La statue de Victor Schœlcher est un groupe sculpté en bronze rendant hommage à Victor Schœlcher pour son rôle dans la seconde abolition de l'esclavage en France en . Réalisée en par Louis-Ernest Barrias, l'œuvre est inaugurée l'année suivante à Cayenne en Guyane, actuellement département d'outre-mer français mais à l'époque colonie de la France, où celle-ci a pratiqué la traite des Noirs.

La statue représente Schœlcher accompagné d'un esclave fraîchement libéré. Bien que protégée aux monuments historiques depuis , elle est critiquée pour son esthétique paternaliste et son invisibilisation du rôle des esclaves dans l'abolition. D'abord masquée symboliquement en marge du mouvement social de , elle est vandalisée puis déboulonnée en , dans un contexte de gestion contestée du Covid‑19, de réactions au meurtre de George Floyd, et de volonté de décoloniser l'espace public.

Localisation

La statue est située dans la ville de Cayenne, le chef-lieu de la Guyane, une enclave de la France sur le continent sud-américain.

vignette|gauche|Place Victor-Schœlcher à Cayenne, en , avec la banque historique sur la droite (actuellement BNP Paribas).

Entre et , la statue était érigée au centre de la place Victor-Schœlcher, anciennement place Victor-Hugo. Cette place est située à l'intersection des rues suivantes :

rue Louis-Blanc, qui traverse la place du nord-ouest au sud-ouest ; rue du Docteur-Sainte-Rose au sud ; rue des Peuples autochtones (ex-rue Christophe-Colomb) à l'est.

Cette place était stratégique car elle a longtemps accueilli l'hôtel de la Banque de Guyane, dont la première pierre a été posée par le gouverneur le .. Cette banque, première de la colonie., fut créée par décret impérial de le [ 1210 — Décret impérial qui constitue la Banque de la Guyane française, du ], Bulletin des lois, , , , , . pour indemniser les colons après l'abolition de . à laquelle Schœlcher a contribué. Cette banque n'existe plus et a été remplacée par une agence de BNP Paribas.

De plus, lorsque le Vieux Port de Cayenne était encore en service, cette place se trouvait sur le chemin entre le port et le centre-ville..

Depuis Depuis , la statue n'est plus visible sur cette place, où il ne reste que le socle, mais remisée dans un entrepôt des services techniques de la ville. Elle s'y trouve toujours en , en attente de sa restauration..

Histoire

Contexte La statue célèbre la mémoire de Victor Schœlcher non pour ses liens avec la Guyane, qui sont ténus (il était plus proche de la Guadeloupe et de la Martinique, dont il a été député), mais parce qu'il a présidé la commission pour l'abolition de l'esclavage. Celle-ci a préparé le décret d'abolition du , qui arriva en Guyane et y fut promulgué le par le gouverneur, André-Aimé Pariset« (229) Proclamation du commissaire général de la République aux habitants de la Guyane française » et « (230) Arrêté portant promulgation du décret qui abolit l'esclavage dans toutes les colonies et possessions françaises », Bulletin officiel de la Guyane française, Cayenne, Imprimerie du gouvernement, , , , et « Proclamation du commissaire général de la République aux habitants de la Guyane française », Feuille de la Guyane française, , . (en mémoire de cet événement, le est un jour férié en Guyane depuis .Décret du relatif à la commémoration de l'abolition de l'esclavage, Journal officiel de la République française, , , , sur Légifrance.).

Création vignette|redresse|gauche|Plâtre original à Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire).

Schœlcher mort fin , un groupe se forme dès à Paris et dans les colonies pour élever un monument à sa mémoire. La commande est confiée à Louis-Ernest Barrias.

Le , Barrias ayant terminé le plâtre, il écrit à Gustave Leblanc-Barbedienne pour lui demander de venir le récupérer, d'après 368AP/1, aux Archives nationales : . afin que l'édition en bronze soit fondue, ce qui a lieu dans le courant de l'année .

