Le Manifeste des intellectuels français pour la défense de l'Occident et la paix en Europe (souvent publié sous le titre de Manifeste des intellectuels français pour la défense de l'Occident) est un manifeste rédigé par Henri Massis et destiné à soutenir l'invasion de l'Éthiopie par l'Italie fasciste. Il fut publié le dans des quotidiens parisiens comme Le Temps, Le Journal des débats ou L'Action française « Un manifeste d'intellectuels français pour la défense de l'Occident », Le Temps, 4 octobre 1935, , « Un manifeste d'intellectuels français pour l'Occident », Journal des débats, 4 octobre 1935, « Un manifeste d'intellectuels français pour l'Occident », L'Action française, 4 octobre 1935, p. 1 et 2 (texte paru sans doute après le Journal des débats puisqu'il comprend des signataires qui n'apparaissent que dans l'édition du 5 octobre de ce quotidien)., accompagné des signatures de plus de soixante-quatre intellectuels. Il reçut finalement plusieurs centaines de signatures de soutien, ce qui en fit l'une des pétitions les plus mobilisatrices de l'entre-deux guerresJean-François Sirinelli, « Sur la scène et dans la coulisse : les intellectuels français à l'époque du Front populaire », in Matériaux pour l'histoire de notre temps, n° 6, 1986, ., et fut l'occasion de fédérer, selon l'historien Jean-Pierre Azéma, un « néo-pacifisme de droite ». Deux manifestes signés par d'autres intellectuels s'opposèrent à ce texte, dont l'un intitulé « Réponse aux intellectuels fascistes ».

Contexte

Depuis 1934, les discours de l'Italie fasciste contre l’Éthiopie se font de plus en plus agressifs et l'Italie mobilise progressivement son armée. Le , les troupes de l'Italie de Benito Mussolini envahissent l’Éthiopie, État africain indépendant, membre de la Société des Nations (SDN), malgré l'opposition des Britanniques, qui avaient signé avec la France et l'Italie les accords de Stresa pour contrer les ambitions expansionnistes de l'Allemagne nazie. Cette invasion compromet donc le traité signé entre les trois nationsGuy Pervillé, op. cit., ..

Au-delà de leur attrait pour l'Italie et sa culture, des hommes de lettres ont voyagé dans ce pays depuis l'arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922 pour se rendre compte de la réalité du fascisme. Certains admirent Mussolini et sont favorables à un rapprochement franco-italien au nom notamment de la solidarité latine et en souvenir de l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés de la France en 1915. C'est le cas de plusieurs signataires du manifeste : Henry Bordeaux, Louis Bertrand, Louis Madelin, Abel Bonnard, André Bellessort, Pierre de Nolhac, Jean Rivain, Henri Béraud. Ils sont membres du Comité France-Italie, présidé par Nolhac puis MadelinChristophe Poupault, Les voyages d'hommes de lettres en Italie fasciste. Espoir du rapprochement franco-italien et culture de la latinité, dans Vingtième siècle. Revue d'histoire, 2009/4, n° 104. François Le Grix, directeur de La Revue hebdomadaire, s'est de même plusieurs fois rendu en Italie, en 1934 et 1935, où il a rencontré Mussolini qui lui a versé une aide financière de deux millions de francs, ce qui lui a permis de racheter le quotidien L'Ami du peuplePatricia Sorel, Plon : Le sens de l'histoire (1833-1962), Presses universitaires de Rennes, 2018, ..

Les menaces de guerre et la question des sanctions sont débattues dans la presse. Le , Charles Maurras publie dans L'Action française un violent article vitupérant le prêt à pour obliger la SDN à prendre des sanctions contre l'Italie. Article dans lequel il dénonce 140 parlementaires français jugés bellicistes qui veulent et prennent le risque de jeter la France pour l'amour de la SDN et . Maurras qualifie ces parlementaires et souhaite que leur sang soit Ch. Maurras, Assassins !, L'Action française, 22 septembre 1935. Un autre quotidien d'extrême droite, L'Ami du peuple de François Le Grix, mène aussi campagne contre les opposés à Mussolini pour des raisons idéologiques, par antifascisme. Il met en avant un meeting parisien en vantant l'amitié latine et Mussolini, avec comme orateurs Roger de Saivre des Jeunesses patriotes, Jean-Pierre Maxence de la Solidarité française, le député Philippe Henriot et Raoul Follereau, président de l'Union latine, aux côtés d'ItaliensL’Ami du peuple, 11 septembre 1935.

