rejetée par beaucoup d'européens d'Algérie qui pour certains fondent l'organisation terroriste OAS avec l'aide d'officiers de l'armée. Le FLN est en position de force pour entrer dans des pourparlers de paix et concrétiser l'indépendance du pays.

Le FLN est organisé en plusieurs structures, dont le GPRA présidé par Benyoucef Benkhedda, et l'ALN, bras armé du FLN. Cette dernière est composée des six wilayas historiques plus ou moins autonome les unes des autres, et d'une importante armée aux frontières marocaine et tunisienne gérée par Houari Boumédiène. De son côté Krim Belkacem, seul chef historique du FLN encore libre à ce moment-là occupe une place de choix en étant à la fois vice-président du GPRA et chef militaire de l'ALN (premier chef de la wilaya III). Six membres importants du FLN, dont cinq chefs historiques connus sur le plan international, Ministres d'État au sein du GPRA, sont détenus au Château d'Aunoy : Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider, Ahmed Ben Bella et Rabah Bitat. Enfin, le FLN dispose d'un organisme suprême, le Conseil national de la Révolution algérienne qui rassemble toutes les structures civiles et militaires.

Le , s'ouvrent à Évian dans le plus grand secret des pourparlers de paix entre le GPRA (au nom du FLN) et le gouvernement français. Le GPRA est représenté notamment par Krim Belkacem, Saad Dahlab, Redha Malek et Mohamed Seddik Benyahia.

Le colonel Boumédiène qui dispose de l'« armée des frontières » refuse de reconnaître toute légitimité au GPRA et les accords d'Évian, mais n'est pas suffisamment connu dans la société algérienne, et il recherche des appuis politiques auprès des chefs historiques de l'insurrection algérienne toujours emprisonnés en France. Avant la signature du cessez-le-feu, il avait chargé Abdelaziz Bouteflika, l'un de ses hommes de confiance, de se rendre clandestinement en France pour y rencontrer Mohamed Boudiaf détenu en résidence surveillée dans le Château d'Aunoy avec ses collègues Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf, Ahmed Ben Bella et Rabah Bitat. L’émissaire lui propose un soutien militaire en échange d'un appui politique pour le colonel Boumédiène, mais Boudiaf refuse rudement la proposition. Idem pour Aït Ahmed. L'émissaire Bouteflika s'est retourné vers Ben Bella, qui, depuis longtemps, nourrit le rêve d’être un jour à la tête du futur État indépendant, et il accepte l'offre sans hésitation. Le colonel Boumédiène a désormais récupéré un des « historiques du FLN » qui va se servir de son leadership pour la conquête du pouvoir au moment opportun.

Ben Bella est fortement séduit par l’offre de l’émissaire de Boumédiène et conclut un pacte avec le chef du « clan d'Oujda». « Boumediène avait besoin d’un politique et Ben Bella d’un fusil »Rédha Malek dans L’Algérie à Evian, « N’ayant aucune féodalité militaire sur laquelle s’appuyer comme le triumvirat des ‘3B’ (Lakhdar Bentobal, Abdelhafid Boussouf et Belkacem Krim), il s’est rapidement rendu compte de l’importance du poids du clan d’Oujda pour la prise du pouvoir en Algérie »Abdelkader Yefsah dans La Question du pouvoir en Algérie..

Le , les accords d'Évian sont signés par Krim Belkacem et Louis Joxe. L'annonce est faite par les radios françaises déclarant que « la paix est revenue ». Libérés le jour même de la signature des accords d’Évian après cinq ans et demi d’emprisonnement, Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Rabah Bitat, Mohammed Boudiaf et Mohammed Khider embarquent à Orly dans la soirée du dimanche à destination de Genève-Cointrin où ils atterrissent peu avant minuit. Accompagnés de M. Laghzaoui, représentant du roi Hassan II, les ex-détenus d’Aulnoy devaient dans un premier temps se rendre directement à Rabat. Mais au dernier moment, ils choisissent de rencontrer en priorité les négociateurs d’Évian à Signal de Bougy. Les retrouvailles à l’hôtel des Horizons bleus ne sont guère chaleureuses. « Les premiers échanges sont significatifs. « La voilà, la sale bande », dit Khider. « Le pouvoir est à vous. Prenez-le » réplique Bentobal. » Mohammed Harbi dans le FLN, mirage et réalité . Le linge sale commence à être lavé en famille. À l’aube, chacun regagne sa chambre pour un peu de repos.

Le , le GPRA proclame le cessez-le-feu. Les combattants des wilayas, qui n'étaient pas au courant des négociations, observent le cessez-le-feu en vertu de la déclaration du GPRA. Les frontières sont rouvertes, et des centaines de milliers de déplacés les franchiront pour rejoindre leurs maisons. Parmi eux se glissent certains éléments infiltrés de l'armée des frontières qui rentreront en civil. Sur la forme, c'est une violation des accords d'Évian, mais l'armée française ferme les yeux. Elle ne protège pas les habitants de toutes confessions qui restent encore fidèles à la France.

L'OAS accélère ses opérations en Algérie en opposition aux accords d'Évian, commet plusieurs crimes contre les militants FLN, organise des attentats dans des lieux publics et applique la politique de la terre brûlée. Les combattants des wilayas se mobilisent contre l'OAS. Toutefois, la lutte est inégale entre les wilayas car l'OAS n'est pas présente sur tout le territoire algérien. Le sentiment de haine monte entre Algériens et Pieds-Noirs. Cela va accélérer le départ des populations européennes et juives , et de l'armée française. Les fermes, entreprises, offices publics, institutions sont désertés par les cadres européens, et des places sont à prendre.

Le , le GPRA décide de ne convoquer le CNRA qu'après le référendum d'autodétermination.

Le , les chefs historiques du FLN libérés visitent les camps d'Oujda.

Après sa libération, Ben Bella se démarque aussitôt de ses codétenus d'hier. Il n'occupera jamais ses fonctions de Vice-président du GPRA qu'il traite d'« d'océan de saletés. » et il s'en prend directement à Krim Belkacem le signataire des accords d'Évian, qu'il accuse d'avoir bradé l'Algérie et de l'avoir « livrée au néocolonialisme ». Fort de son pacte secret avec le « clan de Oujda », avec à sa tête le colonel Boumédiène, chef État-major général de l'« armée des frontières », il entraîne Mohamed Khider dans sa démarche. Il continuera ses invectives contre le GPRA depuis l'étranger, lors d'une visite au Caire et à Bagdad entre le et le . Au Caire, Hocine Aït Ahmed demande l'arbitrage de Gamal Abdel Nasser qu'il sait proche de Ben Bella pour calmer les esprits.

Le , les chefs historiques du FLN libérés de prison continuent leur périple international et se dirigent vers Tunis puis à Ghardimaou, où ils sont accueillis par Boumédiène et, en tant qu'officier ALN, Chadli Bendjedid. Boudiaf ne fait pas partie de la délégation, ce qui fut le signe de différends entre les cinq hommesMémoires de Chadli Bendjedid, Tome I. Ben Bella scandera à la tribune présidentielle « Nous sommes arabes, nous sommes arabes, nous sommes arabes » ce qui agacera Habib Bourguiba qui l'interprète comme une alliance avec Gamal Abdel Nasser.