La statue est inaugurée à Cayenne le , jour de fête nationale, par Henri Éloi Danel, gouverneur de Guyane, et Henri Ursleur, maire de Cayenne. C'est alors le premier monument élevé en hommage à Schœlcher.

La place devient par la suite un lieu où la population se rassemble autour du monument, aussi bien pour célébrer la fête nationale le , que l'abolition de l'esclavage le . La statue reste longtemps le seul monument en mémoire de l'esclavage en Guyane, jusqu'à l'inauguration de monuments tels que Marrons de la Liberté en à Remire-Montjoly ou Les Chaînes brisées en à Cayenne..

Le plâtre original est exposé à Bourbon-Lancy en Saône-et-Loire, au musée municipal installé dans l'église Saint-Nazaire..

Monument historique

En , la statue voit son dossier de protection aux monuments historiques examiné par la Commission régionale du patrimoine historique, archéologique et ethnologique (Corephae), à l'occasion du bicentenaire de la première abolition de l'esclavage en . (il a été rétabli en par Bonaparte, avant l'abolition définitive de ).

La statue, y compris son socle, est d'abord inscrite aux monuments historiques par arrêté du Liste des immeubles protégés au titre de la législation sur les monuments historiques au cours de l'année , Journal officiel de la République française, , , , NOR MCCE9600150K, sur Légifrance., puis classée par arrêté du Liste des immeubles protégés au titre de la législation sur les monuments historiques au cours de l'année , Journal officiel de la République française, , , texte , , NOR MCCE0000210K, sur Légifrance..

Dégradations et déboulonnage

En , la statue est recouverte d'une cagoule. L'acte n'est pas revendiqué mais fait vraisemblablement écho aux « », un collectif d'hommes cagoulés à l'origine du mouvement social alors en cours en Guyane.

En , des maillots sont posés sur la tête des deux personnages de la statue, un noir sur Schœlcher et un rouge sur l'esclave libéré.

vignette|gauche|Statue retirée après les dégradations de . Dans la nuit du au , pendant le couvre-feu en vigueur depuis le pour lutter contre la pandémie de Covid-19, la statue est maculée de peinture rouge., une seringue est placée dans la main droite de Schœlcher, et ce qui semble être un cœur arraché est déposé aux pieds de l'esclave libéré. Ces dégradations sont probablement à la fois une critique de la gestion de la crise sanitaire et une réaction au meurtre de George Floyd.. Il peut également s'agir d'une critique du « schoelchérisme », une récupération du combat de Schœlcher par l' qui vise , selon l'écrivain Patrick Chamoiseau. ; le reproche est en effet souvent fait à cette statue de donner une telle représentation de l'abolition de l'esclavage .

La statue est ensuite « déboulonnée » dans la nuit du au .. (plus précisément, la statue n'étant pas fixée à son socle, elle est simplement renversée.). En l'absence de témoin et de vidéosurveillance, les auteurs de cet acte ne sont pas identifiés. Pour protéger l'œuvre et pour les besoins de l'enquête, elle est remisée dans un entrepôt des services techniques de la ville. Elle n'est pas réinstallée, et seul subsiste le socle.

Quelques mois plus tard, en , la rue Christophe-Colomb, qui débouche sur la place Schoelcher et sa statue, est rebaptisée rue des Peuples-autochtones par les autorités municipales, afin de rendre hommage aux peuples amérindiens de Guyane.. Ce changement de nom est justifié par causés par l'exploration de l'Amérique par Christophe ColombD'après la plaque de rue, citée par .. En , une statue représentant les peuples de Guyane est installée temporairement à l'ancien emplacement de la statue de Schœlcher, à l'initiative du Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale (MDES)..

Description

Statue

Le groupe est un bronze de de hauteur pour de largeur et de profondeur.

