thumb|upright=1.4|Stèle des vautours, face, registre supérieur : la « phalange » de l'armée de Lagash triomphant des troupes de la cité rivale, Umma. Vers 2450 av. J.-C., musée du Louvre.

La période des dynasties archaïques (abrégé en DA) est une phase de l'histoire de la Mésopotamie, parfois aussi appelée « dynastique archaïque », « protodynastique » ou encore « présargonique ». Elle couvre une grande partie du Les dates conventionnelles, très approximatives, la font débuter vers 2900 av. J.-C., voire dès les environs de 3000 av. J.-C., pour se terminer vers 2340/2300 av. J.-C., date de l'unification de la région par Sargon d'Akkad. Succédant à la période d'Uruk qui a vu la formation des premiers États, des premières villes et l'invention de l'écriture, cette époque est caractérisée par l'existence d'États encore peu développés et peu étendus, désignés comme des « cités-États ». Leurs structures se consolident au fil du temps, jusqu'à la fin de la période qui est marquée par la constitution de l'empire d'Akkad. Du point de vue culturel, ces différentes entités politiques sont relativement homogènes, participant à une civilisation brillante qui rayonne sur une grande partie du Moyen-Orient. Les cités du pays de Sumer (Uruk, Ur, Lagash, Umma, Nippur, etc.), situées à l'extrême sud de la Mésopotamie, sont les plus influentes ; elles sont bordées au nord par des royaumes de peuplement sémite couvrant une grande partie de la Mésopotamie et de la Syrie (Kish, Mari, Nagar, Ebla, etc.).

La priorité a longtemps été donnée aux études sur la Mésopotamie méridionale et centrale, régions connues depuis la fin du par les textes comme par l'art grâce aux fouilles de plusieurs sites (en premier lieu Girsu, mais aussi Eshnunna (Tell Asmar), Khafadje, Ur, etc.). Puis l'analyse de cette période s'est progressivement élargie aux régions voisines, notamment le Sud-Ouest iranien, la Haute Mésopotamie et surtout la Syrie, de mieux en mieux connue depuis une trentaine d'années grâce aux archives d'Ebla. Cela permet de prendre en compte les évolutions qui s'y effectuent également et qui tendent à relativiser la vision traditionnelle centrée sur la Mésopotamie. En effet, cette dernière n'est pas une région isolée par ses structures politiques et sociales complexes ou son système d'écriture, car d'autres régions proches partagent des traits communs avec elle et participent à des circuits d'échanges matériels et immatériels couvrant tout le Moyen-Orient.

La Basse Mésopotamie et ses voisins

La période des dynasties archaïques concerne au premier chef la Mésopotamie méridionale, qui est alors une région peuplée, riche grâce à son agriculture irriguée et où se développent des cités-États à la puissance croissante. Elle rayonne culturellement sur les régions voisines. En effet, le Proche-Orient du est un monde divisé entre différentes aires régionales qui sont en contact. Même si les discours sur l'histoire de cette période sont souvent marqués par un « mésopotamo-centrisme » (qui se concentre en fait sur la partie sud de la Mésopotamie), il convient de ne pas focaliser l'étude de cette période à ce seul ensemble géographique, et de mentionner la situation en Haute Mésopotamie et en Syrie, où des États archaïques proches de ceux de Mésopotamie méridionale ont été identifiés. Ils présentent des particularismes qui font qu'ils ne peuvent pas être réduits au seul rôle de périphérie dominée. La partie occidentale du plateau Iranien, moins bien connue, semble dans une situation proche, au moins en Susiane. Il convient également d'évoquer les régions des rives du golfe Persique, qui connaissent alors un développement marqué et intègrent les réseaux d'échanges inter-régionaux qui les évitaient aux périodes précédentes. Le Levant et l'Anatolie restent quant à eux en marge tout au long de la période, même s'ils prennent part à des échanges de biens, et l'Égypte est surtout en relation avec la Palestine et la Syrie et peu avec la Mésopotamie.