Contenu du manifeste Les signataires du manifeste s'inquiètent de ce que l'agression italienne contre l'Éthiopie n'entraîne des « sanctions propres à déchaîner une guerre sans précédent. » Or, expliquent-ils, « nous, intellectuels français, tenons à déclarer, devant l’opinion tout entière, que nous ne voulons ni de ces sanctions, ni de cette guerreExtraits du manifeste reproduits in Guy Pervillé, op. cit., p.45. ». De plus, ajoutent-ils, l'Italie a été l'alliée de la France durant la Première Guerre mondiale et l'Éthiopie n'est qu'« un amalgame de tribus incultes », alors que les signataires sont convaincus de la supériorité de l'Occident et de sa légitimité à coloniser les pays « arriérés », peuplés de « tribus sauvages ». Cette conviction est commune à l'Italie, à la France et au Royaume-Uni, ce dernier pays prétendant s'opposer à la colonisation de l’Éthiopie bien que son propre « empire colonial occupe un cinquième du globe. »Guy Pervillé, op. cit., p.45-46. Les passages entre guillemets sont des citations du manifeste.

Le Manifeste Le texte a été publié en page 2 du journal Le Temps, du :

Signataires

C'est l'intellectuel maurrassien Henri Massis qui a recueilli les signaturesJournal des débats, op. cit..

Les premiers signataires sont au nombre de 64. Ont signé des Académiciens (Henry Bordeaux, André Chaumeix, Maurice Donnay, Édouard Estaunié, Claude Farrère, Georges Lecomte, Abel Hermant, Louis Madelin, Pierre de Nolhac), parfois proches de l'Action française (André Bellessort, Louis Bertrand, Abel Bonnard), les dirigeants de l'Action française Charles Maurras et Léon Daudet, des intellectuels maurrassiens (Massis, Pierre Gaxotte, Thierry Maulnier, Robert Brasillach, Charles Benoist, René Benjamin, Gonzague Truc, Pierre Varillon, Léon Mirman, Binet-Valmer), les dirigeants du cercle Fustel de Coulanges, lié à l'AF (le physicien Louis Dunoyer de Segonzac, son président, Henri Boegner, son secrétaire), des intellectuels de la mouvance (Bernard Faÿ, Camille Mauclair, Robert Vallery-Radot, Jacques Boulenger), des intellectuels fascisants (Pierre Drieu la Rochelle, Jean Héritier, Jean-Pierre Maxence), des intellectuels catholiques (Gabriel Marcel). Des directeurs de périodiques ou journalistes, comme François Le Grix, directeur de La Revue hebdomadaire, Maurice Martin du GardNicolas Beaupré cite lui Roger Martin du Gard dans 1914-1945. Les Grandes guerres, Belin, Histoire de France, 2012, p.405, Lucien Corpechot, Henri Martineau. Des intellectuels qui étaient classés à gauche comme Marcel Aymé ou Georges Deherme, ou qui vont être de gauche plus tard (Claude Morgan). Des écrivains moins fermement engagés en politique et souvent oubliés aujourd'hui comme Jean Fayard, Auguste Bailly, Maurice Bedel, René Béhaine, Maurice Constantin-Weyer, Francis de Croisset, Gaston Chérau, Albert Flament, Robert Kemp, Pierre Lafue, Charles Méré, Edmond Pilon, Edouard Schneider. Des médecins maurrassiens (Charles FiessingerCf. la page Noël Fiessinger, Raymond BernardPour sa biographie, cf. la section L’Association pour la meilleure sécurité sociale (APMSS) de la page Centre d'études politiques et civiques ), etc..

