La thèse du bouclier et de l'épée, parfois appelée thèse du glaive et du bouclier« Les mémoires oubliées ou refoulées », CRDP de Champagne-Ardenne, 2000-2008 (consulté le 25 mars 2017)., est une thèse révisionniste et disqualifiée par les historiens. Elle présente, après l'Occupation, le général de Gaulle et le maréchal Pétain agissant tacitement de concert pour défendre la France, le second étant le « bouclier » préservant la France au maximum, y compris par une politique de collaboration du régime de Vichy (qui n’est dans cette thèse que simulée), en attendant que l'« épée » (de Gaulle) soit suffisamment forte pour vaincre l’Allemagne nazieJean Quellien, « La France et l’attitude des Français sous l’Occupation », conférence du 15 mars 1998, Association des professeurs d’histoire et géographie de l’Académie de Caen (consulté le 7 août 2012).Frédéric Salat-Baroux (interviewé), Philippe Reinhard (interviewer), « De Gaulle-Pétain : une relation houleuse depuis 1912 », interview parue dans Le Télégramme le 18 juin 2010..
Elle trouve son origine d'abord chez Henri Massis qui rédige le dernier appel de Pétain (), puis dans la défense prononcée lors du procès de Pétain par Jacques Isorni.
Prises de position pendant la Seconde Guerre mondiale
Publiquement, Pétain a toujours justifié la collaboration face à l’opinion publique, qui s’inquiétait dès 1941., notamment en matière militaire en SyrieHenri de Wailly, Syrie, 1941, la guerre occultée : vichistes contre gaullistes, Perrin, septembre 2006, 504 pages. : .
Ses discours n’épargnent pas non plus la dissidence gaulliste. Dès 1941, dans le discours sur la « mémoire courte » : Discours du 17 juin 1940, radiodiffusé le 27 juin 1941 (site de l’INA). et en 1943, après la défaite allemande à Stalingrad et l’invasion de la zone sud, dans le discours du Radiodiffusé le 9 avril 1943, site de l’INA. :
À la fin du régime, malgré le rejet exprès de la dissidence à Alger, un débat s'instaure déjà sur le supposé « double jeu » du maréchal. Les partisans de celui-ci réfutent vigoureusement cette hypothèse : ainsi Mgr Serrand, évêque de Saint-Brieuc qui dans une Note à ses doyens.Lettre de , évêque de Saint-Brieuc, à Messieurs les archiprêtres, doyens, supérieurs d'établissements. d' non seulement exige l'obéissance du clergé au Service du travail obligatoire (STO) mais rejette la possibilité d'un « double jeu » et d'un soutien occulte de la « dissidence » par Pétain : . Non destinée à sa Semaine religieuse, la note est repérée par le comité de propagande, éditée par les soins de celle-ci (et rapidement épuisée), et lue à Radio-Vichy. Elle paraît également dans La GerbeADC 1 B Dissidence, inventaire 51/3, lettre du ., dans le quotidien Aujourd'hui. et est relayée dans toute la presse collaborationniste.. Ce libelle lui attire les réponses de la presse résistante. L'Avenir réplique : « Nous ne pouvons que remercier Mgr Serrand d'avoir si nettement, si courageusement posé le problème de Vichy. Ou bien la politique de collaboration prêchée par le maréchal et ses ministres est sincère, et le maréchal s'est alors rendu coupable d'avoir trahi (...) Ou bien le maréchal n'est pas sincère dans sa collaboration (...), ment à longueur de journée »..
En 1944, alors que le débarquement des Alliés paraît imminent et que les victimes des bombardements alliés sont nombreuses, la presse collaborationniste se félicite à nouveau ouvertement de la netteté des prises de position de Pétain durant sa tournée du printemps. : Un message d’une honnêteté sans précédent qui ne laisse place à aucune équivoque, qui met tous les Français devant leurs responsabilités, qui dissipe toutes velléités de restriction mentale. Le Maréchal condamne la dissidence, il condamne l’armée secrète, il condamne la « résistance ». Et surtout, il énonce la condition primordiale de la renaissance française. Cette renaissance ne pourrait avoir lieu que lorsque « notre civilisation sera définitivement à l’abri du danger que fait peser sur elle le bolchevisme ». Comment notre civilisation sera-t-elle sauvée ? « GRÂCE À LA DÉFENSE DE NOTRE CONTINENT PAR L’ALLEMAGNE ET PAR LES EFFORTS DE L’EUROPE ».