Périodisation

thumb|Jarre de type Scarlet ware ancien, fin Djemdet Nasr-début du DA I, vallée de la Diyala. Musée de l'Oriental Institute de Chicago.

Le découpage chronologique de la période des dynasties archaïques a une signification strictement archéologique et ne reflète pas des évolutions politiques, comme c'est le cas pour les périodes postérieures de l'histoire mésopotamienne, car les événements politiques sont inconnus pour la majeure partie de cette époque. Mais même dans le domaine archéologique, ce découpage chronologique est discuté. Les datations sont donc très discutées et approximativesPar exemple ..

La période des dynasties archaïques est généralement datée de 2900 à 2340/30 av. J.-C., avec une fourchette plus large de 3000 à 2300 av. J.-C. en raison des incertitudes chronologiques. La périodisation des « dynasties archaïques » (DA, anglais Early Dynastic/ED) a été mise au point par les archéologues américains à partir de la stratigraphie des sites qu’ils fouillent dans la vallée de la Diyala dans les années 1930 (Khafadje, Tell Asmar, Tell Agrab) ; ; ; ; .M. Sauvage, « Diyala », dans . L'époque des dynasties archaïques est traditionnellement divisée en trois sous-périodes : DA I (v. 2900-2750), DA II (v. 2750-2600) et DA III (v. 2600-2300), elle-même subdivisée en deux sous périodes A (v. 2600-2500) et B (v. 2500-2300).

Au départ adaptée spécifiquement à cette région, elle a finalement été étendue au reste de la Mésopotamie méridionale, bien qu'elle ait été remise en question pour les deux premières phases D. P. Hansen, « The Pottery Sequence at Nippur from Middle Uruk to the End of the Old Babylonian Period, 3400-1600 B.C. », dans R. W. Ehrich (dir.), Chronologies in Old World Archaeology, Chicago, 1965, . M. Lormier, Stratigraphies comparées au millénaire au pays de Sumer. Études de cas de Kish, Nippur et des cités de la vallée de la Diyala, éditions UVSQ, 2008., mais rarement aux régions voisines de haute Mésopotamie et de Syrie, où se trouvent des périodisations locales, comme celle de « période proto-syrienne » à Ebla ou le « Djézireh archaïque » (Early Jezireh, EJ) dans la région du même nom (notamment à Tell Brak et Tell Beydar) P. Akkermans et G. Schwartz, The Archaeology of Syria: From Complex Hunter-Gatherers to Early Urban Societies (c. 16000-300 BC), Cambridge, 2003, p. 215 et 236..

La période des dynasties archaïques est de plus considérée comme une des phases de l'âge du bronze ancien, qui en Mésopotamie et dans les régions voisines couvre en gros le et inclut également les deux phases suivantes, celles de l'empire d'Akkad et de la troisième dynastie d'Ur J. Ur, « Southern Mesopotamia », dans D. T. Potts (dir.), A Companion to the Archaeology of the Ancient Near East, Malden et Oxford, 2012, p. 535 table 28.1.

La Basse Mésopotamie

Une région riche et urbanisée thumb|upright=1.6|Les sites principaux de Basse Mésopotamie à la période des dynasties archaïques. thumb|left|Palmeraie irriguée sur les bords de l'Euphrate, dans le sud de l'Irak actuel, paysage dont les origines remontent à la plus haute Antiquité.

La région qui occupe une place prépondérante dans le Proche-Orient du est le sud mésopotamien, vaste delta du Tigre et de l'Euphrate. Elle voit alors l'épanouissement de la civilisation sumérienne, sur les bases posées au millénaire précédent par la civilisation de la période d'Uruk qui a notamment vu l'apparition des premières villes, des premiers États, d'outils administratifs élaborés, de l'écriture. Celle-ci est très employée dans cette région, comme l'ont confirmé les fouilles de Girsu, Uruk, Ur, Nippur, Shuruppak, et Abu Salabikh où ont été exhumées des centaines de tablettes cunéiformes.