Se sont ajoutés d'autres Académiciens (Alfred Baudrillart, futur cardinal, Henri de Régnier, Henri Lavedan, Henri-Robert), Antoine de Lévis-Mirepoix, l'écrivain et journaliste Henri Béraud, Horace de Carbuccia, directeur de Gringoire, le sculpteur maurrassien Maxime Real del Sarte, chef des Camelots du roi, des professeurs de médecine (Pierre Mauriac, maurrassien - frère de François Mauriac -, Théophile Alajouanine, autre maurrassien, Marion, Maurice Chevassu, Jeanneney, Aubertin, Paul Delmas, Lereboullet, Ferdinand Piéchaud, Demelin, Robert Moog), l'historien et numismate Jean Babelon, le critique littéraire René Dumesnil, des journalistes (Lucien Rebatet, Jean de Fabrègues, Gaëtan Sanvoisin, du Journal des débats, Roger Giron), d'autres écrivains (Émile Baumann, Jacques-Émile Blanche, John Charpentier, Alphonse de Chateaubriant, André Demaison, François Jean-Desthieux, René Groos, maurrassien, Francis Eon, René Fauchois, Raoul Follereau - président de l'Union latine -, Henri Ghéon, Hubert de Lagarde, maurrassien, Pierre Mac Orlan, Maurice Maeterlinck, Xavier de Magallon, maurrassien, Eugène Marsan, Fernand Mazade, Frédéric Plessis, Jean Rivain - vice-président du Comité France-Italie -, André Suarès, Marcelle Tinayre), Georges Grappe, conservateur au musée Rodin, le pasteur maurrassien Noël Vesper, l'historien Marcel Marion, de l'Institut, le réalisateur Henri Chomette, des scientifiques (le maurrassien Georges Claude, Maurice d'Ocagne, Louis Barbillon, Pierre Grassi), des professeurs de droit (Bartin, J-Ernest Perrot, Henri Potez, René Gonnard), des professeurs de facultés de lettres (Maurice Souriau, Albert Dufourcq), des enseignants du secondaire comme Robert Pimienta, président de la Fédération républicaine de l'Oise, ou le maurrassien Pierre Heinrich du cercle Fustel de Coulanges, des instituteurs comme Émile Bocquillon, des éditeurs comme Édouard Champion ou Marcelle Lesage, des médecins, des ingénieurs, des avocats, etc.Journal des débats, "Le manifeste pour la défense de l'Occident", p. 2, L'Action française, 5 octobre 1935, "Le manifeste pour la défense de l'Occident", p. 2, L'Action française, 6 octobre 1935, "Le manifeste des intellectuels français pour l'Occident a recueilli plus de 500 signatures" .

L'Action française fait ensuite état de plus de 850 signatures, dont celles de membres de l'Institut (Jacques Bardoux, Maurice Denis, Henri Duhem, Georges Hüe, Paul Jamot, Henri Le Riche, Georges Leroux, Jules-Alexis Muenier), d'hommes de lettres (Denys Amiel, Paul Chack, Edmond Jaloux, Henry de Monfreid, Pierre Chanlaine, vice-président de l'Association des écrivains combattants, Guy de Pourtalès, Joseph de Pesquidoux, André Berry, Robert Bourget-Pailleron, Tristan Derème, Charles Droulers), du journaliste Fernand de Brinon, d'Alfred Martineau, professeur au Collège de France, de membres de l'Académie de médecine (Jean-Louis Faure, Antoine Marfan, etc.), de Pierre Lecomte du Noüy, de l'Institut Pasteur, de l'historien Eugène Cavaignac, d'autres universitaires et enseignantsL'Action française, 8 octobre 1935, "Le manifeste des intellectuels pour l'Occident".

Parmi ses signataires, Léon Daudet, Xavier de Magallon, Maxime Real del Sarte et Binet-Valmer participent à un meeting parisien des ligues d'extrême droite du Front national pour la neutralité de la France et contre les sanctions et la guerre, le L'Action française, 7 octobre 1935, , L'Ami du peuple, 5 octobre 1935.

Réactions Des signataires ont désapprouvé le texte du manifeste mais l'ont signé, du fait de leur pacifisme, par refus de la guerre, comme Gabriel Marcel ou Marcel Aymé. Ce dernier, gêné par son voisinage avec des archevêques et des académiciens, interpelle les écrivains de gauche dans un article publié dans Marianne en soulignant son pacifisme : .