Une fois la cause perdue pour Vichy, le , l’historien Robert Paxton relate que l'amiral Auphan est chargé par le maréchal Pétain d'organiser une passation de pouvoir avec le général de Gaulle. Néanmoins, le général de Gaulle qui « proclame sa légitimité sur des bases bien différentes », refuse de le recevoirRobert O. Paxton (trad. Claude Bertrand, préf. Stanley Hoffmann), Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points-Histoire », 1997 (réimpr. novembre 1999) ( éd. 1973), 475 p. , p. 382-383..
Développement de la théorie Après la Libération, les partisans du maréchal appuient désormais l’hypothèse du double jeu. Cette théorie est présentée explicitement comme moyen de défense au procès du maréchal PétainPierre Laborie, Le Chagrin et le venin, Paris : Bayard, 2011, , 156, note 61.. Cette vision est aussi défendue par les responsables de l'époque de Vichy, comme l'amiral Auphan, lors de leur procèsAmiral Auphan, L'Honneur de servir (1978)..
Cinq ans après le procès Pétain, le colonel Rémy, une figure de la Résistance gaulliste, écrit en 1950 dans l'hebdomadaire Carrefour que le général de Gaulle lui aurait confié en 1947 qu'en 1940, il fallait que la France eût deux cordes à son arc, « la corde Pétain aussi bien que la corde De Gaulle »Caroline Baudinière, « Une mobilisation de victimes illégitimes. », Raisons politiques 2/2008 (), ., déclaration démentie immédiatement par de Gaulle : « rien ne saurait, dans aucune mesure, justifier ce qui fut la politique du régime et des hommes de Vichy, c'est-à-dire en pleine guerre mondiale la capitulation de l'État devant une puissance ennemie et la collaboration de principe avec l'envahisseur ».. L'ancien résistant et ancien déporté Rémy Roure commente ainsi la déclaration dans Le Monde : « La thèse est audacieuse et singulièrement paradoxale. Elle est politiquement immorale, si du moins ces deux mots peuvent voisiner ».. Rémy est désavoué par les gaullistes et par le Comité d'action de la Résistance.
La thèse du bouclier et de l'épée est reprise par l'écrivain Robert Aron, dans son livre Histoire de Vichy en 1954Jean-Pierre Azéma, « Vichy et la mémoire savante : quarante-cinq ans d’historiographie » in Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (sous la direction de), Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992, pp. 26-27.. Aron minimise par ailleurs le rôle de l'État français du maréchal Pétain dans la déportation des Juifs et la collaboration avec l'Allemagne nazie.
En 1953, dans son discours de réception à l'Académie française au fauteuil du maréchal Pétain (celui-ci avait été exclu de l'Académie après sa condamnation en 1945, mais son fauteuil ne fut réattribué qu'après sa mort), le diplomate André François-Poncet reprit la thèse d'un Pétain « bouclier » et d'un De Gaulle « glaive»..