La période des dynasties archaïques est la première pour laquelle il est possible donner un aperçu de la situation ethnique de la Basse Mésopotamie, grâce aux textes qui comprennent pour la première fois des signes phonétiques suffisamment nombreux pour permettre de savoir quelle langue ils transcrivent (alors qu'auparavant les signes étaient essentiellement idéographiques et donc non phonétiques), ainsi que des noms de personnes qui indiquent à quelle ethnie ils se rattachaient probablement. Le sud de la Basse Mésopotamie est occupé essentiellement par des Sumériens, peuple d'origine inconnue (leur langue, le sumérien, étant sans parenté connue), dont on débat encore pour savoir s'il était déjà sur place durant la période d'UrukPour un exposé des débats sur ce point : J. S. Cooper dans , col. 84-91 ; B. Lafont dans , col. 149-151 ; M.-J. Seux dans , col. 339-344.. Au nord, un peuplement sémite est dominant, repérable par les noms de personnes et quelques textes portant des mots dans une langue sémitique qui est qualifiée d'« akkadien ancien ». On ne parle pourtant pas d'« Akkad » pour cette période, puisque ce terme n'est popularisé qu'à partir de l'empire d'Akkad. I. Gelb a proposé de regrouper ces populations sémites sous le nom de « civilisation de Kish », d'après le nom de la cité sémite qui paraît la plus puissante à cette période I. Gelb, « Ebla and the Kish Civilization », dans L. Cagni (éd.), La Lingua di Ebla, Naples, 1981, p. 9-72 ; id., « Mari and the Kish Civilization », dans G. D. Young (dir.), Mari in Retrospect, Winona Lake, 1992, p. 121-202.. Les relations entre les deux ensembles, Sumériens et Sémites, ont fait couler beaucoup d'encre. S'il ne faut pas exclure les possibilités de tensions entre les deux, il est généralement considéré que l'impression de symbiose ressort plus des sources archéologiques et textuellesM.-J. Seux dans , col. 349-352. C. Lecompte, « Diversité ethnique, confrontations et symbioses culturelles en Mésopotamie au millénaire », dans J. Bouineau (dir.), L'environnement méditerranéen : De l'Antiquité vécue à l'Antiquité réinventée, Paris, 2019, p. 13-45..

Cette différence ethnique s'accompagne de différences dans l'organisation politique, économique voire sociale, même si le rayonnement de la civilisation sumérienne est sans comparaison à cette période. La Basse Mésopotamie s'est développée avant tout grâce à l'agriculture irriguée intensive reposant sur la culture de l'orge, celle du palmier-dattier associée à des jardins et vergers, ainsi qu'à l'élevage de petit bétail (moutons, chèvres). C'est alors sans doute l'agriculture la plus productive de tout le Moyen-Orient. Cela a permis l'épanouissement d’une société riche et très urbanisée : la population des sites urbains représenterait au DA les trois-quarts de la population totale voire plus dans certaines régions de Sumer, ce qui marque un apogée R. McC. Adams, Heartland of Cities, Surveys of Ancient Settlement and Land Use on the Central Floodplain of the Euphrates, Chicago, 1981, p. 82-94 et tableaux 12 et 13. J. Ur, « Southern Mesopotamia », dans D. T. Potts (dir.), A Companion to the Archaeology of the Ancient Near East, Malden et Oxford, 2012, p. 540-544. On attribue généralement la croissance de ces sites urbains à des migrations, à une échelle régionale voire plus loin encore, et peut-être que ce phénomène est soutenu par une forme de croissance économique, qui reste néanmoins difficile à démontrer avec certitude pour une période aussi reculée G. Algaze, « Entropic Cities: The Paradox of Urbanism in Ancient Mesopotamia », dans Current Anthropology 59/1, 2018, p. 23-54.