Deux personnages sont représentés, debout côte à côte : Victor Schœlcher et un esclave fraîchement libéré par le décret d'abolition.

Schœlcher, en redingote, étend son bras droit vers l'horizon, tandis que son bras gauche entoure les épaules de l'esclave, comme pour lui montrer la voie de la liberté. et d'un avenir meilleur.

L'esclave, un jeune homme noir, est vêtu d'un simple pagne, plus spécifiquement un calimbé, vêtement des Bushinengue du Maroni et des Amérindiens. À ses pieds se trouvent des chaînes brisées, symbole de sa liberté retrouvée. Il tient ses mains superposées sur son cœur et semble porter un regard admiratif, reconnaissant et innocent, repris dans . vers Schœlcher.

Marcus Wood souligne la beauté juvénile de l'esclave (son corps souple, ses jambes minces, son ventre presque féminin rappelant les Vénus peintes par Cranach) et sa sensualité (sa main sur son cœur caressant son mamelon), par opposition à la virilité de Schœlcher, y voyant une charge homoérotique.

Le critique d'art Georges Lafenestre en fait la description suivante en dans la Revue de l'art ancien et moderne : , repris dans , cité dans et dans .. Pour l'historien André Bendjebbar, dans cette statue..

Sur la plinthe à la base du groupe, sous le pied gauche de l'esclave, on trouve l'inscription , et sous le pied droit de Schœlcher, .

Socle Jusqu'en , la statue reposait sur un socle en maçonnerie, sur lequel est gravée l'inscription suivante. :

Il s'agit d'une citation tirée de la conclusion du rapport remis par la commission pour l'abolition de l'esclavage, présidée par Schœlcher, au ministre de la Marine et des Colonies, François AragoVictor Schœlcher (président) et Henri Wallon (secrétaire), Rapport fait au ministre de la Marine et des Colonies, par la commission instituée pour préparer l'acte de l'abolition immédiate de l'esclavage, dans : .

Critique

L'opposition dans cette statue entre l'habit raffiné de Schœlcher et la quasi-nudité de l'esclave, ainsi que l'attitude de guide protecteur que prend le premier, et le regard reconnaissant du second, rendent compte d'un certain paternalisme, dans le sillage de la « mission civilisatrice » que la France s'est donnée lors de son expansion coloniale :

Traduction : :. La représentation du corps de l'esclave devient alors le moyen de célébrer la philanthropie de Schœlcher, et par extension, du Blanc..

De plus, cette esthétique présente Schœlcher comme le seul artisan de l'abolition, renforçant le reproche fait à ses partisans d'avoir, malgré leur abolitionnisme, , citant et ..

On retrouve le même type d'éléments dans la statue de Schœlcher réalisée par Anatole Marquet de Vasselot à Fort-de-France, également déboulonnée le lors de la fête de l'abolition de l'esclavage en Martinique.

Postérité

Jean Hess, disciple de Schœlcher, évoque la statue en dans À l'Île du Diable, une enquête pour Le Matin sur les conditions de détention de Dreyfus à l'île du Diable, au large de Cayenne, où il a été condamné au bagne dans le cadre de son procès contesté pour trahison. Tiré de . :

Albert Londres décrit la statue en ces termes en dans Au bagne, reprise dans une version légèrement différente d'., un reportage pour Le Petit Parisien sur les conditions de vie dans les bagnes guyanais :

Selon certains auteurs, Frantz Fanon pense peut-être à cette statue quand il écrit en dans Peau noire, masques blancs.. :

et ils analysent l'esthétique de cette statue pour contextualiser le propos de Fanon. Cependant, il peut aussi s'agir de la statue de Schœlcher réalisée par Vasselot à Fort-de-France, où Fanon a passé son enfance.

Références

Voir aussi Bibliographie

Articles connexes

Liste des œuvres d'art de la Guyane Liste des monuments historiques de la Guyane Décolonisation de l'espace public

Liens externes

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