Selon le journaliste Léon Mercadet, le maréchal Pétain aurait donné des fonds personnels pour la création d’un groupe de résistants alsaciensLe maréchal Pétain donna de sa cassette personnelle permettant la création d'une résistance alsacienne. .. Selon lui encore, Pétain aurait dit à l'industriel et résistant alsacien Paul Dungler à l'intention de de Gaulle et de Giraud : « Dites leur que je reporte sur leurs têtes le serment de fidélité qui m'a été prêté par les officiers. Dites-leur que je les convie tous les deux, à la libération de Paris, sous l'arc de Triomphe. Là, je leur transmettrai mes pouvoirs et nous célébrerons ensemble l'union retrouvée des Français ».. Toutefois, comme l'indique Léon Mercadet, son œuvre est de style « romanesque » : « les personnages apparaissent sous leur vrai nom, les dates sont vraies, simplement la forme romanesque, le style littéraire est la meilleure façon de faire passer la flamme ».. Le réseau de Dungler, militant royaliste, est d’obédience vichysto-résistanteSon chef déclarait que « Nous serons toujours aux ordres du commandant en chef qui libérera la France, quel qu'il soit, et nous aiderons tous les gens qui combattent les Allemands par tous les moyens, quels qu'ils soient et quelles que soient leurs opinions politiques ».Le réseau a aidé à l’évasion du général Giraud et transmettait certaines informations aux services secrets de l'armée d'armistice : Association pour des études sur la Résistance intérieure des Alsaciens (AERIA), Fondation de la Résistance, Département AERI, cop. 2016 , .: il n’a rien en commun avec le réseau de d’Astier de la Vigerie, Libération-sud..
Ce discours ne trouve pas de réponse (?) car la mémoire officielle assimile la France à la RésistanceDe Gaulle, Discours de l’hôtel de ville, 26 août 1944. et tente d'effacer l'épisode de VichyOrdonnance du 9 août 1944.. Les travaux de Joseph Billig, précurseurs en France, ont reçu peu d'échos. Il faut attendre les années 1970 pour voir le développement des études sur l'histoire de la Shoah et des déportations. Le rôle du régime de Vichy dans la Shoah a été mis en valeur par l'historien américain Robert PaxtonJanine Bourdin, Critique du livre de Paxton dans : Revue française de science politique, persee.fr, 1973, numéro 23-3, pp. 630-632 ., puis par Serge Klarsfeld.
Disqualification par les historiens La thèse du bouclier et de l'épée est très largement discréditée par la recherche historique Conférence de Laurent Douzou, professeur à l'IEP de Lyon, « Les Mémoires de la Seconde Guerre mondiale », académie de Versailles, consulté le 19 février 2013.Recension de l'ouvrage de Schmitt dans Bernard Henri : Schmitt (A.). Les Accords secrets franco-britanniques de novembre-décembre 1940. Histoire ou Mystification, in: Revue belge de philologie et d'histoire, tome 36, fasc. 3, 1958.Alain Chatriot, compte-rendu de lecture de Frédéric Saulnier, « Joseph-Barthélemy 1874-1945. La crise du constitutionnalisme libéral sous la République », Cahiers Jaurès 2/2004 (no 172-173), . Ainsi, l'historien Pascal Ory souligne qu'elle . Non seulement la collaboration est venue de Pétain lui-même, dont la neutralité sera, selon l’expression de Robert Frank, « dissymétrique »., mais encore le Maréchal n’a jamais conclu d’« accord secret » avec Churchill. Toutes les ouvertures de celui-ci sont restées sans suite par refus du Maréchal. Les diverses tentatives de mystifications à ce sujet ont été mises à jour par Robert Paxton et d’autres historiens : les déclarations et publications d’après-guerre de Rougier et Jacques Chevalier ont été falsifiées. Il faut comprendre ces falsifications à la lueur de la stratégie mise en œuvre après la guerre par les milieux de la collaboration pour appuyer la thèse du « double jeu »... Pour se défendre d’avoir laissé la flotte se saborder à Toulon plutôt que de l’avoir envoyée à Alger en , Pétain le premier fera référence lors de son procès à un prétendu accord confidentiel avec Churchill ().. En réalité, Chevalier a transmis une note écrite de Lord Halifax, son ancien camarade d’Oxford. Churchill propose à Pétain de se replier en Afrique du Nord et d’y envoyer six divisions. Pétain lut la note et dit : « Nous ne l’avons pas reçue ». Elle resta sans réponse..
Un autre ministre de Pétain, Bouthillier (plus de trois ans au gouvernement), restera fidèle après guerre à l’anglophobie dominante de Vichy et déclarera publiquement dans son autobiographie que l’Angleterre avait fait preuve d’un « égoïsme aveugle » et d’un « fanatisme implacable » en poursuivant la guerre. en .